Terriennes

Grayson Perry : "Vanité, Identité, Sexualité", une exposition sur l'insoutenable dualité de l'être

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Lucia Pesapane, commissaire d’exposition à la Monnaie de Paris, présente Grayson Perry.
©IS

Depuis longtemps, Grayson Perry nous interpelle sur les questions de genre et d'identité sexuelle. Cet artiste majeur outre-Manche fait l’objet d’une grande rétrospective à la Monnaie de Paris : "Vanité, Identité, Sexualité". Première grande exposition dans l’Hexagone sur ce créateur protéiforme qui dans ses plus récentes oeuvres a choisi le Brexit comme thème d'inspiration.

Grayson Perry est, comme nous tou.te.s, au moins deux dans sa tête. Mais comme peu d’entre nous, il l’est aussi dans la réalité. Né en 1960 dans le comté d’Essex, Grayson est marié et père d’une grande fille. Son double en robe, Claire, est née de sa propre histoire d’enfant maltraité par un beau-père violent et de sa réflexion sur le genre. « Les femmes sont des objets, les hommes des sujets. Il faut inverser cela ». Le travestissement est son choix, qui lui vaut, à l’adolescence, l’expulsion de la maison familiale par maman. La grande aventure de Grayson Perry peut commencer.

Grayson est Claire, Claire est Grayson

« Même d’un hélico, on peut voir que je suis un homme qui porte une robe ». On confirme. Claire est aussi protéiforme dans son habillement que l’est Grayson dans son travail artistique. Claire est, selon les circonstances, chic comme une hôtesse de l’air, attifée comme une lady anglaise, maquillée comme une voiture volée, ou enfantine comme une Alice, reine travelo d’un étrange Pays des merveilles. Dynamiter le bon gout, dynamiter les concepts de féminité et masculinité, dynamiter postures et conventions, voilà ce qui intéresse Grayson Perry

Depuis les années 1980, l’ancien colocataire de Boy Georges, autre dandy chanteur adepte du travestissement, promène jupes et culottes dans un monde alternatif. Il a fait partie de la Beaumont Society, la plus vieille organisation de travestis du Royaume Uni, a écumé le Blitz, boite de nuit réputée, et l’âge venant a fait de son refus de la norme la base de son travail d’artiste.

Des vases, des robes et des scoubidou, bidou, dou…

A la Monnaie de Paris, l’étage G. Perry, c’est un peu comme aux Galeries Farfouillette (Lafayette, ndlr), on trouve de tout. Les robes de Mlle Claire dessinées par les étudiants de la célèbre école d’art londonienne St Martin School. Les vases, les tapisseries, les motos, l’ourson iconique Alan Measles (Mr rougeole) de Monsieur Grayson.
 
Tapisserie, Greyson Perry
Tapisserie, Greyson Perry
Photo Isabelle Soler
Le monde de Grayson Perry est fascinant pour qui découvre son œuvre. Aucune thématique ne semble lui échapper. Le genre, bien sûr, son fonds de commerce, mais aussi l’enfance, la carte et le territoire (ses cartes sur la construction de l’identité sont fascinantes), l’architecture, la politique. Le tout sur des supports de forme classique (immenses tapisseries symbole bourgeois de la réussite ou grands vases très classiques en apparence), qui révèlent à l’examen des détails un monde grinçant. Travestis exténués en fin de nuit, précipités d’une vie humaine de la naissance à la mort violente et absurde, copulations en tous genres.

Ne pas s’y tromper : celui qui se définit comme un intellectuel organique a plus d’un tour dans son sac pour attirer, sans le heurter, le chaland jusqu’à l’œuvre pour mieux le retourner et lui inoculer ses interrogations.

Brexit or not Brexit ? That is the question.

Le 23 juin 2016, la Grande-Bretagne était appelée aux urnes : Leave or Remain ? Quitter ou Rester dans l’Union Européenne ? Avec le résultat que l’on sait. 51,89 % des votants répondent « Quitter ». Une petite majorité qui interroge G. Perry. Lequel s’embarque sur les routes pour aller à la rencontre de ses concitoyens, notamment dans les régions les plus divisées du pays. Il lance alors un appel au public pour l’aider à créer une œuvre sur le divorce. Il commencera par deux tapisseries grand format. Suivront deux grands vases ("Leave" et "Remain"). Puis un documentaire pour Channel 4 intitulé Divided Britain.  
 

Brexit "Matching Pair", Greyson Perry
Brexit "Matching Pair", Greyson Perry
Photo Isabelle Soler

Son appel à idées recevra de nombreuses réponses. Le plus troublant c’est qu’elles sont souvent... identiques. Pro-Brexit et anti-Brexit semblent partager les mêmes valeurs mais n'en ont pas la même interprétation. Exemple : Comfort Blanket la tapisserie de l'avant-Brexit, montre un monde lumineux et attrayant. Son pendant post-Brexit montre le même paysage mais sombre et désolé. Entre les deux : l’instant du vote. Deux mondes, qui ont vécu de façon opposée la mondialisation et la crise économique, se confrontent. On y constate la rupture entre le monde des villes et celui des champs, les classes de la petite bourgeoisie urbaine et des banlieues touchées par la paupérisation et le déclassement.

Le Brexit a été une réponse émotionnelle plus que rationnelle aux problèmes du pays.
Greyson Perry

Dans cette vidéo, il explique (en anglais) sa démarche pour comprendre l'abstraction du Brexit et la genèse de "Leave" et "Remain" :

Les Britanniques n’en ont clairement pas fini avec les classes, sinon les castes, sociales. Mais Grayson Perry veut le démontrer, ils sont moins divisés qu’ils ne le pensent. « Le Brexit a été une réponse émotionnelle plus que rationnelle aux problèmes du pays ». Et même si le Brexit est pour lui un grand « motif de honte », ne lui demandez pas de condamner celles et ceux qui le soutiennent : l’artiste a pour les classes populaires une affection largement plus grande que pour les Bobos, « recycleurs consciencieux et mangeurs de racines bio qui veulent être des gens bien ». La posture, vraiment silly, isn’t it ?