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"Je suis une femme d'octobre" : un autre regard sur la "crise d'octobre" de 1970 au Québec

Fresque "Les femmes d'octobre".<br />
©CF
Fresque "Les femmes d'octobre".
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C'était il y a cinquante ans, en octobre 1970. Le Québec était en proie à des violences qui sont entrées dans l'histoire sous le nom de "crise d'octobre". A Montréal, une exposition donne à voir la mobilisation des femmes pendant ces journées qui ont marqué la mémoire collective. 

En octobre 1970, le Québec est plongé dans une période trouble de son histoire. L’armée canadienne intervient pour contrôler le mouvement indépendantiste québécois à la suite de l’enlèvement d’un citoyen britannique et l’assassinat d’un ministre québécois. Un projet artistique revient sur cette "crise d’octobre" mais sous l’angle de la lutte féministe et de la mobilisation des femmes au cours des 50 dernières années. Baptisé "Je suis une femme d’octobre", il présente une fresque murale sur la façade d’un théâtre montréalais bien connu, ainsi qu’un parcours photographique sur l’artère centrale de Montréal, le fameux "main", le boulevard Saint-Laurent.

Visiter le site de l'exposition ► JE SUIS UNE FEMME D’OCTOBRE, jusqu'au 31 octobre 2020

Un projet collectif pour éclairer des angles morts

Ce projet artistique d’Espace Go est une création collective qui a rassemblé une cinquantaine de personnes provenant de plusieurs horizons : des artistes, des chercheuses, des militantes. L’objectif est de revoir cette crise qui a profondément marqué le Québec sous un angle différent de celui des hommes, avec l’idée de présenter des photos de manifestations de femmes au cours des dernières décennies.

L'Espace Go en 2008, Montréal.
L'Espace Go en 2008, Montréal.
©Wikimedia Commons

Ces 25 photos, accompagnées de textes explicatifs, sont exposées à la devanture de magasins tout le long du boulevard Saint-Laurent, la mythique rue de Montréal qui assure la division entre l’est et l’ouest de la ville. Il a fallu discuter avec les commerçants, les convaincre d’embarquer dans le projet, et certains ont refusé de participer. "On s’est concentré sur les marches des femmes dans la rue et on a voulu que les citoyens marchent eux aussi dans la rue pour partir à la découverte de ces photos, a expliqué Ginette Noiseux, la directrice générale et artistique d’Espace Go. Ce qui m’a frappé, c’est la puissance de ces femmes qui se mobilisent depuis 50 ans".

Manifestations en faveur de l’avortement, contre les violences policières, pour les femmes autochtones tuées ou portées disparues, contre les pensionnats autochtones, le mouvement #MeTooMoiAussi, autant de luttes menées au cours des 50 dernières années incarnées dans ces 25 photos. 

©CF
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Ginette Noiseux estime que les femmes ont trop longtemps été oubliées quand on se remémore les événements d’octobre 1970 : "À chaque décennie de commémoration des événements d’octobre, j’éprouve à nouveau la même exaspération devant notre invisibilisation," écrit-elle.

Ce projet créatif veut donc rendre hommage à ces Québécoises qui ont, elles aussi, vécu cette crise historique, mais aussi à toutes celles qui, les années suivantes, sont descendues dans la rue pour améliorer la condition des femmes. Éclairer des angles morts en quelque sorte, comme le combat des femmes autochtones, et celui des femmes noires et des femmes racisées. "Nous avions envie d’autres choses, nous avions envie de détourner l’événement, de prendre l’espace offert pour faire entendre d’autres récits," ajoute Emmanuelle Sirois, chercheuse en résidence à Espace Go et membre du projet.

"Debouttes" : la murale de Caroline Monnet

Le parcours photographique se termine devant le théâtre Espace Go, sur le boulevard Saint-Laurent, où on peut admirer une belle murale baptisée Deboutte, réalisée par Caroline Monnet. On y voit, sur le fond de photos d’archives d’octobre 1970, des portraits de femmes, certaines le point levé, dont plusieurs sont des femmes autochtones. "J’ai voulu parler des femmes autochtones parce qu’elles ont été oubliées", explique l’artiste, elle-même d’origine autochtone.

Cette murale prend d’autant plus de sens que le Québec est secoué par une histoire terrible survenue ces derniers jours dans un hôpital de Joliette, au nord-est de Montréal : une jeune autochtone de 27 ans, Joyce Echaquan, y est morte dans des circonstances nébuleuses, mais elle a pu filmer avec son téléphone, juste avant son décès, les commentaires racistes d’une infirmière à son endroit. Une autre preuve flagrante, s’il en faut, que les autochtones sont victimes de racisme systémique au Québec. Caroline Monnet avoue que cette histoire la bouleverse profondément et que sa murale prouve la nécessité pour les femmes autochtones de maintenir leur mobilisation pour faire respecter leurs droits les plus élémentaires.

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D’ailleurs le fil conducteur de ce parcours photographique repose sur la justice et la dignité pour  toutes les femmes. "Je suis une femme d’octobre" tiendra l’affiche sur le boulevard Saint-Laurent durant tout le mois d’octobre. Alors que la situation sanitaire causée par l’épidémie à Montréal a de nouveau imposé la fermeture des théâtres, cinémas et salles de spectacle, ce parcours est une belle occasion pour s’offrir une petite virée culturelle tout en prenant un bon bol d’air, se faire du bien au corps et à l’âme tout en rendant hommage à ces femmes trop souvent oubliées qui se sont mobilisées et qui se mobilisent, pour améliorer leurs conditions et celles des générations futures. Une belle façon aussi de revisiter l’histoire, de changer de lunettes de vision, de teinter de rose des événements trop souvent décrits en noir et blanc.