Terriennes

Halloween, blackface et dérapage raciste : la journaliste américaine Megyn Kelly suspendue

Megyn Kelly, dont l'émission matinale Megyn Kelly Today sur NBC News a été suspendue après le scandale provoqué par ses déclarations sur le blackface et Halloween.
Megyn Kelly, dont l'émission matinale Megyn Kelly Today sur NBC News a été suspendue après le scandale provoqué par ses déclarations sur le blackface et Halloween.
(c)captureecran/youtube

La fête d'Halloween n'excuse pas tout, et surtout pas les dérapages racistes. La journaliste Megyn Kelly vient de l'apprendre à ses dépens. Cette vedette de la télévision américaine, connue pour avoir tenu tête à Donald Trump durant sa campagne, a soutenu en direct le droit de se grimer le visage en noir, le tristement célèbre "blackface", héritage de la ségrégation raciale. Enorme polémique sur Twitter et autres réseaux sociaux. Son émission a été suspendue et son avenir semble plus que compromis au sein de sa chaîne.

Megyn Kelly. Son visage est connu de tou.te.s aux Etats-Unis. Une vedette de la télévision, comme la télévision américainesait les faire, comme les Américain.e.s les aiment. Cette ancienne avocate devenue journaliste de 47 ans avait surtout connu son heure de gloire, si  l'on peut dire, au moment de la campagne présidentielle. Un face à face sans précédent avec celui qui allait devenir président, Mr Donald Trump lui-même. "On pouvait voir du sang sortir de ses yeux, du sang sortir de son... où que ce soit", avait lancé Donald Trump à propos de la jeune femme, au lendemain du débat télévisé, qu'elle avait co-présenté . La journaliste avait alors tenu à l'interroger sur ses propos misogynes et sexistes répétés. Malgré la polémique qui avait suivi, le futur locataire de la Maison blanche avait persisté, refusant de s'excuser, pas surprenant, allant même jusqu'à proclamer que c'était à elle de s'excuser.
 
Megyn Kelly à la Une du magazine Vanity Fair, février 2016.
Megyn Kelly à la Une du magazine Vanity Fair, février 2016.
DR
Il n'en fallu pas plus à ce moment là pour faire de Megyn Kelly une figure de proue du camp anti-Trump, faisant même la couverture de Vanity Fair. Mais fallait-il pour autant oublier que la journaliste oeuvrait à l'époque pour la très conservatrice chaîne Fox News ? 
 

La scène de ce mardi 23 octobre 2018 vient donc nous rafraîchir la mémoire en ces temps "trumpiens" où les vieux démons de l'Amérique parmi les plus conservateurs semblent se bousculer aux portes pour mieux  basculer dans ses pires abymes extrêmistes, dans un pays plus que jamais divisé et chaotique.

Le blackface, délit raciste

Nous voici donc à l'heure des cafés latte et des pancake, en prime-time matinal, sur le plateau d'une émission à succès de la chaîne nationale NBC news. Le justement bien nommé Megyn Kelly Today. Au menu : citrouilles et surtout déguisements, bref ... tout ce qui fait la tradition d'Halloween. Cette tradition, qui intervient à la veille de la Toussaint, fête catholique, est toujours très suivie mais ressemble bien plus aujourd'hui à une gigantesque grand-messe commerciale du déguisement aux Etats-Unis qu'à une fête religieuse.

Comme le précise le service Checknews de Libération, le thème de l’émission est consacré à la publication d’un code de bonne conduite vestimentaire lors d’Halloween par une association étudiante britannique. Dans ce texte, il est inscrit que tout "comportement et déguisement mettant l’accent sur des stéréotypes raciaux et culturels (...) les costumes tournant autour d’événements historiques pouvant heurter la sensibilité d’autrui" sont bannis tout comme le fait de se déguiser "en personne noire célèbre avec du maquillage noir sur le visage".

Autrement dit, la question du jour est "Tout est-il permis ou presque ?". Ce à quoi l'animatrice semble répondre par l'affirmative, "même le blackface", un terme tristement réputé aux Etats-Unis et qui relève d'une bien plus triste tradition que celle plutôt bon-enfant d'Halloween. Celle-ci remonte aux temps de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, et consiste pour une personne blanche à se grimer le visage en noir.

Mais qu'y-a-t-il de raciste ? Une personne blanche aura des problèmes si elle se déguise en noir pour Halloween, et une personne noire aura des problèmes si elle se déguise en blanc pour Halloween ?
Megyn Kelly


"Mais qu'y-a-t-il de raciste ? -s'insurge la journaliste- une personne blanche aura des problèmes si elle se déguise en noir pour Halloween, et une personne noire aura des problèmes si elle se déguise en blanc pour Halloween ? Quand j'étais petite, ça ne posait pas de problèmes du moment que tu te déguisais en un personnage".
 
Affiche d'un "minstrel show", spectacle burlesque du milieu du XIXe siècle aux Etats-Unis.
Affiche d'un "minstrel show", spectacle burlesque du milieu du XIXe siècle aux Etats-Unis.
DR
Le "blackface", acte raciste

Le "blackface" remonte au temps de la vente d’esclaves africains. Il était pratiqué dans les "minstrel shows", des spectacles burlesques nés au milieu du XIXe siècle, au moment de la mise en place des lois Jim Crow instituant la ségrégation raciale dans le Sud des Etats-Unis. Des Blancs y caricaturaient des personnages noirs stéréotypés, représentés comme des êtres inférieurs, doués uniquement pour la musique et la danse.

 
Au XXème siècle, le "blackface"devient un genre à part entière au cinéma, où les acteurs noirs n’avaient pas le droit de cité. En 1936, Fred Astaire se peint le visage en noir pour incarner le danseur Bill Robinson dans le film Swing Time. Ce n’est que dans les années 1960 que le phénomène disparaît à la suite du mouvement afro-américain des droits civiques. Depuis le "blackface" est condamné aux États-Unis.

La série américaine à succès "Dear white people" en a fait sa scène d'ouverture, dans une université, des étudiants, blancs, organisent une soirée "blackface", provoquant l'ire des étudiants africains-américains, et suscitant de vifs débats au sein des deux communautés.

 
 
Antoine Griezmann, en "basketteur noir".
Antoine Griezmann, en "basketteur noir".
DR
Si l'expression "blackface" est très connue aux Etats-Unis, elle l'est beaucoup moins en France. Il y a cinq ans, une journaliste de la version française du magazine ELLE avait posté sur son compte Instagram personnel une photo d'elle déguisée en Solange Knowles, avec une perruque afro et le  visage maquillé en noir. La photo s'est par la suite retrouvée fustigée dans plusieurs médias américains, accusant la journaliste d'être raciste. La rédactrice beauté du magazine féminin s'était publiquement excusée.

Le film
Agathe Cléry, d’Etienne Chatiliez, présentant une Valérie Lemercier le visage maquillé en noir pour raconter l’histoire d’une directrice marketing raciste, avait aussi fait polémique.
Plus récemment, le footballeur français Antoine Griezmann avait déchaîné la toile en publiant une photo de lui déguisé en basketteur noir, le corps recouvert de maquillage foncé.
"Il y a eu une controverse lors de l'émission de téléréalité The Real Housewives of New York, poursuit-elle sur le plateau de NBC, lorsqu'une participante (Luann de Lesseps, ndlr) s'est déguisée en Diana Ross. Elle a maquillé sa peau de manière à paraître plus sombre qu'elle ne l'est vraiment, et les gens ont trouvé cela raciste. Et j'ai pensé 'Qui n'aime pas Diana Ross ?' Elle veut juste lui ressembler une journée. Je n'ai pas compris comment cette histoire a tourné au racisme pendant Halloween." 
 

Ses propos ont provoqué un véritable tollé, notamment sur les réseaux sociaux, avec des appels à sa démission.

[Parce que @megynkelly: minstrelsy est à la base de la formulation du terme "Jim Crow" qui a servi à humilier et à cibler les Noirs américains. Parce que caricaturer une autre race perpétue la déshumanisation des POC tués et emprisonnés à un rythme démesuré aux États-Unis. (...) Je  n'arrive pas à comprendre autant d'ignorance en 2018. Vous êtes sur une chaîne nationale. Vous avez la responsabilité de nous éduquer. C'est vraiment désolant.]
[Aujourd'hui dans Megyn Kelly Today: quatre Blancs décident si le blackface est raciste ou non.]
 
Je suis désolée. J'ai appris qu'au regard de l'histoire du blackface, utilisé de manière atroce par les racistes dans ce pays, ça ne doit pas faire partie de n'importe quel costume, à Halloween ou autre.
Megyn Kelly
Le lendemain, à nouveau vêtue de noir, le regard humide, d'un ton ne cherchant pas à cacher son émotion, l'animatrice a ouvert son programme du matin avec ces quelques mots : "Bonjour, vous êtes bien dans l'émission de Megyn Kelly et je voudrais tout d'abord commencer par ces deux mots :  je suis désolée". "J'ai appris qu'au regard de l'histoire du blackface, utilisé de manière atroce par les racistes dans ce pays, ça ne doit pas faire partie de n'importe quel costume, à Halloween ou autre", a-t-elle poursuivi, accueillant ensuite deux intervenants noirs pour discuter de cette controverse.
 


Ce mea culpa n'a visiblement pas suffi,  même chez ses propres collègues de la chaîne.

"Alors qu'elle a présenté ses excuses aux équipes, elle en doit de plus importantes aux personnes de couleur à travers le pays", a estimé Al Roker, présentateur météo africain-américain sur NBC.

Des relations déjà tendues et un avenir compromis

On apprend aussi à la lecture de plusieurs articles de la presse américaine, que les relations entre la journaliste et le président de NBC News, Andy Lack - qui l’avait convaincue de rejoindre la chaîne en 2017 avec la promesse d'une totale liberté d'expression et un chèque de paie important - étaient tendues depuis des mois.


Selon le Washington Post, le patron de NBC s'inquiétait déjà depuis quelques temps de la baisse d'audience de ce programme (une perte de 400 000 téléspectateurs, avance un autre journal, The Guardian). L'article fait mention d'une réunion de direction au cours de laquelle aurait été abordée la couverture faite par Megyn Kelly des évènements autour du scandale Metoo. La journaliste aurait d'ailleurs elle-même sollicité une enquête externe sur la maison NBC. Rappelons qu'à l'automne 2016, Megyn Kelly avait vécu une situation intenable chez Fox News, après avoir accusé le patron de l'exécutif Roger Ailes d'harcèlement sexuel. La chaîne lui avait alors proposé d'augmenter son salaire à 25 millions de dollars l'année pour l'inciter à rester (ou acheter son silence ?), sachant qu'elle avait été approchée par la concurrence.

Capture d'écran de l'article de Sarah Ellison, publié le 25 octobre 2018 sur le site du Washington Post.
Capture d'écran de l'article de Sarah Ellison, publié le 25 octobre 2018 sur le site du Washington Post.
(c)captureecran/WashingtonPost

Toujours selon le Washington Post, son salaire annuel fixé à 23 millions de dollars pourrait expliquer le peu de soutien de la part de ses collaborateurs chez NBC. Au moment de son arrivée dans la chaîne, il avait fallu lui faire de la place sur ce créneau si convoité des matinales, deux journalistes africains-américains avaient dû être écartés. Comme une expérience de "déjà vu", en français dans le texte ?

L'émission de Megyn Kelly a depuis été annulée, ne sont rediffusées que d'anciennes émissions. "Megyn Kelly Today ne reviendra pas", a écrit sur Twitter NBC News. Selon des sources anonymes mentionnées par la chaîne elle-même, l'ancienne star de Fox News est en discussions concernant son avenir à NBC, et son départ semble plus que probable. Son avocat, Bryan Freedman, lui, estime que "Mme Kelly reste une employée de NBC News et les discussions se poursuivent sur les prochaines démarches".

"Après son fiasco de NBC News, où Megyn Kelly peut-elle aller maintenant ?", s'interroge The Hollywood Reporter, selon lequel "L'ancienne vedette des matinales à 69 millions de dollars a fait faillite, elle doit prendre un peu de recul".