Terriennes

Procès de Bobigny : disparition de Marie-Claire Chevalier, héroïne du combat pour l'avortement

La passerelle de Bobigny, nommée en mémoire du procès du même nom, rend hommage au courage de Marie-Claire Chevalier, qui a dû affronter la justice française pour s'être faite avorter en 1971, alors que la loi l'interdisait.  
La passerelle de Bobigny, nommée en mémoire du procès du même nom, rend hommage au courage de Marie-Claire Chevalier, qui a dû affronter la justice française pour s'être faite avorter en 1971, alors que la loi l'interdisait.  
©wikipedia/clicsouris
La passerelle de Bobigny, nommée en mémoire du procès du même nom, rend hommage au courage de Marie-Claire Chevalier, qui a dû affronter la justice française pour s'être faite avorter en 1971, alors que la loi l'interdisait.  
Marie-Claire Chevalier est décédée. Il y a cinquante ans, jugée pour s'être faite avorter, elle avait été relaxée, à l'issue du procès de Bobigny, ici à droite se cachant le visage, elle est accompagnée par son avocate Gisèle Halimi. 

Marie-Claire Chevalier est décédée à 66 ans des suites d'une longue maladie. Elle fut, dans les années 70, le visage de la lutte pour le droit à l'avortement en France. Violée à 16 ans, elle se fait avorter. Dénoncée par son violeur, elle est inculpée et finalement relaxée lors du retentissant procès de Bobigny, défendue par Gisèle Halimi. Acte précurseur, trois ans avant la loi Veil.

Marie-Claire Chevalier. Si la passerelle métallique menant au tribunal de Bobigny porte son nom, celui-ci est bien moins connu que celui de Gisèle Halimi, et pourtant. Son histoire a été déterminante pour le combat du droit à l'avortement. Une "libération" de parole bien avant le temps des Metoo.
 
Avoir le courage d'avorter, et de porter publiquement ensuite la parole de toutes celles qui ont eu un avortement difficile... Elle n'a pas choisi de le faire, mais elle l'a très bien assumé.
Mélanie Goyeau, Osez le féminisme
A l'annonce de son décès, le 23 janvier 2022, Mélanie Goyeau, du mouvement Osez le féminisme, salue son courage. "Vous vous rendez compte, être violée par un camarade de lycée dans les années 70, avoir le courage d'avorter, et de porter publiquement ensuite la parole de toutes celles qui ont eu un avortement difficile... Elle n'a pas choisi de le faire, mais elle l'a très bien assumé. Et elle était très jeune", déclare-t-elle sur France 3 Centre-Val de Loire.
 

Pour Ernestine Ronai, à la tête de l'Observatoire départemental des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis, le procès de 1972 avait été "un combat vraiment très dur" pour la jeune Marie-Claire. "Elle l'a menée courageusement. Ce procès est un symbole et elle a accepté ce que Gisèle Halimi voulait en faire, c'est-à-dire un procès politique pour le droit à l'IVG. A l'époque, ce n'était pas une évidence", ajoute la militante féministe.

"Vous condamnez toujours les mêmes, les Mme Chevalier"


"C'est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans-argent et des sans-relations qui est frappée. (...) Vous condamnez toujours les mêmes, les Mme Chevalier", lançait Gisèle Halimi lors de sa plaidoirie au procès de Bobigny en 1972. 

À 16 ans, Marie-Claire Chevalier décide d'avorter après avoir été violée par un garçon de son lycée, dans une France où l'IVG est encore illégale. Après dénonciation de son violeur, elle est inculpée et sera jugée avec quatre autres femmes, dont sa mère, Michèle, pour complicité ou pratique de l'avortement. 
 
J’ai avorté aussi et je le dis Messieurs, je suis une avocate qui a trangressé la loi.
Gisèle Halimi, lors du procès de Bobigny
L'avocate et militante féministe est l'une des signataires du manifeste des 343 salopes, dans lequel elle "s’accuse" d’avortement. C'est elle qui va la défendre. Au début de sa plaidoirie, elle déclare "J’ai avorté aussi et je le dis Messieurs, je suis une avocate qui a trangressé la loi", ce qui lui vaudra une convocation disciplinaire. 
L'annonce du verdict de la relaxe de Marie-Claire Chevalier, ici à droite de l'image (à côté de Michel Rocard), sa mère au centre, et Gisèle Halimi à gauche. 
L'annonce du verdict de la relaxe de Marie-Claire Chevalier, ici à droite de l'image (à côté de Michel Rocard), sa mère au centre, et Gisèle Halimi à gauche. 
©archives/la grande bibliothèque du droit

"Regardez-vous et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant quatre hommes... Et pour parler de quoi ? De sondes d'utérus, de ventres, de grossesses et d'avortement (...) A-t-on le droit, en France, dans un pays que l'on dit 'civilisé', de condamner des femmes pour avoir disposé d'elles-mêmes ?", plaide Me Halimi.

Marie-Claire Chevalier, mineure, comparait devant le tribunal pour enfants de Bobigny. Au terme de l'un des procès les plus retentissants de la conquête des femmes pour leurs droits, elle est relaxée. Sa mère écope de 500 francs d'amende, Micheline Bambuck, la praticienne de l'avortement est condamnée à un an de prison avec sursis.

"L'audience est publique, laissez-nous entrer ! ", crient en choeur les femmes rassemblées devant le tribunal, le jour de l'annonce du verdict. 
 
Ce jugement provoque alors un immense électrochoc dans la société française. Une décision qui préparera sans aucun doute le chemin vers l'adoption de la loi Veil dépénalisant l'avortement trois ans plus tard.

"Ce jugement est à l'image même du désarroi des juges devant cette loi sur l'avortement", déclare l'avocate, lors d'un reportage (à voir sur site de l'INA). "Ce jugement est quand même un pas irréversible vers un changement de la loi (de 1920) (...) Je crois que les juges ont été troublés par ce débat qui a été fait (...), je les ai engagés à faire le pas, à faire le saut qualitatif de prendre leurs responsabilités, c'est leur droit et c'est leur devoir, c'est aux juges de changer la loi et d'indiquer qu'elle ne peut plus être appliquée".
 
► A voir un reportage de l'INA en 1972 sur le procès de Bobigny

Marie-Claire, violée à 16 ans

Violée par un garçon de son lycée, Marie-Claire Chevalier, tombe enceinte. Elle n'est alors qu'une jeune fille. Nous sommes en 1971, l'avortement est interdit par la loi. Elle demande de l'aide à sa mère, modeste employée de la RATP, qui avec un revenu de 1500 francs par mois et trois adolescents à charge, ne peut régler les 4500 francs qui lui réclame le gynécologue. Michèle Chevalier s'adresse à l'une de ses collègues, une "faiseuse d'anges". L'avortement est pratiqué pour 1200 francs. Trois semaines plus tard, celle-ci doit être conduite aux urgences : une infection s'est déclarée, il y a hémorragie. Finalement, Marie-Claire s'en sort et rentre chez elle sans être inquiétée. Tout aurait pu se terminer ici, comme pour des milliers d'autres femmes à l'époque. Mais, croisant son violeur, elle a le tort de lui dire qu'elle s'est débarrassée de l'enfant dont il l'avait engrossée. Quelques semaines plus tard, Daniel P est arrêté pour vol de voitures. Il négocie la clémence de la police en échange de la dénonciation de Marie-Claire. Celle-ci se fait arrêter, ainsi que sa mère et trois collègues qui les ont aidées.
 
C'est à la bibliothèque de la RATP que Michèle Chevalier découvre les noms de Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir, fondatrices de l'association féministe "Choisir". C'est ainsi qu'elle demande à la célèbre avocate de les défendre. Les deux célèbres militantes décident avec l'accord des inculpées de mener un procès politique de l'avortement : loin de demander pardon pour l'acte commis, la défense attaquera l'injustice de la loi de 1920.

Lors de ce procès, des centaines d'articles paraissent dans la presse. Pourtant, l'article 39 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse interdit aux journalistes de publier des débats d'avortement. Parmi les journalistes à ne pas respecter cette loi, Françoise Giroud, éditorialiste à L'Express "qui met au défi la justice de la poursuivre". Ce qui n'arrivera pas.

"Enfoui dans ma mémoire"

Née le 12 juillet 1955 à Meung-sur-Loire (Loiret), on découvre dans un portrait que lui consacre  Libération en 2019, que Marie-Claire est, à l'âge de 4 ans placée chez sa grand-mère, qui la battait, puis chez sa tante, maraîchère, qui la frappait aussi. 

Après le procès, elle est confiée à un institut catholique. Elle se retrouve embauchée dans une pouponnière, puis devient soudeuse, avant de rejoindre la RATP comme poinçonneuse, puis de devenir aide-soignante, "elle ne peut plus rien tenir aujourd'hui entre son pouce et son index", précise l'article. 
 
Il y a eu un trou dans ma tête. Je ne savais plus qui j'étais.
Marie-Claire Chevalier, dans Libération (2019)
"Il y a eu un trou dans ma tête. Je ne savais plus qui j'étais. J'étais méchante, je haïssais et j'insultais tout le monde", confie-t-elle se remémorant le procès, "Le temps a passé et pourtant, c'est toujours là, enfoui dans ma mémoire. Il suffit d'un tout petit truc pour que ça se réveille". Elle revient sur la douleur ressentie lors de l'avortement, lorsqu'elle doit porter pendant trois semaines une gaine électrique dans l'utérus  et dont les fils dépassent de sa culotte : "Dès que je bougeais, ça m'écorchait l'intérieur". Une souffrance vécue comme "un second viol", avoue-t-elle. 

Selon son compagnon, Marie-Claire Chevalier avait conservé de bons rapports avec l'avocate. Elle se rendait régulièrement à Paris pour passer la journée avec la militante féministe. L'ancienne aide soignante souhaitait toutefois rester dans l'ombre, selon sa famille. Elle avait changé de prénom à l'issue du procès pour retrouver son anonymat.
 

Héroïne, malgré elle, du procès de Bobigny

En 2005, François Luciani s'inspire de cette affaire ainsi que du livre de Gisèle Halimi La cause des femmes pour réaliser le téléfilm Le Procès de Bobigny. Juliette Lamboley et Sandrine Bonnaire y incarnent Marie-Claire et Michèle Chevalier.
 

En 2015, Hors-la-loi, une pièce de Pauline Bureau, à la Comédie-Française, retrace l'histoire du procès de Bobigny. Son originalité est d'en parler pour la première fois du point de vue de Marie-Claire Chevalier. Basée sur les minutes du procès et des documents d'archives, il livre le témoignage de Marie-Claire elle-même. "Je voulais savoir ce que cela lui avait coûté aussi, d'être reconnue dans la rue, de devoir changer de nom", explique la metteuse en scène. 
En 2019, au théâtre de Genneviliers, la pièce Reconstitution : Le procès de Bobigny met en scène des témoignages. Dans l'oreillette des acteurs, un enregistrement. Les interviews réalisées avec des témoins ou des intervenants du procès sont interprétées en direct par les comédiens. Des témoins qu'Emilie Rousset et Maya Boquet, les autrices et metteuses en scène, ont rencontrés et enregistrés. L'écoute se fait au casque, en petit comité. 
 

Marie-Claire a dû attendre d'avoir la trentaine pour arriver à avoir des relations sexuelles. Elle a eu une petite fille, Jennifer, qu'elle a élevée, seule. Elle est aussi devenue grand-mère. De grands bonheurs qu'elle doit au fait d'avoir pu disposer librement de son corps. Ce corps frêle et malade a fini par la lâcher un dimanche de janvier. Quant à Gisèle Halimi, décédée il y a un an, aucune date n'a été fixée pour l'hommage que la Nation a prévu de lui rendre aux Invalides.