Terriennes

Hystérectomies abusives en Inde : la réalité du scandale en images

Chargement du lecteur...

Dans les régions rurales de l'Inde, de jeunes ouvrières agricoles acceptent l'ablation de leur utérus, sous l'influence, voire la contrainte, de médecins indélicats, mais aussi d'exploitants soucieux de leur productivité et de conditions de vie sommaires. La photojournaliste Chloé Sharrock est allée à la rencontre de ces femmes. 

Qu'est-ce qu'une hystérectomie ? Ce terme médical désigne une opération chirurgicale visant à supprimer l'utérus d'une patiente. "C'est un acte important... qui, en plus de rendre stérile, peut entraîner ou non une ménopause," explique la gynécologue Brigitte Letombe sur le site du Journal des femmes. Sur ce même site, on peut lire que l'ablation de l'utérus est principalement indiquée chez les femmes âgées de plus de 50 ans, souffrant d'une pathologie que les médicaments n'ont pas pu traiter - cancer, endométriose, fibrome... Enfin, elle peut être réalisée par voie vaginale ou par coelioscopie ; seule la laparotomie, l'ouverture du ventre comme pour une césarienne, laisse une grosse cicatrice. 

Alors pourquoi quelque 35% des ouvrières agricoles de la région de Bid, dans l'ouest de l'Inde, n'ont-elles plus d'utérus ? D'autant que la plupart, selon les associations locales, n'ont pas 30 ans... Qui sont ces coupeuses de cannes qui, chaque année, à la fin de la mousson, vont travailler six mois dans les champs de cannes à sucre du Karnataka ? La photojournaliste française Chloé Sharrock a mené l'enquête et photographié les conditions de vie de celles qu'elle nomme sugar girls, mais aussi les séquelles des hystérectomies qu'elles ont subies et qui sont aujourd'hui dénoncées comme abusives. Ses photos ont été exposées au festival international de photojournalisme "Visa pour l'Image"

Femmes, illettrées, vulnérables

Chloé Sharrock explique ce qu'elle a découvert dans les villages pauvres du district de Bid, dans l'ouest du sous-continent : "Les médecins du secteur privé font pression sur des femmes encore jeunes pour qu'elles se fassent opérer et générer des profits."  Pauvres et illettrées, les journalières agricoles, qui vivent dans des conditions d'hygiène précaires, se laissent convaincre de subir une opération qui, pensent-elle, leur facilitera la vie en les privant de menstruations. Car lorsqu'elles migrent vers le sud, vers la sugar belt du Karnataka, les familles des coupeurs de cannes vivent pendant six mois de façon quasi nomade. "Les voyages sont éprouvants, dans des camions en plein soleil, et les conditions de vie rudimentaires, sur la terre sèche, sous des tentes sommaires, sans sanitaires," rapporte Chloé Sharrock, qui a suivi la migration des coupeurs. 

Détail d'une photo de Chloé Sharrock sur le site du festival Visa pour l'Image.
Détail d'une photo de Chloé Sharrock sur le site du festival Visa pour l'Image.

Dans les champs de cannes, les ouvrières agricoles exercent un travail particulièrement pénible sur le plan physique. Leurs articulations, entre autres, sont mises à rude épreuve pendant des journées de travail de 12 à 16 heures. La coupe des cannes à sucre se pratiquant de façon "informelle", elle n'est pas réglementée : "Aucune législation, aucun syndicat ne défend ces femmes. Elle n'ont pas de sécurité sociale pour s'arrêter si elles sont malades ou enceintes - mariées très jeunes, elles enchaînent les maternités - et pas question de se reposer quand elles ont leurs règles," explique Chloé Sharrock. Au contraire, elles sont punies d'une amende pouvant atteindre 500 roupies pour une journée de travail manquée.  

Trompées par des médecins

Alors quand elles vont consulter un médecin, celui-ci n'a aucun mal à les convaincre qu'elles ont besoin d'une hystérectomie, souvent en brandissant la menace du cancer. "En général analphabètes, ces femmes ne connaissent pas leur propre corps dans un pays où l'intime est tabou. Alors elles croient aveuglément les paroles des médecins et se laissent opérer, pensant  qu'elles n'ont pas le choix, raconte la photojournaliste. En Inde, on ne parle pas des règles, de sexualité, ni de ce qui a trait à la vie reproductive." D'où la méconnaissance des femmes des phénomènes intimes - "elles n'ont même pas de mots pour désigner les pertes blanches, par exemple."

En général analphabètes, ces femmes ne connaissent pas leur propre corps dans un pays où l'intime est tabou. Alors elles croient aveuglément les paroles des médecins et se laissent opérer.
Chloé Sharrock
Chloé Sharrock, photojournaliste.
Chloé Sharrock, photojournaliste.
En réalité, l'opération n'est pas du tout nécessaire et n'a rien à voir avec le mal dont souffrent les ouvrières agricoles, mais elle permet au médecin d'empocher de 20 000 à 50 000 roupies (de 250 à 550 euros environ). Ces tarifs fixés librement par les cliniques privées représentent une fortune pour les journalières agricoles qui peinent à en gagner 30 000 à 35 000 en une saison de travail. 
 

La coupe des cannes à sucre faisant partie de l'économie "informelle", elle n'est pas réglementée : "Comme les coupeuses n'ont aucune couverture sociale, l'opération est entièrement à leur charge, explique la photojournaliste." Elles ne peuvent invoquer aucune législation, aucun syndicat pour se défendreCes femmes qui vivent déjà dans le dénuement doivent donc emprunter l'argent nécessaire pour payer le chirurgien. "Pour optimiser leur productivité, les gérants des plantations les y encouragent et leur avancent l'argent, moyennant des intérêts astronomiques", témoigne Chloé Sharrock. Opérées à la va-vite, "elles retournent tout de suite aux champs, sans avoir les moyens d'observer le repos nécessaire pour se rétablir," poursuit-elle. Ces opérations vont laisser les coupeuses de cannes marquées, très affaiblies, prématurément vieillies et sans recours. 

Asha, 29 ans 

Chloé Sharrock a rencontré Asha, 29 ans, mariée à 12 ans, mère à 14 ans, qu'elle dit représentative de toutes ces femmes abusées et de la spirale d'endettement et de complications médicales qui les enfonce encore plus dans la pauvreté : "Asha a subi une hystérectomie il y a deux ans, raconte-t-elle, suivie de grosses complications qui ont occasionné des frais importants. Elle n'a bénéficié d'aucun suivi par son médecin, qui a refusé de la voir."
 

Asha n'a pas pu retourner travailler et elle doit maintenant des sommes énormes à son mukadam (contremaître), qui lui a avancé l'argent nécessaire à l'intervention.
Chloé Sharrock

Comme la plupart des femmes victimes d'hystérectomie abusive, Asha n'a pas reçu de dossier médical à la suite de l'intervention : "Il ne reste aucune preuve de l'opération, hormis la cicatrice, explique la photojournaliste. Asha n'a pas pu retourner travailler et elle doit maintenant des sommes énormes à son mukadam (contremaître, ndlr) qui lui a avancé l'argent nécessaire à l'intervention et qu'elle doit rembourser."

Détail du portrait d'Asha par Chloé Sharrock.
Détail du portrait d'Asha par Chloé Sharrock.

Aujourd'hui, Asha reste très affaiblie. Elle ne pèse pas plus de 34 kilos et depuis son hystérectomie, son état ne fait qu'empirer. "Même si les symptômes sont variables d'une femme à l'autre​, les problèmes dont la plupart des femmes opérées souffraient avant l'intervention se sont accentués après, raconte Chloé Sharrock. Descente d'organes, tremblements, faiblesse générale, problèmes liés à la sexualité et à une ménopause prématurée..." Rien d'étonnant à ce que la santé de ces femmes ne s'améliore pas après l'opération, puisqu'elles sont allées consulter pour, en général, un problème qui n'a rien à voir avec l'utérus. Mais en l'absence de dossier médical, ou même d'une facture pour l'intervention, elles n'ont aucun moyen de gérer les fréquentes complications et de faire valoir leur prise en charge. Et à plus forte raison d'obtenir réparation du préjudice pour un acte chirurgical abusif...

Impossibles réparations

Beaucoup de ces femmes font partie de la classe des intouchables. Or pour une intouchable, le simple fait de reconnaître qu'elle est victime reste très difficile. "Le travail des associations qui ont dévoilé le scandale des hystérectomies abusives commence par faire prendre conscience à ces femmes, qui n'ont jamais revendiqué le moindre droit, qu'elles sont des victimes", confie Chloé Sharrock. Pour les aider à gérer les complications post-opératoires, les activistes s'efforcent ensuite de récupérer les dossiers médicaux pour tenter d'obtenir une prise en charge, voire des réparations pour le préjudice corporel. 

Ce sont ces associations qui, en mai 2019, ont révélé le scandale - à l'époque, elles recensaient environ 4 500 hystérectomies dans le district de Bid. Plusieurs médias se sont alors emparés de l'histoire, et le gouvernement s'est senti obligé de réagir. En juin 2019 est créé un comité d'Etat composé d'un chirurgien, d'une responsable politique et de responsables d'ONG, chargé d'enquêter, de recenser les cas d'hystérectomie dans le district de Bid et de formuler des recommandations. "Dans les faits, c'est bien, réagit Chloé Sharrock. Mais dans la réalité, ce n'est qu'un écran de fumée. D'après les activistes, le recensement a été tronqué dans la mesure où un nombre insuffisant de formulaires a été imprimés. Ainsi le nombre de femmes recensées était-il limité au nombre de formulaires."

Par ailleurs, les recommandations n'ont pas valeur de régulations : "Il n'y a pas de contrôle et il reste assez facile d'aller se faire opérer dans un district voisin, ajoute la photographe. Et puis le médecin référent chargé de valider toutes les hystérectomies pratiquées dans les cliniques privées de la région de Bid a été incapable de me dire concrètement comment il vérifie que les autorisations ont bien été demandées pour toutes les opérations et quelles sont les sanctions prévues en cas de manquement."

Le comité d'Etat a beau promettre des sommes conséquentes pour venir en aide à ces femmes, qui peut dire d'où vient l'argent, quelles seront les mesures concrètes, quel est le budget exact ? Le flou règne, qu'il s'agisse du scandale ou des réponses du gouvernement - probablement entretenu par un secteur médical privé très influent en Inde.