Terriennes

Isabelle Kocher, première femme du CAC 40, remerciée par Engie : à l'ombre du plafond de verre...

Isabelle Kocher, entourée de Jean-Pierre Clamadieu, à gauche, le président d'Engie, et à droite l'ancien président Gérard Mestrallet, à Paris, le 18 mai 2018.
Isabelle Kocher, entourée de Jean-Pierre Clamadieu, à gauche, le président d'Engie, et à droite l'ancien président Gérard Mestrallet, à Paris, le 18 mai 2018.
©AP Photo/Michel Euler

Elle a été la grande patronne, mais pour quatre ans seulement. Le sort de celle qui avait pris les rênes d'Engie, Isabelle Kocher, a suscité bien des passions. La directrice générale du géant français de l'énergie, nommée en mai 2016, aurait été remerciée en raison d'une "intelligence émotionnelle insuffisante", selon un rapport interne. Le prix à payer quand on est la seule femme à la tête d'une entreprise du CAC 40 ? Analyse d'Isabelle Barth, experte du management de la diversité.

"Je suis très motivée pour poursuivre ma mission" et "Je ne me place pas" dans la perspective d'un départ, déclare Isabelle Kocher dans un entretien au Journal du Dimanche, paru le 2 février 2020.
 
Des espoirs très vite mis au placard, et cela pas moins de quatre jours plus tard. Lors d'une réunion extraordinaire du Conseil d'administration convoquée par Jean-Pierre Clamadieu, le président du géant de l'énergie, les membres ont acté, à l'unanimité, la non-reconduction de la directrice générale, avant même que son mandat ne prenne fin en mai 2020.

Depuis des mois, le départ de la directrice d'Engie fait les beaux jours de la presse économique et alimente abondamment les discussions de couloir des hautes sphères financières. Des sources anonymes l'attaquant pêle-mêle sur la faiblesse supposée de son entourage à la direction exécutive, des divergences sur la stratégie future ou sa personnalité. Mais surtout, un rapport interne à Engie souligne "l’insuffisante intelligence émotionnelle" d’Isabelle Kocher, seule femme jusqu'ici à diriger une entreprise du CAC 40.
 

"Le seul point sur lequel nous nous prononcerons, c'est le bilan et les perspectives pour Engie", affirmait en janvier depuis le forum de Davos le ministre français de l'Economie, Bruno Le Maire. L'Etat est le premier actionnaire d'Engie avec 23,6% du capital. Le groupe compte aujourd’hui 150 000 salariés et réalise 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Ouvertement lâchée en haut lieu, Isabelle Kocher a néammoins reçu un certain nombre de soutiens. Dans une tribune publiée en début de semaine sur le site du journal économique Les Echos, une cinquantaine de personnalités de tous bords politiques, tout comme du milieu des affaires, prennent sa défense et plaident pour son renouvellement, saluant notamment "sa formidable réussite" sur la question de la transition énergétique. Parmi les signataires de cette tribune, le député européen EELV (parti écologiste) Yannick Jadot, "Je soutiens cette femme qui est en train de faire changer un grand groupe énergétique français vers ce que nous portons, la révolution climatique, la révolution énergétique, l'efficacité dans nos logements".

Un virage écolo et pro-climat

Le géant de l'énergie Engie, ex-GDF Suez, s'est profondément transformé ces dernières années, avec un accent mis sur trois activités principales : les services énergétiques, l'électricité d'origine renouvelable ainsi que les infrastructures gazières. "Nous sommes le bras armé industriel de la politique française voulue par le président de la République sur le climat", argumentait pour sa défense Isabelle Kocher.
 

Un virage un peu trop brusque au goût de certains cadres de l'ancien champion gazier. Les relations de la nouvelle directrice nommée en mai 2016 avec l'ancien patron historique du groupe, Gérard Mestrallet, étaient notoirement difficiles.

A ce "mauvais climat interne" - certains lui reprochent de "n'en faire qu'à sa tête - s'ajoutent de nombreuses interrogations sur l'avenir du groupe, notamment sur son activité nucléaire en Belgique ou sur sa participation (32 %) dans Suez. L'hypothèse d'une vente des infrastructures gazières avait aussi été évoquée, avant d'être démentie par le président d'Engie, Jean-Pierre Clamadieu. Ce scénario de démantèlement avait alors affolé les syndicats. Dans une lettre au conseil d'administration une semaine avant son éviction, la directrice générale tente de calmer le jeu en proposant d'attribuer des pouvoirs plus étendus à Jean-Pierre Clamadieu.

Quant à son bilan financier, il ne fait pas l'unanimité. Pourtant, c'est bien le virage stratégique qu'elle a fait prendre à Engie qui, selon elle, a permis de renouer avec la croissance. Son cours en bourse avait même commencé à retrouver des couleurs (+42 % en trois ans) suscitant un certain enthousiasme de la part du milieu boursier. Le mois dernier, les analystes de HSBC écrivaient dans une note : "Nous pensons que la directrice générale mérite quatre années de plus".

Plus de femme au CAC 40 ?

Isabelle Kocher, 53 ans, restera la seule femme, à ce jour, à avoir été la dirigeante exécutive d’une entreprise du CAC 40. Lors de sa nomination, il y a quatre ans, l’ancien et historique PDG d’Engie, Gérard Mestrallet, avait salué "une étape majeure dans la vie de notre groupe ". Selon lui, Isabelle Kocher avait alors "toutes les qualités requises et l’expérience réunies pour désormais prendre les rênes du groupe".

Au terme d'une heure et demi de réunion, jeudi 6 février, l'ex-directrice générale a lu une courte intervention puis a quitté la salle avant le vote. Dans un communiqué, le Conseil d'administration d'Engie se justifie : "l’approfondissement de la stratégie nécessitait un nouveau leadership". C'est un triumvirat majoritairement féminin qui assure l'interim, histoire sans doute de répondre aux accusations de machisme managérial.

"Impossible de regarder cet épisode marquant de la vie du capitalisme français sans prendre en compte sa dimension de genre", estime une journaliste du Figaro, dans un article intitulé "Si Isabelle Kocher était un homme…"

L'analyse d'Isabelle Barth, experte du management de la diversité. Professeure en sciences de gestion, elle dirige la recherche à l’INSEEC à Paris.

Terriennes : Isabelle Kocher, limogée pour insuffisance d'intelligence émotionnelle, c'est du jamais vu ? 
Isabelle Barth : Moi, je trouve ça étonnant. Ce type d'évaluation n'a pas sa place. Il y a ici des jeux politiques plus que des notions de performance professionnelle ou financière, ou encore de compétence managériale. On est sur autre chose. On a affaire à une organisation clanique, ce sont des hommes, les anciens gaziers, qui sont à l'oeuvre, qui travaillent pour la survie de leur clan. C'est ça la théorie du clan, dont l'unique objectif est de survivre. Dans une grande organisation comme celle-ci, ce sont les clans qui sont à l'oeuvre. Isabelle Kocher, avec ses réusltats, sa façon de travailler, a sans doute perturbé ces clans masculins. On vous dit qu'on vous recrute sur votre savoir-faire, et on vous congédie sur votre savoir-être. C'est presque psychanalytique, là, ça relève d'un lapsus révélateur, très irrationnel de la part des personnes qui l'ont débarquée.

Terriennes : le fait d'être une femme a changé la donne ?
Elle a été recrutée pour sa compétence, pas parce qu'elle était une femme. Mais cela reste ambigu, car on ne la licencie pas non plus parce qu'elle est une femme. Mais en tant que femme, elle était isolée dans ce groupe, il n'était pas simple pour elle d'avoir des soutiens. On dit que dans un milieu comme ça, il faut au moins 30% de soutiens pour s'en sortir, visiblement elle n'avait pas le compte. Le soutien, ça se passe aussi en dehors des bureaux. Entre hommes, c'est plus simple, on boit des coups ensemble, on rigole des même choses, on partage des moments, des passions, le même sport, on se retrouve au golf, etc.  

Terriennes : ce limogeage apparaît comme une sanction, en quoi a-t-elle fauté ? 
Cette décision est presque de l'ordre de la disgrâce, de l'émotionnel. Elle n'a pas failli à sa mission, elle n'a pas détourné d'argent, alors il faut trouver autre chose, il y a même une forme de précipitation dans ce qui s'est passé, c'est un peu comme si on voulait se débarrasser de quelque chose qui est devenu très gênant, voire toxique.

Terriennes : Engie, du moins son Conseil d'administration, peut-il être accusé de sexisme ? 
On voit bien que l'on n'évalue pas un homme comme on évalue une femme. Quand un homme est volontaire, voire autoritaire, la femme, elle, est hystérique. Vous savez bien, ce sont ces vieux clichés qui perdurent, comme "les femmes se crêpent le chignon", "elles ne tiennent pas leurs nerfs". On reste sur des vieilles représentations machistes insidieuses. J'ai bien peur que ceux qui ont écrit "insuffisance d'intelligence émotionnelle" y croient. En tout cas, moi,  je n'ai jamais vu ce type de vocabulaire utilisé pour un homme. Les nouveaux modes de management et de recrutement prennent en compte aujourd'hui les compétences relationnelles ou personnelles. L'intelligence émotionnelle, c'est quelque chose dont on parle mais de là à en faire un argument de licenciement ! A quoi ca renvoie ? Elle était désagréable ? Est-ce qu'on demande de l'intelligence émotionnelle à un dirigeant à ce niveau-là ?
En fait, ça renvoie à l'univers féminin, il est toujours perçu comme émotionel, on est dans les représentations, les stéréotypes.

Terriennes : Isabelle Kocher était l'une des rares femmes à avoir percé le plafond de verre... 
Cela pose la question des femmes dans les métiers dits masculins. On l'oublie mais les entreprises ont un sexe, je pense que l'origine de l'entreprise Engie, le secteur de l'énergie, des gaziers, c'est une entreprise de sexe masculin, avec un vision masculine. C'est aussi très symbolique, ce groupe est masculin dans ses gênes, il porte en lui une mythologie masculine. Donc le terrain n'était pas favorable, difficile pour une jeune femme d'incarner cet esprit viril... De plus, en tant que femme, tu dois faire tes preuves, l'entreprise ne s'ajuste pas, c'était à elle de s'ajuster, de rentrer dans le moule, et on lui a demandé de faire tout le chemin elle-même.
Souvent dans des entreprises masculines qui promeuvent les femmes, c'est à elles de faire tout le boulot, de s'adapter. Elles sont souvent vues comme placées là pour respecter les quotas, certains peuvent penser qu'en plus, elles prennent la place d'un homme qui la méritait plus.
Pour conclure, je dirai qu'en 2020, ce n'est pas un bon signal pour toutes les étudiantes et les jeunes femmes qui arrivent et qui pensent qu'aujourd'hui le contexte a changé, et que c'est plus facile. C'est une sonnette d'alarme.