Terriennes

Démission de Jacinda Ardern, une Première ministre juste humaine ?

Jacinda Arden, ici, quelques mois après avoir accouché en décembre 2018. Elle a été l'une des rares femmes Premières ministres à être enceinte au cours de son mandat. Mais après cinq ans et demi de pouvoir, la "Jacindamania" est retombée en Nouvelle Zélande. Épuisée, à 42 ans, elle quitte son poste. 
Jacinda Arden, ici, quelques mois après avoir accouché en décembre 2018. Elle a été l'une des rares femmes Premières ministres à être enceinte au cours de son mandat. Mais après cinq ans et demi de pouvoir, la "Jacindamania" est retombée en Nouvelle Zélande. Épuisée, à 42 ans, elle quitte son poste. 
©AP Photo/Mark Baker
Jacinda Arden, ici, quelques mois après avoir accouché en décembre 2018. Elle a été l'une des rares femmes Premières ministres à être enceinte au cours de son mandat. Mais après cinq ans et demi de pouvoir, la "Jacindamania" est retombée en Nouvelle Zélande. Épuisée, à 42 ans, elle quitte son poste. 
Jacinda Arden, 42 ans, annonce sa démission, la voix marquée par l'émotion, lors d'un discours à la presse, au cours duquel elle s'est remémorée toutes les crises qu'elle a dû affronter au cours de ses cinq années à la tête du gouvernement néo-zélandais. 

Crise sanitaire du Covid, tremblement de terre en direct, éruption volcanique, attentat suprémaciste meurtrier... À chaque crise, elle a fait front sans trembler et avec humanité. Jacinda Ardern a été l'une des plus jeunes cheffes de gouvernement au monde et l'une des plus populaires. Après cinq ans et demi au pouvoir, elle crée la surprise et jette l'éponge, avouant publiquement être épuisée par sa charge. 

"Je suis humaine. Nous donnons autant que nous le pouvons et aussi longtemps que nous le pouvons, et puis c'est le moment. Et pour moi, ce moment est arrivé". Des mots, simples, empreints de sincérité, un peu à son image en quelque sorte. 

Je n'ai tout simplement plus assez d'énergie pour quatre ans supplémentaires.
Jacinda Arden

Une annonce qui a pris par surprise toute une nation, la Nouvelle Zélande, dont elle était à la tête depuis cinq ans et demi. C'est décidé, Jacinda Arden ne sera plus Première ministre, elle quittera ses fonctions le 7 février, à quatre mois des prochaines échéances électorales : "Je n'ai tout simplement plus assez d'énergie pour quatre ans supplémentaires".

Très populaire à l'étranger, où elle a fait la couverture des magazines Vogue et Time, elle a longtemps bénéficié d'un taux d'approbation record dans son pays, où les médias ont parfois même parlé de "Jacindamania". Mais elle a récemment vu son parti et sa cote de popularité personnelle chuter dans les sondages, alors que la situation économique se détériore et que l'opposition de droite reprend des forces. En 2018, elle est devenue la deuxième Première ministre au monde à avoir accouché en cours de mandat, après la Pakistanaise Benazir Bhutto en 1990.

La Première ministre sortante a assuré qu'il n'y avait aucune raison secrète derrière sa démission :"Je pars parce qu'un poste aussi privilégié s'accompagne d'une grande responsabilité. La responsabilité de savoir quand vous êtes la bonne personne pour diriger, et aussi quand vous ne l'êtes pas". 

Elle s'est dite impatiente de passer plus de temps avec sa fille Neve, qui doit commencer l'école plus tard cette année, et de se marier avec son compagnon, la star de la télévision Clarke Gayford.

Un sang-froid à toute épreuve

La Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern a remporté une victoire éclatante lors des élections générales du 17 octobre 2020. Son Parti travailliste a raflé la majorité absolue au Parlement - c'est la première fois qu'un parti néo-zélandais obtient la majorité absolue depuis la réforme du système électoral en 1996. "Après ce résultat, nous avons un mandat pour accélérer notre réponse et la relance, et nous commencerons demain", a-t-elle annoncé au sujet de ses réformes en matière sociale et environnementale.


En mai de la même année, dans une vidéo largement relayée par les médias du monde entier, la Première ministre néo-zélandaise, en direct lors d’une interview, reste imperturbable alors qu’un séisme de magnitude 5,8 secoue la région et le plateau télévisé, installé au Parlement. "C'est un tremblement de terre que nous avons là", réagit-elle alors qu’elle s’exprime en direct sur la levée des restrictions liées au Covid-19. Imperturbable, la par Jacinda Ardern se montre peu inquiète, jette un coup d'oeil à la ronde avant de poursuivre, souriante et pleine d’assurance.

La secousse s’est produite peu avant 8 heures du matin locales à une profondeur de 52 kilomètres au large de la ville de Levin, qui se situe à environ 90 kilomètres au nord de Wellington, la capitale, où se trouvait la Première ministre lors de son allocution.

Ainsi des milliers de Néo-Zélandais ont-ils pu assister en direct à un nouvel épisode "héroïque" dispensé par la première femme du pays. Un stoïcisme dont seule elle semble avoir le secret, et qui est devenu viral sur les réseaux sociaux où de nombreux internautes ont salué la parfaite maîtrise émotionnelle de leur dirigeante. "Oui, je l’aime encore plus, déclare une jeune femme sur Twitter. Comment faire face aux tueries de masse, aux éruptions, aux pandémies et aux tremblements de terre en direct ? Je vous présente notre Première ministre, Jacinda Ardern ; cette femme est imperturbable."

Maîtrise + autodiscipline + décision = efficacité

Entre attentat de Christchurch, catastrophes naturelles et coronavirus, il faut dire que la population néo-zélandaise est habituée à la gestion de crises hors pair de la femme politique. Il devient même difficile pour la presse, unanimement dithyrambique à son égard, de prendre du recul. "Son sang-froid sous la pression, son autodiscipline et le caractère décisif de la réponse de son gouvernement à la pandémie de Covid-19 ont conduit certains à appeler Ardern le leader national le plus efficace du monde", lit-on liresur le site du média australien The Conversationreprenant les mots du mensuel américain The Atlantic.

Elle possède tout ce qui fait défaut à nos dirigeants : l’humanité, l’empathie, la transparence et la compassion.
Des Britanniques cités par The Guardian

Dans une opération spéciale consacrée à la "nouvelle normalité", "le quotidien britannique The Guardian a demandé aux Britanniques en quelles figures publiques ils avaient eu le plus confiance pendant la crise du Covid-19", relaie le Courrier international. Sans surprise, le nom de Jacinda Ardern est revenu à plusieurs reprises. Elle a été l’un des premiers dirigeants à annoncer des mesures de restriction et à indiquer le niveau d’alerte maximal alors que le pays ne comptait que très peu de cas. "J’aurais aimé qu’elle soit notre Première ministre, écrit l’un des participants […]. Elle possède tout ce qui fait défaut à nos dirigeants : l’humanité, l’empathie, la transparence et la compassion."

La plupart s’accordent à le dire, c’est l’authenticité dont elle sait faire preuve qui confère à Jacinda Ardern l’honorable étiquette de "Premier ministre néo-zélandais le plus populaire en un siècle", selon The Guardian.

Dernier fait d'armes en date : dans un discours prononcé lundi 3 mai 2021 à Auckland lors d'un sommet économique avec la Chine, Jacinda Ardern a affirmé que son pays a déjà fait part à Pékin de ses "profondes inquiétudes" quant à l'érosion des libertés démocratiques à Hong Kong et à la manière dont est traitée la minorité ouïghoure du Xinjian. Elle a également admis que sur certaines questions, la Chine et la Nouvelle-Zélande ne seront jamais d'accord. "Il n'aura échappé à personne ici qu'à mesure que le rôle de la Chine dans le monde s'accroît et évolue, les différences entre nos systèmes (...) deviennent plus difficiles à concilier", a-t-elle déclaré.

Une gestion volontariste de la pandémie du Covid19 

Par la suite, sa gestion efficace et volontariste de la crise sanitaire du Covid-19 a épargné l'hécatombe à son pays qui, à ce jour, déplore 22 décès seulement sur 5 millions d'habitants, et plus aucun cas actif ce 8 juin. Strict confinement et contrôle aux frontières auraient eu raison du coronavirus, puisqu'aucune nouvelle contamination n'a été recensée depuis 17 jours et que le dernier cas actif ne présente plus de symptômes depuis plus de 48 heures. 

Jacinda Ardern l'a annoncé lors d'un discours télévisé : "Nous sommes confiants quant au fait que nous avons éradiqué pour l'instant la transmission du virus en Nouvelle-Zélande". Elle saluait au passage la mobilisation de ses compatriotes, "unis d'une façon sans précédent pour vaincre le virus". Et avouait en riant avoir célébré la levée des restrictions en dansant avec sa fille dans son salon : 

Adulée à l'extérieur, malmenée à l'intérieur

Pourtant, la cheffe d'Etat a souffert début mars 2020 d’un léger affaiblissement politique après l’abandon de plusieurs réformes, à six mois d’élections très incertaines. La dirigeante de 39 ans était à la peine face au Parti national (centre droit), en tête dans les sondages (46%).

Mais aux yeux d’une majorité de l’opinion publique, Jacinda Ardern reste et restera un modèle. Terriennes lui avait consacré un article peu de temps après sa nomination à la fonction de Première ministre, augmenté après la tuerie de Christchurch, rappelant le parcours de la jeune dirigeante.

"C’est tout le paradoxe d’une dirigeante qui, comme jadis les Américains John F. Kennedy ou Barack Obama, est plus populaire à l’étranger que chez elle, explique le politologue Stephen Levine de l’université Victoria de Wellington. Il n’est pas du tout inconcevable que Jacinda ne soit la femme que d’un seul mandat.
Il avait vu juste. 

La Première ministre néo-zélandaise sortante Jacinda Arden, alors enceinte, aux côtés de l'ancien président des États-Unis Barack Obama, à gauche, lors d'une cérémonie officielle à Auckland, Nouvelle-Zélande, le jeudi 22 mars 2018.
La Première ministre néo-zélandaise sortante Jacinda Arden, alors enceinte, aux côtés de l'ancien président des États-Unis Barack Obama, à gauche, lors d'une cérémonie officielle à Auckland, Nouvelle-Zélande, le jeudi 22 mars 2018.
©Simon Watts/Département des affaires internes via AP