Terriennes

Grands prématurés : "Le Covid-19 révèle l’ignorance des besoins des tout-petits"

@Hubert Fanthomme

Grands prématurés : "Le Covid-19 révèle l’ignorance des besoins des tout-petits". C’est le postulat d’une tribune en forme d’accusation parue mi-avril dans le journal Le Parisien. Les tout-petits, ces bébés fragiles nés bien avant le terme, seraient-ils les victimes collatérales de l'épidémie de coronavirus qui touche la planète toute entière ?

Charlotte Bouvard, fondatrice et directrice de SOS Préma et Audrey Reynaud, responsable des affaires scientifiques de la même association, poussent un cri d’alarme face à la façon dont certains hôpitaux mettent à l’isolement les bébés vulnérables en les séparant de leurs jeunes mamans désemparées. "Nous croulons sous les appels et entendons les pleurs déchirants de mères, tout juste césarisées et éloignées de leur bébé, de pères, considérés comme des intrus dans la cellule familiale naissante, déjà mise à mal par une naissance prématurée." racontent les deux représentantes de SOS Prema.

Le désespoir des mamans séparées

Un déchirement confirmé, des sanglots dans la voix, par cette maman d’un petit garçon, né à 27 semaines (moins de 6 mois de grossesse). Après avoir craint pour la vie de l’enfant, les autorités médicales de l’établissement ont tranché : les deux parents ne seront plus autorisés à voir leur nouveau-né que derrière une vitre, sans aucun contact. La jeune mère fait part de son incompréhension : "Je ne suis pas atteinte du Covid-19, pas plus que mon compagnon. Nous sommes libres d’aller tous les jours le voir, mais sans contact, à quoi cela sert-il ?"  La jeune femme pleure sans bruit. "La seule chose que nous avons pu faire, c’est mettre une enceinte bluetooth dans sa couveuse, pour qu’il entende nos voix. J’ai accouché avant le confinement. Si j’avais su que l'Hôpital Antoine-Béclère Clamart, en région parisienne, ndlr) adopterait cette politique de néonatalité,  je serais allée accoucher ailleurs".
 
L’association SOS  Prema fait part de son incompréhension, d’où cette tribune signée à 4 mains. "La quasi totalité des services de néonatalité ont admis l’importance du peau à peau, un contact important pour le renforcement du lien mère/enfant, d’autant plus essentiel dans le cas des grands prématurés."

165 bébés prématurés naissent par jour en France, soit 8% des naissances en dessous de 8 mois. Depuis 2004, l’association se bat aux côtés des familles touchées : dialogue avec les équipes soignantes, avec les pouvoirs publics pour renforcer l’arsenal juridique ou améliorer les droits comme celui, obtenu en 2006, de l’allongement du congé maternité des mamans d’enfants prématurés.
Un numéro vert gratuit, accessible selon les jours de 9 heures à 22 heures,  est à la disposition des parturientes qui ont besoin de conseils ou de réconfort dans l’épreuve qu’est la mise au monde de ces enfants à la vie fragile. C’est par le biais de ce service d’écoute que SOS Préma a été informé de la situation d'exclusion liée au Covid 19. Charlotte Bouvard s’interroge. "On ne comprend pas ce recul qui arrive malgré les préconisations de la Société française de néonatalogie. Il y a eu un vrai changement ces vingt dernières années. Les parents ne sont plus considérés aujourd’hui comme des visiteurs dans les maternités, mais comme des partenaires de soin. Les soins techniques et la présence parentale sont complémentaires. Il n’y a aucun doute : les parents sont indispensables aux côtés de leur bébé."

Le Covid-19, un ennemi qui change la donne

Alors si cette approche semble faire consensus, pour quelle raison certains hôpitaux choisissent-ils une politique inverse ? Daniele De Luca, chef de service à l'hôpital Antoine Béclère, justifie la décision de son établissement face au coronavirus. "Dans notre hôpital, enfant et mère sont séparés seulement si le bébé est Covid négatif, et tant que la mère est encore symptomatique."

Mais pourquoi exclure des mères non atteintes du Covid ? "Nous le faisons aussi, c’est vrai, si le bébé prématuré a besoin de réanimation néonatale. Il s’agit d’une politique prise par précaution, et qui est recommandée par plusieurs organismes comme le Center for disease Control and Prevention, (le centre pour le contrôle et la prévention des maladies) une des principales autorités mondiales en la matière, ainsi que par l’Académie Américaine de Pédiatrie".

Mais contre l'avis, il faut le préciser, de l'Organisation Mondiale de la Santé. Que répond Daniele De Luca à l'OMS, à l’association SOS Prema et aux premières concernées, les mamans séparées de leur nouveau-nés ? "Nous nous adaptons à chaque situation en tentant de faire au mieux pour la mère et l’enfant, avec des exceptions. Quand la séparation est mise en place, nous proposons un système de visite virtuelle avec des tablettes et des messages vocaux," précise-t-il.

@OMS
Une aberration selon Vincent Desdoit, père d'un enfant né prématuré, et aujourd'hui responsable de la relation aux soignants et de la formation à SOS Prema (l'association a le statut de centre de formation reconnu par le ministère de la santé) :"Les gestes barrières étaient, bien avant l'épidémie de Covid-19, l'alpha et l'oméga des services de néonat. J'ai appris, comme tous les membres des familles de grands prématurés, les gestes barrières : lavage scrupuleux des mains, port du masque et d'autres protections, comme les charlottes. Le Covid n'a fait que renforcer ces impératifs sanitaires. Il ne les a pas créés." Selon lui, les soignants du service de réanimation néonatale de l'hôpital Béclère s'inquiètent, comme l'association dont il est salarié, de l'impact sur les bébés de la privation de leur mère et de la continuité sensorielle, ce peau-à-peau primordial pour leur bonne évolution. D'autant que les mamans intègrent cet interdit. "J'ai parlé avec une maman dont le bébé a été transféré de Béclère vers Necker, autre établissemnt de l'APHP. Quand on lui a demandé pourquoi elle ne s'occupait pas physiquement de sa fille, elle a répondu qu'elle n'en avait pas le droit pour ne pas lui faire prendre de risques. Les soignants en sont restés bouche bée."

Face à la difficulté de se faire entendre, SOS Prema s’est tournée vers Adrien Taquet. Le secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance nommé en janvier 2019 était l’invité de La Maison des maternelles, l’émission de France5 sur la petite enfance. Son retour, confirmé par tweet, a été clair : "La présence des deux parents est cruciale pour le développement de l’enfant prématuré et le bien-être des parents : l’allongement du congé paternel en cas d'hospitalisation des bébés prématurés sera effectif le 1er juillet."

Le secrétaire d’Etat s’est engagé à entamer très vite des discussions avec la Société française de Néonatologie. Les mamans qui pleurent derrière la vitre en regardant de loin leur tout-petit pourraient donc être très vite de l’histoire ancienne.