Terriennes

Nasrin Sotoudeh reçoit le Prix Right Livelihood, prix Nobel de la paix alternatif

<p>1er novembre 2008. Nasrin Sotoudeh dans on bureau, à Téhéran. </p>

1er novembre 2008. Nasrin Sotoudeh dans on bureau, à Téhéran. 

© AP Photo/Arash Ashourinia

Condamnée à de lourdes peines pour avoir défendu les Iraniennes qui ne veulent pas du voile et dénoncé l'incarcération de prisonniers politiques, Nasrin Sotoudeh est aujourd'hui en danger après plusieurs semaines de grève de la faim. Elle vient de recevoir le prix Right Livelihood, prix Nobel de la paix alternatif. Entretien avec l'écrivaine et sociologue iranienne Chahla Chafiq.

Nasrin Sotoudeh, avocate iranienne et militante pour les droits humains et la liberté des femmes, a été condamnée, le 11 mars 2019, à une peine de 38 ans d’emprisonnement et 148 coups de fouet pour avoir défendu des femmes qui se dévoilent dans l’espace public, ainsi que des prisonnier·es politiques.

Après une première grève de la faim en mars 2020, elle en a entamé une nouvelle en août 2020 pour protester, d’une part, contre les exécutions de prisonnier·es politiques et, d’autre part, contre "les comportements inhumains qui leur sont infligés et mettent leur vie en danger dans l’actuel contexte épidémique," selon l'appel à sa libération lancé par 225 personnalités politiques, culturelles et sociales, en majorité des femmes. L'écrivaine et sociologue iranienne Chahla Chafiq est l'une des initiatrices de cet appel. Elle nous en dit plus sur la situation et la personnalité de Nasrin Sotoudeh.
 

Lettre de Reza Khandan (époux de Nasrin Sotoudeh, publiée le 13 octobre 2020

Après 40 jours de grève de la faim et à la suite des multiples avertissements émis par les médecins de la prison qui s’inquiétaient de son état de santé, le 23 septembre 2020, Nasrin Sotoudeh a finalement – et très tardivement – été transférée à l’hôpital. Les graves problèmes cardiaques et pulmonaires dont elle souffre depuis pourraient être dus à ce retard dans la prise en charge et la surveillance médicales. 

Vingt jours ont passé depuis son retour de l’hôpital à la prison d’Evin. Comme Nasrin l’a elle-même rapporté, les médecins pénitentiaires ont été choqués de son retour hâtif en prison et sans traitement médical approprié, en particulier si l’on considère sa grève de la faim continue.   L’un des médecins pénitentiaires a vivement protesté contre son retour en prison dans de telles conditions. En effet, le moniteur cardiaque de Nasrin a enregistré des changements importants qui attestent d’une grave détérioration de son cœur. À son arrivée à l’hôpital, elle avait immédiatement été transférée en soins intensifs, où, après des examens cardiaques supplémentaires, le conseil médical avait confirmé qu’elle devait subir une angiographie. 

Aujourd’hui, 20 jours plus tard, Nasrin est de retour dans un quartier de la prison sans surveillance médicale. Sa respiration difficile et limitée accroît notre anxiété quant à son état de santé. 

Pendant son hospitalisation, il avait été constaté que son taux de globules blancs était extrêmement bas, ce qui affaiblissait son système immunitaire. Plus tard, il est apparu qu’au moins six des gardiennes de prison qui s’occupaient d’elle à l’hôpital avaient contracté le COVID. Ces gardiennes, identifiées par la suite comme porteuses du COVID, étaient assises sur une chaise à côté de son lit, nuit et jour. Compte tenu des graves troubles physiques et cardiaques dont souffre Nasrin, les médecins extérieurs à l’hôpital qui ont pu examiner son dossier médical considèrent son transfert en prison comme une tentative délibérée de mettre sa vie en danger. Malgré la demande de libération pour raisons médicales ou de transfert à l’hôpital formulée par Nasrin et sa famille, le procureur n’a pas donné suite. Le système judiciaire de la République islamique est directement responsable de la santé des prisonniers qu’il a sous sa garde, il est donc directement responsable des conséquences de tout incident malheureux qui découlerait du transfert de Nasrin en prison, de son exposition à des conditions dangereuses pour sa santé et de l’absence de traitement médical pendant sa détention. 

Reza Khandan (époux de Nasrin Sotoudeh) 

Le 1er octobre 2020, Nasrin Sotoudeh a reçu le prix Right Livelihood, un prix Nobel de la paix alternatif :

Entretien avec Chahla Chafiq

Chahla Chafiq
Chahla Chafiq
©Wikipedia

Terriennes : Nasrin Sotoudeh a déjà fait des grèves de la faim. Comment s’est terminée celle qu’elle avait entamée en mars dernier ?
Chahla Chafiq : C’était déjà pour dénoncer la situation des prisonniers face au Covid, une question dont la gestion par les autorités iraniennes a donné lieu à beaucoup de mensonges. Plusieurs prisonniers politiques avaient alors entamé une grève de la faim. Et puis à l'occasion du nouvel an iranien, qui commence le 21 mars et s'étend sur plusieurs jours, ils ont décidé d’y mettre fin. Pour le moral des prisonniers, ils ont jugé que c’était important de marquer ce moment. La célébration de cette fête, qui n’est pas du tout religieuse, est, en soi, devenue un acte de résistance culturelle. Depuis mars, la situation n’a pas changé. Puis des prisonniers ont été exécutés, dont le lutteur Navid Afkari, alors Nasrin Sotoudeh a recommencé.

Et avant ?
L’histoire est longue des grèves de la faim de Nasrin Sotoudeh. D'octobre à décembre 2012, elle a fait 49 jours de grève de la faim pour dénoncer la confiscation du passeport de sa fille Mehravé (qui avait 13 ans à l'époque); ce fut un bras de fer très dur, dont elle est sortie victorieuse. En décembre 2018, elle a recommencé une grève de quelques jours pour protester contre l'arrestation de son mari, Reza Khadan, jusqu’à ce qu’il soit relâchéA chaque fois qu'elle a fait une grève de la faim, Nasrin Sotoudeh était en prison. C'était son seul moyen d'action contre les pressions exercées par les autorités. Elle a fini par avoir gain de cause, du moins les deux premières fois, mais à chaque fois sa santé en prend un coup.

Avez-vous des précisions sur son état de santé actuellement ?
Après 46 jours sans s’alimenter, son état de santé s'est dégradé et elle a été hospitalisée. A son retour en prison, elle a brisé sa grève de la faim. Elle est très affaiblie, son mari est très inquiet. C’est lui qui donne de ses nouvelles par écrit aux Iraniens, des nouvelles qui parviennent à la diaspora via les réseaux sociaux et les médias extérieurs. Il sait ce qu’elle représente pour toutes les prisonnières et tous les prisonniers en Iran. Il la soutient totalement : "Nous préférons mourir ensemble que nous taire," dit-il. Ses enfants, tous deux jeunes adultes, la soutiennent aussi beaucoup, comme les familles de tous les prisonniers politiques, d'ailleurs.

Il ne faut pas qu’elle meurt. C’est pourquoi nous appelons à sa libération.
Chahla Chafiq

Que représente-t-elle ?
Elle est un symbole. Je ne la connais pas personnellement, mais c’est tout comme. C’est une femme qui a toujours défendu des positions justes. Elle est très importante. Il ne faut pas qu’elle meurt. C’est pourquoi nous appelons à sa libération. Nous sommes plusieurs femmes actives pour le droit des Iraniennes - écrivaines, artistes, universitaires et responsables associatives - à avoir eu l’ idée de lancer cet appel, pour nous faire le porte-voix de ses revendications.
 
En quoi consiste sa revendication, concrètement ?
Elle demande que soient libérés les malades, les prisonniers politiques fragilisés, dont la situation est très inquiétante. Cette demande s’inscrit dans le contexte iranien de gestion, ou plutôt de l'absence de gestion, de la pandémie de Covid, avec jusqu’à 60 personnes dans un espace restreint sans aucune prévention de la maladie.

Certains prisonniers politiques à la santé très fragile ont même déjà purgé leur peine ou déjà accompli une part importante de leur peine et auraient le droit d’être libérés.
Chahla Chafiq

Qu'espérez-vous, en lançant cet appel ?
Nous espérons au moins que, parmi les prisonniers politiques, les plus fragiles soient libérés immédiatement et que leur situation soit connue, à savoir l'absence de procès équitable, des conditions de détention indignes, des exécutions sommaires... Depuis le début de la crise sanitaire, les autorités iraniennes ont déjà libéré plusieurs prisonniers économiques. Elles ne peuvent pas dire pas le contraire. C’est une négociation possible. Certains prisonniers politiques à la santé très fragile ont même déjà purgé leur peine ou déjà accompli une part importante de leur peine et auraient le droit d’être libérés. Alors pourquoi les garde-t-on en prison ? Pour qu’ils meurent ?
Chacun de nous dans la société civile a le pouvoir d’agir sur les décisions politiques. D'où l'importance de la pétition du Conseil national des barreaux français qui, pour le moment, a recueilli 500 000 signatures.

Nous espérons voir doubler ce nombre pour donner encore plus de force et d'impact à la demande de libération de Nasrin Sotoudeh. Avec 1 million de signatures, cette action devrait déclencher une réaction auprès du régime iranien via les négociateurs au niveau européen. Et son portrait partout, comme dans la ville de Rouen, la dernière en date à l'avoir affiché.
 

Resterait-elle en Iran si elle était libérée ?
Ce que je sais, c'est que la stratégie des autorités est de pousser les opposants à l’exil. Des milliers de prisonniers politiques ont été exécutés dans les années 1980 et 1990. Mais maintenant la société civile, aussi, résiste. Je crois que Nasrin Sotoudeh restera jusqu’à la dernière extrémité.  


L'appel urgent de femmes iraniennes, européennes et d’autres régions du monde,
225 personnalités politiques, culturelles et sociales 

 
La vie de Nasrin Sotoudeh est en danger
Une seule issue : que ses réclamations légitimes soient entendues !
 
Nasrin Sotoudeh, militante pour les droits humains et la liberté des femmes, a été condamnée, le 11 mars 2019, à une peine de 38 ans d’emprisonnement et 148 coups de fouet pour avoir exercé son métier d’avocate en défendant des femmes qui se dévoilent dans l’espace public, ainsi que des prisonnier·es politiques. Le 11 août 2020, elle a entamé une grève de la faim pour protester, d’une part, contre les exécutions de prisonnier·es politiques et, d’autre part, contre les comportements inhumains qui leur sont infligés et mettent leur vie en danger dans l’actuel contexte épidémique.

Les revendications de Nasrin Sotoudeh sont parfaitement légitimes et leur non-prise en compte soumet la vie des prisonnier·es politiques à un danger de mort qui s’accroît de jour en jour.

Nasrin Sotoudeh précise que nombre de ces prisonnier·es ont déjà accompli une part importante de leur peine et auraient le droit d’être libéré·es conformément aux mesures adoptées depuis le début de la crise sanitaire par la République islamique d’Iran. En effet, aux personnes incarcérées pour corruption économique, les autorités iraniennes accordent un droit de sortie temporaire. Mais, s’agissant des prisonnier·es politiques, elles se pressent de les mettre à mort – ainsi que le monde en a été témoin avec l’exécution du lutteur Navid Afkari ; ou alors elles les maintiennent en prison dans des conditions indignes, malgré des risques importants de contamination par le Covid-19. Un nombre non négligeable de prisonnier·es politiques ont protesté contre cette situation, fait des sit-in et entamé des grèves de la faim dans différentes prisons iraniennes. C’est dans la continuité de leurs actions que Nasrin Sotoudeh a elle aussi entamé une grève de la faim pour réclamer que les prisonnier·es politiques bénéficient également des mesures de mise à l’abri.  

Ces derniers jours, en raison de sa grève de la faim, l’état de santé de Nasrin Sotoudeh s’est détérioré, ce qui a conduit à son hospitalisation, puis à son transfert en soins intensifs. Selon les dernières nouvelles de Reza Khandan, son époux, les services de renseignement ont persévéré, malgré son état de santé, à la traiter de manière inhumaine, à faire pression sur elle dans l’intention de la faire plier. À l’hôpital, Nasrin Sotoudeh est restée sous la surveillance d’un agent de la police politique des plus virulents. Sa famille n’a pu être informée de son état de santé ni des soins reçus. L’équipe médicale de l’hôpital s’est vue contrainte de contrevenir aux codes et aux normes en vigueur dans ce domaine. Nasrin Sotoudeh est ainsi restée pendant deux jours dans les couloirs du service des soins intensifs. Son époux, tenu à distance, a seulement entendu ses cris de protestation derrière la porte.

Mercredi 23 septembre 2020, les autorités iraniennes ont renvoyé Nasrin Sotoudeh en prison. Après 46 jours, Nasrin Sotoudeh a cessé sa grève de la faim, mais son état de santé reste très alarmant. La seule voie pour en finir avec cette situation inhumaine est d’obtenir des autorités iraniennes une réponse rapide remédiant à la situation des prisonnier·es politiques susceptibles de tomber malades ou déjà malades.

Nous attirons l’attention des femmes et hommes politiques, des défenseur·es des droits humains sur cette situation particulièrement préoccupante. Par tous les moyens et toutes les voies, réclamons de la République islamique d’Iran qu’elle satisfasse les réclamations légitimes de Nasrin Sotoudeh et libère, dans un premier temps, les prisonnier·es politiques malades et à la santé fragile, parmi lesquels Nasrin Sotoudeh.