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Gwenola Joly-Coz : haute magistrate féministe à l'origine du bracelet anti-rapprochement

Gwenola Joly-Coz.
Gwenola Joly-Coz.
©rendrelajustice.com

Le bracelet anti-rapprochement, destiné à tenir éloignés les conjoints et les ex violents, entre en vigueur ce 25 septembre en France. Une mesure portée, entre autres, par une juge féministe et engagée. Portrait de Gwenola Joly-Coz, la haute magistrate qui fait avancer la cause des femmes.

Gwenola Joly-Coz a beau avoir fait de brillantes études de droit, elle passe beaucoup de temps à compter :

  • Les femmes dans la magistrature : 67% des effectifs.
  • Les femmes à la tête des douze grands tribunaux du pays : "seulement" 2.
  • Celles qui ont occupé le poste de procureur de Paris : aucune.
La haute magistrate compte aussi les féminicides : 4 l'an dernier dans son département du Val-d'Oise ; 146 en France, soit 25 de plus qu'en 2018.


Gwenola Joly-Coz préfère le qualificatif d'"engagée" à celui de "militante". Figure féministe de la magistrature, la présidente du tribunal de Pontoise depuis 2016, est pourtant de toutes les luttes. La dernière en date ? Le bracelet électronique pour les hommes violents, qu'elle réclamait depuis des années, entre en vigueur ce 25 septembre en France.

En avril 2019, démarche inhabituelle, cette juge opiniâtre et volubile prenait publiquement la parole avec le procureur de la République de Pontoise, Eric Corbaux, pour réclamer au gouvernement un "changement de réponse" face aux meurtres de femmes que la France "n'arrive pas à enrayer". Tous deux plaidaient depuis des mois, sans succès, pour expérimenter ce bracelet anti-rapprochement, après qu'il avait fait ses preuves ailleurs, notamment en Espagne

"Nous savons que l'étape la plus dangereuse pour les femmes dans une relation avec un homme violent, c'est quand elles décident de partir, lorsqu'elles l'annoncent, expliquait Gwenola Joly-Coz lors d'une rencontre avec nos confrères du Point, fin 2019. La séparation est un moment refusé par le conjoint violent." C'est pour accompagner les femmes dans ce moment où elles ont le plus besoin d'attention qu'elle s'est battue pour faire accepter le bracelet anti-rapprochement.

En septembre 2019, le bracelet anti-rapprochement, enfin, est une promesse du Grenelle des violences conjugales. Un an plus tard, le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti se déplace dans son tribunal pour lancer le dispositif.
Démonstration :

Un millier de bracelets doivent être déployés dans toutes les juridictions de France d’ici décembre.

Promue pésidente de Cour d'appel 

"Notre parole a eu un poids", dit sobrement Gwenola Joly-Coz, "heureuse" mais aussi "un peu triste de ne pouvoir mener cette expérimentation". Dans une semaine, elle quittera le Val-d'Oise pour s'assoir dans le fauteuil de première présidente de la Cour d'appel de Poitiers.

Parmi les 24 candidats à ce poste prestigieux, 20 hommes, quatre femmes. "Etre nommée à seulement 52 ans, alors que tout le monde connaît mes engagements, c'est inhabituel", dit celle qui a conscience d'irriter. Pour le procureur de la République de Pontoise, Eric Corbaux, elle est "une figure, une voix qui compte".

Un engagement empirique

L'origine de l'engagement féministe de Gwenola Joly-Coz n'est pas idéologique, mais empirique. Juge d'instruction à seulement 24 ans, elle exerce d'abord à Nantes, puis à Cayenne, en Guyane, où elle assiste à "beaucoup d'horreurs : des viols, des meurtres, des incestes... Dossier après dossier, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de cas isolés mais d'un phénomène social", analyse-t-elle.  Nommée ensuite juge aux affaires familiales, elle complète ses observations en "divorçant des milliers de couples".

Dossier après dossier, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de cas isolés mais d'un phénomène social.
Gwenola Joly-Coz

Aujourd'hui, elle insiste aussi sur la nécessaire conscientisation des violences subies par les enfants, victimes ou témoins de violences familiales : "Il faut prendre toute la mesure des violences faites aux enfants, insiste-t-elle : J'ai eu plusieurs cas de petits garçons ou de petites filles qui ont vu leur papa tuer leur maman, dans la cuisine, devant eux. Ce sont des traumatismes à vie," expliquait-elle lors d'une rencontre avec nos confrères du Point, fin 2019

Elle retient également l'adoption du terme féminicide comme un pas important vers la conscientisation de ces meurtres de femmes parce qu'elles sont des femmes. Il est important, à son sens, de mettre des mots sur un phénomène pour pouvoir le combattre : "Le mot féminicide a cet intérêt qu'il aborde la question du côté des femmes : ce sont des femmes qui sont tuées et pas des hommes," explique-t-elle au Point.   

Fille d'un commissaire de police, Gwenola Joly-Coz a le service public chevillé au corps. Son obsession, "une justice moderne, ancrée dans la société". "La magistrature est en train de changer", affirme celle qui pilote un programme de formation continue sur les violences faites aux femmes au sein de l'Ecole nationale de la magistrature (ENM).

Réparer l'invisibilisation des femmes 

Dans son parcours, son passage à l'Inspection générale de la magistrature, où elle scrute son propre corps, très féminisé, sauf aux postes hiérarchiques, sera pour elle déterminant.

Révoltée par l'"invisibilisation" des femmes dans sa profession, elle enquête pour exhumer l'histoire d'une inconnue, Charlotte Béquignon-Lagarde, première femme devenue magistrate en France, en 1946. Grâce à elle, et elle en est "très fière", la grande salle du nouveau Palais de justice de Paris porte son nom.

Aujourd'hui, elle poursuit ses recherches sur les pionnières de la magistrature, auxquelles elle ambitionne de consacrer un livre. "Je travaille beaucoup trop, c'est un problème", sourit-elle.

Pour promouvoir l'ascension de ses consœurs, elle a fondé en 2014 l'association Femmes de justice, avant de devenir directrice de cabinet de Pascale Boistard, secrétaire d'Etat aux Droits des femmes dans le gouvernement de Manuel Valls. Cette dernière se souvient d'une fonctionnaire "droite, curieuse, humaine et très facile d'accès". Ensemble, elles ont notamment lancé la première campagne contre le harcèlement dans les transports.

En ce début septembre, le bureau de la présidente est encombré de cartons. Après Mamoudzou (Mayotte), Thonon-les-Bains, Paris ou Pontoise, la magistrate embarque sa famille - elle est mère de trois filles, "féministes, elles sont à bonne école" - dans un nouveau déménagement.

"A chaque fois, mes filles ont dû changer d'école en cours d'année... Je me bats pour que les mutations aient lieu en septembre, car cette mobilité en milieu d'année pousse les femmes à renoncer". Raté. Cette fois, elle a été nommée au 1er octobre.