Terriennes

Hauwa, ancienne prisonnière de Boko Haram : fragile, mais debout

Hauwa en conférence de presse lors de la conférence Women Deliver à Vancouver, au Canada, début juin 2019.
Hauwa en conférence de presse lors de la conférence Women Deliver à Vancouver, au Canada, début juin 2019.
©Catherine François

L'histoire d'Hauwa est celle d’une jeune fille qui a passé deux ans aux mains de Boko Haram, avant de s'échapper. Aujourd'hui âgée de 18 ans, elle raconte son histoire. Pour se faire le porte-voix de celles qui n'ont pas réussi à s'enfuir et mobiliser les gouvernements. Rencontre.

Ses grands yeux ourlés de mascara et sa silhouette altière cachent une histoire terrifiante qu'elle racontait à la conférence" Women Deliver" à Vancouver en juin dernier. C'est là que Terriennes a rencontré la jeune Nigériane Hauwa.

Enlevée

14 ans à peine. Hauwa vit heureuse avec son frère, son père et sa mère à Bama, dans le nord-est du Nigéria, quand un commando de Boko Haram fait irruption dans le village. Les djihadistes sont à la recherche de son frère, qu’ils veulent enrôler, mais comme il n’est pas chez lui, ils s'en prennent à l'adolescente. Ses parents tentent de la protéger : ils sont abattus sur-le-champ et Hauwa est capturée. Les combattants enlèvent également quelque 150 autres jeunes filles du village, qu’ils saccagent, à commencer par l’école.

Ils nous battaient et nous violaient à tour de rôle tous les jours, sans aucune hygiène.

Hauwa

Ils emmènent leurs captives dans l’immense forêt de Sambisa -près de 60 000 kilomètres carrés de végétation dense. Hauwa ne sait pas où elle est. Elle a perdu tout repère. Et pendant deux ans, elle va subir coups et viols quotidiens : "Ils nous battaient et nous violaient à tour de rôle tous les jours, sans aucune hygiène", raconte la jeune femme.

Fuite mortelle

Ce qui devait arriver arriva : Hauwa  tombe enceinte. Alors que le terme approche, ses ravisseurs baissent la garde et oublient de fermer la porte de son cachot. Elle saute sur l’occasion et s’enfuit dans la forêt… Elle traverse village après village. Dans l'un d'eux, une vieille femme l’aide à accoucher d’une petite fille. Hauwa repart avec son bébé dans l’espoir de gagner une ville, plus sûre. La petite meurt en chemin dans des circonstances dont on ignore les détails, parce que c’est un sujet dont on ne peut parler avec Hauwa. On sait juste qu’elle perd son enfant et qu'elle l’enterre de ses mains dans la forêt. 

Questions sans réponse

Il y a beaucoup de questions que l’on ne peut pas poser à Hauwa. Le responsable de l’organisme "Too Young Too Wed" qui l’accompagne explique au petit groupe de journalistes qui l'ont rencontrée en privé qu’il y a des sujets que l’on ne peut aborder, car c’est encore trop douloureux pour elle. Tout le long de l’entretien, accompagnée d’une traductrice – Hauwa parle à peine anglais - la jeune fille garde les yeux baissés sur la table devant elle. Elle murmure des réponses brèves et ne donne aucun détail. On sent, on comprend, à travers cette retenue, à travers le langage de son corps et le ton de sa voix, combien Hauwa a été profondément traumatisée par ces deux années de captivité qui ont changé sa vie à tout jamais. Ces entrevues sont douloureuses pour elle, car elles la replongent dans cette horreur sans nom qu’elle a vécue, comme l'illustre ce tweet de la vice-présidente de l'association des enseignants catholiques de l'Ontario : 
 

Too Young To Wed

On ne sait donc pas comment l’adolescente réussit à atteindre la ville de Maiduguri au terme de cette fuite dans la forêt. Peu de temps après, elle raconte son histoire à la journaliste américaine Stephanie Sinclair, lauréate du prix Pulitzer et fondadrice de l'association Too Young To Wed qui vient en aide aux jeunes filles capturées ou mariées de force. Et qui, souvent, sont rejetées par leurs familles et leur environnement quand elles réussissent à s'échapper de leur calvaire : c’est le cas de presque toutes les rescapées de Boko Haram. Hauwa a reçu en 2018  le prix de "Girl’s champion" de l'association. Elle est devenue le porte-voix de toutes celles qui sont toujours captives. 

Je supplie la communauté internationale d’aller sauver toutes celles qui sont encore aux mains de Boko Haram.

Hauwa

La jeune fille a décidé de rester vivre au Nigeria. Elle a repris ses études à Abuja, la capitale, dans une école de droit. Elle veut devenir avocate pour pouvoir, un jour, défendre des jeunes filles comme elle. Elle est soutenue logistiquement par l’organisme Too Young To Wed, qui lui fournit aussi l'encadrement psychologique indispensable. Pour l’aider à passer le traumatisme, pour apprendre à vivre avec ses cauchemars récurrents et ses souvenirs terrifiants. Le processus de guérison sera long et douloureux, disent les spécialistes.

Et malgré la douleur, Hauwa n’hésite pas à raconter son histoire sur toutes les tribunes. Elle le fait pour attirer l’attention sur toutes celles qui n’ont pas pu s’échapper. Et pour toutes les jeunes filles qui sont captives de ces groupes extrémistes, ces combattants monstrueux pour qui les femmes sont des trophées de guerre, des marchandises – on pense notamment aux Syriennes, Irakiennes et Yézidies devenues esclaves sexuelles des hommes de Daesh.

En août 2016, avec Ya Kaka, une autre rescapée de Boko Haram, elle était à New York et Washington, aux Etats-Unis, pour interpeller les autorités américaines et les représentants des Nations unies :

Cri du coeur

Des Hauwa, il y en a encore des milliers dans le monde. C’est pour elles que la jeune Nigériane est allée parler devant le Congrès américain à Washington. Puis devant la Commission de la condition des femmes de l’ONU à Washington, en mars 2018. Et c'est aussi pour elles qu’elle est venue à Vancouver. "Je supplie la communauté internationale d’aller sauver toutes celles qui sont encore aux mains de Boko Haram et de les aider à retourner à l’école et pouvoir reprendre une vie normale, les protéger et leur offrir une éducation" a-t-elle dit en conférence de presse. 

En entendant le cri du cœur déchirant de cette jeune fille, la question se pose : "Oui, pourquoi aucune opération n’est menée pour aller délivrer les "épouses" de Boko Haram ? Pourquoi le gouvernement nigérian n’intervient pas et ne remue pas ciel et terre pour les retrouver et les sauver ? Pourquoi les grandes puissances occidentales de ce monde, États-Unis, France, Canada, Grande-Bretagne etc… ne font-elles pas intervenir leurs forces via des opérations spéciales pour aller secourir ces femmes ? Comment, au 21ème siècle, peut-on encore tolérer que des jeunes filles et femmes subissent de telles atrocités ?

Fragile mais debout

On ne ressort pas indemne d’une rencontre avec Hauwa. On la regarde et on se demande : comme est-ce possible de continuer à vivre après avoir vécu un tel cauchemar ? Comment apprendre à vivre avec ? Retrouver une vie normale ou presque normale ? Tomber amoureuse ? Faire des enfants ? Hauwa accepte de répondre à la question : oui, un jour elle aimerait ça, se marier. Être une jeune femme comme les autres.  

Son témoignage a bouleversé celles et ceux qui l’ont entendu à Women Deliver. Hauwa, frêle jeune fille qui, comme un roseau, a plié, mais n’a pas rompu. Fragile mais debout. Une survivante, comme il y en a trop.