Terriennes

Harcèlement dans les bars, concerts, discothèques : les anges gardiens de la nuit

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Par nos partenaires de Radio-Canada

Avec l’été, les soirées dans les bars, les festivals ou les discothèques s’éternisent jusqu’au matin. Mais là quelqu'un vous aborde, insiste, va trop loin, commence à vous insulter, et la fête tourne au cauchemar... Pour désamorcer ce genre de situations, des associations interviennent et des dispositifs existent.

Au milieu de la foule des fêtes nocturnes, dans la pénombre des boîtes de nuit ou avec l'excès d'alcool, certains se permettent des paroles et des gestes qu'ils n'oseraient pas dans un autre contexte. Ces comportements passent plus souvent inaperçus qu'au grand jour et sont plus difficiles démasquer. En milieu festif, difficile de reprocher à quelqu'un de vous fixer ou de vous suivre.... Personne n'a envie de gâcher la fête, et puis en groupe, on peut se sentir moins vulnérable. "Les bars sont des endroits où il y a le plus de harcèlement sexuel. Je ne pense pas que les gens réalisent à quel point ça peut gâcher la soirée. Parfois, je préfère rentrer chez moi quand je vois comment les gars se comportent autour de moi", témoigne Anne Lalande, une étudiante canadienne. 

Dans cet environnement, il peut toujours arriver quelque chose.Frédérique Ledoux, étudiante canadienne.

Caroline Moreau, une jeune Québécoise de 18 ans, renchérit : "Chaque fois que je sors, il y a des gars qui viennent me prendre par les hanches". Si elle se dit excédée par ce genre d'intrusion, elle sait aussi qu'il y a pire : voici peu, elle a dû appeler une ambulance pour une amie droguée par un homme en soirée. Des anecdotes de ce genre, la majorité des habitués des milieux de la nuit en ont. "Dans cet environnement, il faut rester entre amis, parce qu'il peut toujours arriver quelque chose", estime Frédérique Ledoux, elle aussi étudiante à Montréal.

Alors comment se sortir d'une situation de harcèlement potentiellement dangereuse ? En Amérique du Nord et en Europe, des outils émergent. Etude de cas avec PLURI, une association montréalaise fondée en 2017.

Les anges gardiens des nuits montréalaises

Un vendredi soir, dans la lumière saccadée et la chaleur épaisse de la discothèque Datcha à Montréal, un jeune homme ivre se fraie un chemin dans la foule en prenant des femmes par les hanches. Il est tout de suite repéré par Éliane Thivierge, 24 ans, cofondatrice de PLURI. La jeune femme l'aborde : "D'accord si tu veux draguer, mais sache qu'il y a des façons acceptables de le faire, et des façons pas acceptables". Calmement, elle lui explique que son attitude peut mettre ces femmes mal à l'aise et insiste sur la notion de consentement, qui distingue la drague du harcèlement. "C'est une conversation qui peut être assez difficile, qui peut mettre un peu mal à l'aise. Mais en général, ils comprennent et finissent par dire merci, ou simplement qu'ils ont entendu ce que je leur dis. Ils prennent du recul, se calment un peu et je vois d'après leur langage corporel qu'ils réfléchissent," explique Éliane.

On finit presque par donner des cours de drague !Éliane Thivierge, 24 ans, cofondatrice de PLURI​

L'objectif n'est pas de se poser en police de la fête, de faire la morale ou de faire honte au harceleur. Les armes de ces anges gardiens de la nuit sont le dialogue et l'éducation. Pour faire évoluer les attitudes et que les gens se sentent en sécurité dans les milieux festifs nocturnes. "On essaye simplement de créer des espaces où les gens se sentent à l'aise car leur autonomie corporelle est respectée", résume Sara Martin, de PLURI.

Comment ? En jouant les "témoins actifs" - c'est-à-dire en éloignant la victime de l'importun, en lui proposant d'aller fumer une cigarette, par exemple, ou en faisant semblant d'être une vieille amie.  Si cela ne suffit pas, les intervenants expliquent aux harceleurs le consentement et le respect de l'espace personnel des autres. "On finit presque par donner des cours de drague, plaisante Éliane. Même si face à quelqu'un de très saoul qui me dit d’aller me faire foutre quand j'essaye d‘expliquer qu'il ne peut pas toucher les fesses des filles, il y a une part d'apprentissage que je ne peux pas prendre en charge", constate Éliane Thivierge. Autrement dit, le videur reste une solution....

Le harcèlement dans les festivals

Foule dense, chaleur estivale et petites tenues, musique à tue-tête composent un contexte idéal pour les harceleurs: Seulement 2 % des personnes agressées ou harcelées dans les festivals porteraient plainte.

  • En 2017, une étude du Conseil des Montréalaises révélait que plus de la moitié des femmes interrogées affirment avoir déjà été "victimes d'incidents de harcèlement ou d'agression lors d'un événement extérieur à Montréal". Les grands festivals montréalais comme Osheaga, les Francofolies ou le Festival de Jazz font désormais appel aux Hirondelles, une association similaire à PLURI.
  • Selon une enquête réalisée en 2018 en Angleterre, 30% des festivalières, et 43 % chez les moins de 40 ans, ont été harcelées ou agressées.
  • En Espagne, cinq hommes ont été condamnées pour abus sexuels sur une jeune femme de 18 ans lors des fêtes de Pampelune en 2018.
  • En Suède, 4 viols et 23 agressions sexuelles en trois jours ont été signalés en 2017 au grand festival de musique de Brevalla. Depuis, le festival est annulé.
  • En France, 41% des personnes interrogées, tous genres confondus, ont déclaré avoir déjà été agressées sexuellement dans un lieu festif (club, bar, festival). Pour les femmes, la proportion grimpe à 60%.
  • En Belgique, un sondage de l'association Plan International révèle que 60% des participantes reconnaissent que le harcèlement sexuel est un problème fréquent, voire très fréquent, dans les festivals ; 1 fille sur 6 révèle en avoir été victime au moins une fois à un festival au cours des 3 dernières années ; 40% des témoins s’éloignent simplement sans agir. Les festivals réagissent :

Redorer le blason de la nuit

A Montréal, ce sont les gérants de discothèques ou de bars, les organisateurs de raves ou de festivals eux-mêmes qui font appel à PLURI pour désamorcer les situations d’attouchements, de danseurs-frotteurs, voire de GHB (drogue du violeur). "Ce sont des choses auxquelles les gens s'attendent dans le milieu de la nuit et c'est ce qui lui fait mauvaise réputation," explique Adam Wilcox, longtemps DJ avant de devenir copropriétaire de la discothèque Datcha. En payant pour les services des "anges gardiens", il espère changer le milieu : "Il y a un certain niveau d'anonymat qui leur permet de bien faire leur travail et qui aide à changer les mentalités," explique-t-il.

Dans le sillage du mouvement #metoo, des initiatives semblables à l'action de PLURI ont émergé dans d'autres grandes villes canadiennes, comme à Toronto ou à Vancouver. En Colombie-Britannique, le conseil municipal de Victoria examine une motion qui propose d’obliger les gérants de bars et de boîtes de nuit à former leur personnel à la prévention des violences sexuelles. Aux Etats-Unis, Safe Bars propose de former le personnel des bars qui souhaitent une certification, pour qu'il soit en mesure de désamorcer les situations de harcèlement, voire d'agression sexuelle, et de venir en aide aux victimes.

Angela, la copine qui vous veut du bien

En Europe aussi, les bars de Londres ont commencé en 2016 avec la campagne Ask for Angela : dans les établissements partenaires, il suffit de demander au serveur s'il a des nouvelles d'Angela, par exemple, pour qu'il comprenne et aide la victime à se mettre en sécurité en appelant un taxi, voire la police.

Angela a traversé la Manche. Elle est désormais utilisée dans des villes françaises, comme Rouen ou Amiens, pour signaler une situation de harcèlement. Certains établissements affichent l’autocollant "Opération Angela" sur leur façade. En Allemagne, c'est "Luisa" qu'il faut demander au bar pour se sortir d'un mauvais pas. Ailleurs, d'autres codes permettent d'appeler discrètement à l'aide, comme à Rennes, où un bar propose un cocktail fictif à commander lorsqu'on a besoin d'aide. À Lille, une association a lancé le label "bar sans relou"...

Les concepts contre le harcèlement dans les bars et les boîtes de nuit prolifèrent aussi dans les villes suisses. Genève, Lausanne, Fribourg, Zurich ou Winterthur proposent "Aretha", la cousine helvétique d'Angela dans les bars et boîtes de nuit.  Toute personne en proie à une forme de harcèlement peut la dénoncer auprès du personnel ou d’un agent de sécurité avec une simple question : "Je peux voir Aretha ?"
 

En France, l'association Consentis lutte contre le sexisme et les violences sexuelles dans les lieux festifs. Elle diffuse une video faussement ingénue qui fait le parallèle entre le sexe et le thé, expliquant qu'il est "ridicule de vouloir forcer quelqu'un à boire du thé quand il ne veut pas... même s'il voulait bien la semaine dernière... et surtout s'il est inconscient" - imparable !