Terriennes

#IwasCorsica : le Metoo des femmes corses

Depuis la mi-juin, par dizaines, des jeunes femmes corses témoignent sur Twitter, avec le mot dièse #IwasCorsica, avoir été victimes de viol ou d'agression sexuelle. Deux rassemblements ont eu lieu sur l'île en 15 jours, à Bastia et à Ajaccio
Depuis la mi-juin, par dizaines, des jeunes femmes corses témoignent sur Twitter, avec le mot dièse #IwasCorsica, avoir été victimes de viol ou d'agression sexuelle. Deux rassemblements ont eu lieu sur l'île en 15 jours, à Bastia et à Ajaccio
©capture twitter
Depuis la mi-juin, par dizaines, des jeunes femmes corses témoignent sur Twitter, avec le mot dièse #IwasCorsica, avoir été victimes de viol ou d'agression sexuelle. Deux rassemblements ont eu lieu sur l'île en 15 jours, à Bastia et à Ajaccio
Deuxième manifestation en 15 jours en Corse pour dénoncer les agressions sexuelles, sous le mot dièse #IwasCorsica, des dizaines de jeunes femmes témoignent sur les réseaux sociaux. 

Presque trois ans après le mouvement Metoo, c'est à nouveau aux Etats-Unis qu'a démarré, début juin, sous le nom de #IWas une nouvelle vague de prise de parole des femmes, parvenant même jusqu'aux rives de la Corse. Depuis plusieurs semaines, les témoignages d'agression et de harcèlement sexuel se multiplient sur les réseaux sociaux sous le hashtag #IwasCorsica.

Vêtues d'un tee-shirt blanc barré de l'inscription "I was", plusieurs centaines de manifestantes (entre 400 et 600) ont défilé dimanche 5 juillet dans les rues d'Ajaccio en Corse. Sur les pancartes qu'elles brandissaient devant le palais de justice, on pouvait lire "Prenez nos plaintes", "Non, c’est non", ou "Violeur, à toi d’avoir peur", reprenant en choeur ce refrain déjà bien connu dans les cortèges féministes "nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes et radicales et en colère !", ou encore "police, justice, classement sans suite, vous êtes complices". 

Un train avait été affrété gratuitement pour amener et ramener les manifestantes de Bastia et Corte. Le maire (DVD) d’Ajaccio, Laurent Marcangeli, était en queue de cortège, afin de "soutenir cette démarche pour que la manifestation de la vérité puisse se faire", comme il l'a confié à l’AFP.

Briser l'omerta

A l'issue du rassemblement, Anaïs Mattei, l’une des organisatrices des deux manifestations, ainsi que deux représentantes d’associations de défense des femmes ont été reçues par le préfet de Corse, à la demande de Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité femmes hommes.

Le collectif #IwasCorsica a remis ses revendications au préfet  : parmi elles, une formation de la police "pour traiter correctement les plaintes", une présence renforcée de psychologues et infirmières formées aux violences sexuelles dans tous les lycées et collèges, et la création d’un "brevet de la non violence" en classe de 3e, a détaillé à l’AFP Anaïs Mattei. La jeune femme a également précisé avoir réuni "15 témoignages de personnes prêtes à porter plainte". "Ce seront des plaintes individuelles, mais nous allons aller ensemble, en début de semaine, au commissariat de Bastia pour déposer ces plaintes", a-t-elle annoncé.

Ce rassemblement intervient deux semaines après une première manifestation à Bastia, organisé par un groupe de jeunes femmes baptisé "Zitelle in Zerga". Première du genre sur l'île, elle avait rassemblé près de 300 personnes, des jeunes filles pour la plupart.

En Corse, on a toujours été bercées dans l'idée qu'on ne risquait rien, qu'on était à l'abri.
Anaïs Mattéi

"C'est vrai qu'en Corse, on a toujours été bercées dans l'idée qu'on ne risquait rien, qu'on était à l'abri, au final, ce n'est pas le cas, ça fait du bien de s'ouvrir aux gens, que les gens se rendent compte qu'en Corse comme partout ailleurs, on n'est pas à l'abri", explique Anaïs Mattéi, sur viaTelepaese. "Le but c'était de briser des tabous, car ici il y a des tabous énormes, on voulait le faire savoir à tout le monde", ajoute Lina, l'autre jeune femme à l'origine du mouvement de mobilisation.

"Balance ton porc n’avait jamais pris en Corse, et là d’un coup, il y a près de 150 faits qui sortent. C’était horrible, je ne pouvais pas m’arrêter, c’était trop important.", raconte Laora Paoli Pandolfi au quotidien Le Monde. Cette jeune femme corse vite à Paris. Avec une amie, voyant émerger sur Twitter de plus en plus de témoignages de jeunes femmes corses victimes d'agression et de harcèlement sexuel, elle décide de lancer le hashtag #IwasCorsica. Le principe d'"IWas" parti des Etats-Unis début juin, est de dire "J'avais", suivi de l'âge qu'avait la victime au moment de son agression. "Parmi les nombreux témoignages, il y a beaucoup d'adolescentes, mais aussi de plus en plus de femmes qui ont été agressées mineures, il y a quelques hommes aussi qui témoignent mais ils sont peu nombreux", précise encore Laora Paoli Pandolfi. "On les encourage à parler, ça leur donne de la force, beaucoup se sont senti soutenues, mais il y a clairement un manque de structures en Corse", ajoute-t-elle.

"Je pensais être une exception et avoir eu de la malchance. Mais c'est pas vrai. Le nombre de réactions à ce #Iwas est aberrant. La Corse est bien plus touchée par ce fléau qu'on ne voulait bien le croire jusqu'à présent. Je fais partie d'une grande "famille" de filles corses, apparemment. Qui comme moi ont vécu une, ou des expériences traumatisantes", raconte Scarlett, une des victimes qui a accepté de témoigner auprès de nos confrères de France 3 Corse. "#Iwas13", a-t-elle twitté début juin, car c'est l'âge qu'elle avait lorsqu'elle a été agressée par deux adolescents. "J'étais de plus en plus fatiguée de me débattre en vain. Ils m'avaient déshabillée, il ne me restait plus que ma culotte pour me couvrir", témoigne-t-elle, sans en dire plus sur les longues vingt minutes durant lesquelles les deux garçons l'ont maintenue à terre.

"#IwasCorsica" sur les réseaux mais aussi en justice

Début juin, une enquête a été ouverte à la diffusion d’une liste de noms d’agresseurs potentiels et a donné lieu à "48 plaintes pour diffamation en Haute-Corse", a indiqué la procureure de Bastia Caroline Tharot. Une autre plainte pour diffamation a été enregistrée en Corse-du-Sud, selon une source proche de l’enquête. Une "plainte pour un viol qui aurait été commis l’été dernier en Haute-Corse" a en outre, été déposée par l’une des quatre animatrices de la page IwasCorsica sur Twitter, a ajouté la procureure.

C’est assez machiste ici, il y a une résistance mentale et culturelle.
Marie-Noëlle Addesso-Antomarchi, CIDFF

Sur le compte Twitter de "IwasCorsica", on peut retrouver les coordonnées des deux centres d'information des droits des femmes et des familles présents dans l'île (CIDFF). Dans le journal Le Monde, la porte-parole du centre de la Haute-Corse, Marie-Noëlle Addesso-Antomarchi explique avoir vu des "choses très graves dans les Tweet, concernant des filles très jeunes". "C’est assez machiste ici, il y a une résistance mentale et culturelle, le poids de la communauté, les parents défendent leurs petits. Il n’y a aucun espace pour écouter ces jeunes filles, réfléchir collectivement", ajoute-t-elle. 

A Paris, une opération de collage de messages en langue corse et en français a été menée en soutien aux victimes de violences sexuelles de l’île. Des messages largement partagés sur les réseaux sociaux.

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"Isula di I ghjusti micca di quelli chi forzanu e donne" et "Ti credimu" peuvent lire les passants Quai de la Corse, ou encore "mai piu zitte" ('Plus jamais silencieuse' en corse), "un si micca sola" ('Vous n’êtes pas seules') ou encore, en français, "Corse: île des justes, pas des violeurs"."On était quelques-unes originaires de l’île et c’était important pour nous d’écrire en corse pour montrer aux manifestantes que même depuis Paris, on pense à elles et on les soutient", explique, sur le site de France 3 Corse, Julia, une des colleuses, qui se dit très admirative du courage de ses "soeurs", sachant combien "ça peut être difficile de parler en Corse".