Terriennes

Grossophobie : cette discrimination méconnue qui touche les personnes grosses

"L'obésité n'est pas une affaire de bouffe ou de mauvais gênes". Gabrielle Deydier, auteure du livre <em>On ne naît pas grosse</em> (Editions Goutte d'Or)
"L'obésité n'est pas une affaire de bouffe ou de mauvais gênes". Gabrielle Deydier, auteure du livre On ne naît pas grosse (Editions Goutte d'Or)

Alors que la mairie de Paris lance, vendredi 15 décembre 2017, la première journée anti-grossophobie en France, Gabrielle Deydier, auteure du livre salvateur et passionnant, On ne naît pas grosse (Editions Goutte d’Or), nous explique comment cette discrimination, méconnue du grand public, envahit dans le plus grand silence, le quotidien de milliers de personnes obèses, en particulier celui des femmes, issues de milieux populaires.

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Pour la première fois en France, une journée est consacrée à la lutte contre la grossophobie dans les salons de l’Hôtel de ville de Paris. A l’initiative, Hélène Bidard, adjointe au maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations. Cette élue communiste, soucieuse de travailler sur « la question de la discrimination sur le critère de l’apparence physique », a mis sur pied un programme chargé (tables rondes, projections de films courts, signature d’un manifeste), avec l’aide de militant.es, d’associations et de professionnels.
 
Avec en tête Gabrielle Deydier, auteure, de On ne naît pas grosse, sollicitée par la mairie de Paris, pour apporter son expertise. Elle est la deuxième personne en France, après l'actrice Anne Zamberlan, à avoir popularisé le terme, encore trop méconnu, de grossophobie.
(c) Editions Goutte d'Or
(c) Editions Goutte d'Or

Depuis sa parution en 2016, son livre - savant dosage entre témoignages saisissants sur son vécu et éléments d’enquêtes - a comblé de sérieux manques sur ce sujet. A commencer par le vide des dictionnaires qui ne donnent aucune définition de la grossophobie, à l’exception du wiktionnaire qui décrit ce phénomène comme une « aversion ou attitude hostile envers les personnes en surpoids, grosses ou obèses ». Un bon début. Mais pour connaître toutes les causes et les effets de cette discrimination qui concerne plus de 6 millions d’obèses en France, il faut lire ce livre fort intéressant et passionnant de Gabrielle Deydier, également fondatrice du webzine Ginette le mag.
 
Cette femme de 38 ans, environ 150 kilos pour 1 mètre 53, a décidé d’écrire « pour ne plus s’excuser d’exister ». Une question de « survie», comme elle l'a confié sur le plateau de TV5MONDE. 
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Le titre de son livre, inspiré de Simone de Beauvoir, philosophe, féministe, auteure du Deuxième sexe, à l’origine de cette citation , « On ne naît pas femme, on le devient », qui continue de marquer des générations, devait être le signe annonciateur d’une grande oeuvre.

80% des chirurgies bariatriques pratiquées sur des femmes

« Le choix du titre On ne naît pas grosse s’est imposé au cours de mon enquête, quand j’ai découvert que 80 % des personnes qui subissent une chirurgie de l’estomac sont des femmes, et qu’elles sont plus touchées que les hommes par les discriminations liées à l’emploi, à la santé, et qui ont cours dans l’espace public, explique Gabrielle Deydier, influencée au même moment par les lectures de "Beauté fatale" de Mona Chollet et "King Kong Theorie" de Virginie Despentes. Pour moi, il était évident qu’il fallait féminiser le titre, car on subit une double discrimination, du fait d’être grosse et d’être femme. » Alors ne lui demandez pas ce qu’elle pense du féminisme. A 12 ans déjà, elle voulait « être féministe » tant elle croyait « que c’était un métier. »
   
L’ obésité n’est pas qu’une affaire d’hérédité ou de bouffe. Mais une maladie de la société, une maladie de pauvres.Gabrielle Deydier, auteure 
Ce titre vient signifier également que « l’obésité n’est pas qu’une affaire d’hérédité ou de bouffe ». Mais bien « une maladie de la société », « une maladie de pauvres » et qu’il est urgent de briser les préjugés qui consistent à croire qu’il y a soit, des « gros génétiques » soit, des « gros fainéants ».

Une immersion dans un univers à la marge 

Gabrielle Deydier nous plonge en immersion dans un monde qui est le nôtre et qui nous est pourtant si étranger, si notre IMC (Indice de masse corporelle) n’a jamais dépassé le seuil fatidique fixé à 30.

Grâce à son travail, on découvre une partie de notre population méprisée et jusque-là « silencée » par des années de discriminations. Que l’auteure nous livre tantôt dans une mise à nue parfois « difficile » de son histoire faite d’humiliations, et à travers la rencontre d’autres personnes obèses, dont on découvre les parcours chaotiques. Et tantôt par les éléments distillés à travers son enquête chiffrée, documentée et fouillée, comme par exemple lorsqu’elle se fait passer pour une personne qui cherche à bénéficier d’une chirurgie bariatrique, - opération de l’obésité qui consiste à modifier l’anatomie digestive.
 
Je me souviens de ce gynécologue qui m’a demandé ce qu’il pourrait bien voir au milieu de tout ce gras.
Gabrielle Deydier, auteure
Tout y passe dans ce livre, son rapport à la nourriture, sa mère qui vide son assiette dans la sienne, les dépressions de cette intellectuelle précoce, la sexualité, les agressions répétées dans les transports, dans le domaine de l’emploi et dans le milieu médical. « Je me souviens de ce gynécologue qui m’a demandé ce qu’il pourrait bien voir au milieu de tout ce gras ; de cet échographe qui m’a dit que je lui faisais perdre du temps tout en creusant le trou de la Sécurité sociale. Résultat : je laisse mon corps en friche, » peut-on lire sous sa plume.

Aucune apologie de l'obésité 

Alors forcément, cette journée anti- grossophobie est « une bonne chose », elle permettra « d’ouvrir des débats avec les pouvoirs publics, les hôpitaux, la SNCF notamment ». « C’est un acte courageux de la part de la mairie de Paris qui va s’en prendre plein la tête, avance Gabrielle Deydier. Ça a déjà commencé avec toutes ces personnes qui les accusent d’inventer une nouvelle phobie gauchiste ».

« Ce sont les mêmes qui m’attaquent sur les réseaux sociaux en me reprochant de faire l’apologie de l’obésité alors que c’est tout le contraire, clarifie-t-elle. Je ne fais que dénoncer les discriminations à l’encontre des personnes grosses. » Et il faut le dire, elle le fait avec intelligence et une certaine délicatesse dans On ne naît pas grosse.

Ce livre est publié par les Editions Goutte d’Or, juste après le brillant, Steak Machine, de Geoffrey Le Guilcher, journaliste et éditeur de cette toute jeune maison d’édition, co-lancée avec la fondatrice de la revue féministe Porntoshop, Clara Tellier Savary, et l’écrivain Johann Zarca, qui respecte à nouveau son pari. Celui de publier des livres d’immersion qui plongent le lecteur dans « un univers de marge, mal connu, et fantasmé » dans un genre entre l’enquête journalistique et le roman. On ne naît pas grosse est de ceux-là. Une excellente investigation et un bel objet littéraire, qu’il faudrait mettre entre toutes les mains. D’ailleurs, on a renoncé à constituer un florilège des meilleurs extraits de l’ouvrage de Gabrielle Deydier, dès qu'on a compris qu'il faudrait recopier tout le livre.

Gabrielle Deydier - entretien

La grossophobie entraîne la désocialisation des personnes obèses
Comment définissez-vous la grossophobie ?
Gabrielle Deydier (c) Cacodesign.com
Gabrielle Deydier (c) Cacodesign.com

Gabrielle Deydier - Quand je parle de grossophobie, souvent on me dit que ça n’existe pas. Or, si on ne nomme pas les choses, on ne les voit pas. Pour moi la grossophobie, c’est une discrimination du fait d’être gros et qui opère aussi bien sur le lieu de travail, avec des gens qui ne veulent pas travailler avec un gros ou une grosse, que dans le milieu médical, où un tas de médecins traitent les personnes obèses comme des patients de seconde zone. Il ne s’agit pas seulement d’humiliations, de violences ordinaires. C’est donc important de mettre un mot sur ce qu’on vit car on peut être discriminé toute sa vie du fait d’être gros sans le savoir. D’ailleurs, en France on n’entend jamais les personnes grosses.
 
Justement, dans le livre, vous pointez deux formes de grossophobie, l’une systémique et l’autre, ordinaire, comment se manifestent-elles concrètement ?
 
Gabrielle Deydier - La grossophobie systémique se manifeste notamment dans le milieu médical, où il existe un grand nombre de structures non adaptées aux obèses. Exemples : si j’ai un accident chez moi et que je dois appeler une ambulance, il faut que j’appelle un service d’ambulance bariatrique parce que les ambulances classiques ne prennent pas des gens au-dessus de 130 kg. Et tous les départements ne sont pas équipés de ce type d’ambulance. Arrivée à l’hôpital, je n’aurais pas de fauteuil roulant. Les lits sont limités à 110 kg et les blocs opératoires à 110 ou 130 kg. C’est que j’appelle de la grossophobie systémique.

La grossophobie systémique s’immisce dans le quotidien également, avec les difficultés d’accès dans les transports en communs, à cause des accoudoirs limitant sur les sièges dans les théâtres, dans les cinémas etc. Quand je l’ai expliquée en ces termes, des gens m’ont interpelée en me disant :  « ce n’est pas à la société de s’adapter à toi, c’est à toi de t’adapter à la société. » Est-ce que c’est normal qu’une partie de la population ne puisse pas entrer dans un fauteuil de cinéma ou dans un train ?
 
Et la grossophobie ordinaire, elle vient de tous ceux que l’on peut croiser sur son chemin et qui, au quotidien, se permettent de t’humilier et de t’insulter. Et cette grossophobie, qu’elle soit structurelle ou qu’elle intervienne dans les rapports interpersonnels, a pour conséquence d’entraîner la désocialisation des personnes obèses et d’accroître leur obésité.
 
D’ailleurs vous relatez ce rapport violent et complexe avec le milieu médical, au point de l’avoir vous-même déserté, comment en arrive-t-on là ? Est-ce qu’au fond, ça n’a pas été la pire violence pour vous, de subir des attaques dans un  un lieu de soin, censé être le plus sécurisant pour tout individu ?
 

Gabrielle Deydier - Complètement. Il faudrait urgemment que j’aille chez le dentiste car j’ai besoin de soins mais je n‘arrive plus à passer la porte d’un cabinet dentaire. Je suis effrayée d’ entendre encore l’un d’eux me dire que je vais éclater son fauteuil. Fuir l’ophtalmo, le médecin, c’est la chose que je trouve la plus violente et la plus injuste et que je vis le plus mal. Encore plus injuste que mes patrons qui me disaient, «  t’es trop grosse, va maigrir » même si c’est violent. Là je commence à y retourner tout doucement mais, il y a quelques jours, alors que je devais consulter un généraliste, j’ai fini par me soigner avec des huiles essentielles.
 
Ecoute, on ne t'embauche pas parce qu' on ne veut pas que les gens voient ce qu’ils pourraient devenir en mangeant trop souvent chez nous. 
Un employé de McDonald's à Gabrielle Deydier
Vous pointez également les discriminations à l’embauche et au travail …
 
Gabrielle Deydier - La discrimination à l’embauche des obèses est tellement assumée, qu’elle est systémique. Quand j’étais étudiante et que je cherchais un job d’appoint, tout le monde me disait : « va au MacDonald, on prend tout le monde la-bas ».  J’y suis allée dix fois avant qu’ un employé finisse par me dire sur un parking : « Ecoute, on ne t'embauche pas parce qu' on ne veut pas que les gens voient ce qu’ils pourraient devenir en mangeant trop souvent chez nous. »  Ce type d’expérience m’est arrivé plus d’une fois. Et lorsque je parviens enfin à être embauchée, on me dit ouvertement : « on vous prend malgré votre poids ». C’est très difficile.
 
Des entreprises justifient souvent la discrimination à l’embauche des personnes en surpoids ou obèses par le fait qu’il ne faut pas qu’elles soient en contact du public. Qu’en pensez-vous ?
 
Gabrielle Deydier - C’est un faux argument. Jean-François Amadieu, auteur de La société du paraître et Le poids des apparences, a prouvé le contraire avec ses testings. Il a envoyé plusieurs CV de personnes obèses à des postes de commerciaux qui avaient un contact avec le public et d’autres qui travaillaient uniquement par téléphone. Dans les deux cas, on n'embauchait pas les gros. C’est donc une fausse excuse.

Discriminations à l'embauche selon l'OIT

D’ailleurs selon la dernière étude du défenseur des droits et de l’Organisation Internationale du Travail, les femmes obèses sont 8 fois plus discriminées à l’embauche et les hommes 3 fois plus, comment expliquer que les femmes obèses subissent plus de discriminations que les hommes dans le même cas ?
 

Gabrielle Deydier - Je pense qu’on tolère plus, et quoi qu’on en dise, les hommes même s’il subissent eux aussi des discriminations et qu’ils ont de plus en plus de pression sur leur physique. Il y a une injonction à entrer dans les canons de beauté chez les femmes qu’on retrouve moins chez les hommes.  Il n’y a qu’à voir, pour devenir assistante de direction, secrétaire ou autre, on demande à des femmes de ressembler à des tops modèles.
 
Chez les femmes au RSA, 30 % sont obèses et dans les catégories socio-professionnelles de 4000 euros et plus, on baisse à 7 %.Gabrielle Deydier
Finalement, les personnes obèses ou en surpoids se retrouvent à l’intersection de plusieurs discriminations qui peuvent être liées au genre, à la classe sociale, selon que l’on soit une personne racisée, ou blanche, valide ou non ?
 
Gabrielle Deydier - C’est le cas. Beaucoup de personnes vivent simultanément plusieurs discriminations et les femmes sont les premières touchées. Aucune partie de la population n’est épargnée à l’exception des riches. Il n’y a qu’à voir les chiffres. La région Nord compte le plus de chômeurs et en même temps le plus d’obèses. Plus largement, en France, chez les femmes au RSA, 30 % sont obèses et dans les catégories socio-professionnelles de 4000 euros et plus, on baisse à 7 %. Et un smicard sur 4 est obèse, femmes et hommes confondus. C’était important pour moi d’enquêter, de mettre en valeur ces données, pour que les gens comprennent que l’obésité n’est pas simplement une affaire de bouffe ou de mauvais gênes.
 
Chiffres édifiant qu’on retrouve également dans votre livre, 80 % des personnes qui subissent des chirurgies bariatriques sont des femmes. Vous faîtes un lien entre ces opérations de l’estomac et la lobotomie, sans savoir que ces chirurgies du cerveau ont été pratiquées également à 80 % sur les femmes durant 50 ans. Comment en êtes vous venue à faire ce lien ?
 
Gabrielle Deydier - Ma réflexion est partie du documentaire « Le ventre, notre deuxième cerveau » dans lequel j’apprends qu’il y a dans notre ventre, une quantité de neurones équivalente à celle contenue dans le cortex d’un chien. Et en menant mon enquête sur la chirurgie de l’estomac, je me suis aperçue que dans cette coupure de l’estomac, on enlève une zone endocrine, précisément une glande chargée de sécréter l’hormone de la satiété. Quand les médecins pratiquent l’opération, ils ne le précisent pas, ils se contentent de dire qu’on va amputer une partie de l’estomac, sans parler de ces neurones qui lui sont propres et de cette glande. Pour moi, c’est comme une lobotomie.
  Et quand j’ai posé la question à un médecin : « est-ce que c’est grave qu’on prive le corps de cette partie ? » l’un d’eux m’a répondu, on n’en sait rien. Un autre, que j’ai martelé de questions lors d’une réunion d’information, a botté en touche en ne cessant de m’humilier.
 
Vous dénoncez également le business autour de ces chirurgie bariatriques, (by pass, anneau gastrique, gastroplastie…) ?
 

Gabrielle Deydier - Le nombre d’opération est en hausse constante. En 2015, les chiffres officiels indiquaient 50 000 opérations par an. On sait que le nombre des ces chirurgies a été multipliée par 4 depuis 2001 sachant que le taux de l’obésité, lui, a été multiplié par 2 au cours de la même période. C’est tout un business maintenu autour de cette chirurgie. En gros, il y a la sécurité sociale qui prend en charge l’opération sous réserve de respecter divers critères. L’opération se démocratise et de plus en plus de chirurgiens se lancent dans la chirurgie bariatrique, en contournant certaines conditions et en pratiquant des dépassements d’honoraires qui dépassent l’entendement.

La France est donc très en retard sur l’ensemble de ces questions ?
 
Gabrielle Deydier - (Eclats de rires) C'est simple, toute la littérature des fat studies est anglosaxone et elle a commencé dans les années 60. C’est pour ça que la presse internationale est autant intéressée par mon livre. Ils se disent, enfin, quelqu’un a cassé le mythe de l’image de la femme parisienne…


Mais je leur dis quand même que dans chaque mythe, il y a un fondement de réel, et le réel ici, c’est que les Françaises sont les plus minces d’Europe. Mais les anglosaxon.ne.s ont vraiment vécu la sortie de ce livre comme un événement, en se disant, ça y est les grosses parlent et sortent de leur cachette.
 
A retrouver dans Terriennes, sur ce sujet, le très beau reportage photo de Jean-Jérôme Destouches :
Au Paraguay, 100 kilos de gloire contre la dictature de la minceur
Suivez Lynda Zerouk sur Twitter : @lylyzerouk