Terriennes

Jeanne-Claude, l'autre moitié de Christo

Jeanne-Claude, épouse Christo
Jeanne-Claude, épouse Christo
©wikipedia

Christo est décédé le 31 mai dernier, rejoignant son épouse, son double artistique et sa complice éternelle, Jeanne-Claude, disparue il y a onze ans. Il était sur le point de réaliser leur rêve commun : empaqueter l’Arc de Triomphe. Retour sur le parcours d'un duo d'artistes dont elle était la tête pensante. 

L'artiste quittte la scène à quelques jours de son 85ème anniversaire et de l'ouverture de la grande rétrospective que le musée parisien Georges Pompidou allait consacrer à ce couple inspiré et fusionnel qu'étaient Christo et Jeanne-Claude. 

Ils sont nés le même jour, le 13 juin 1935. Ils ont 23 ans en 1958 lorsqu'ils se rencontrent à Paris. Christo (Christo Vladimirov Javacheff) né à Gabrovo en Bulgarie, a fui la Bulgarie communiste, Prague, Vienne, puis Genève et enfin Paris où il s'installe en 1958.

Jeanne-Claude (Jeanne-Claude Marie Denat) est née à Casablanca au Maroc. Elle est la belle-fille du général de Guillebon, directeur de l’Ecole polytechnique dont Christo portraiture l'épouse, mère de sa future. Une peinture alimentaire à laquelle l'artiste renonce bien vite pour se tourner vers sa grande oeuvre, l'empaquetage.

 
En collaboration avec Jeanne-Claude, Christo développe à Paris des projets monumentaux en extérieur, qui caractérisent la démarche créative des deux artistes.
Sophie Duplaix , Conservatrice en chef des collections contemporaines du musée national d’art moderne, Centre Pompidou
"Les années parisiennes de Christo sont celles de la mise en place de son langage artistique : le travail en relief des surfaces, l’empilement, l’empaquetage, le début des vitrines occultées et, en collaboration avec Jeanne-Claude, le développement des projets monumentaux en extérieur - qui caractérisent la démarche créative des deux artistes." commente la commissaire des expositions Christo à Beaubourg, Sophie Duplaix. 
 
©Pompidou
A Christo les dessins et la conception. A Jeanne-Claude l'organisation des oeuvres monumentales. Le premier édifice emballé sera en 1968 la Kunsthalle de Berne. Le musée d'Art fête alors son cinquantenaire. Six jours et onze ouvriers pour draper 2430 mètres carrés de polyéthylène renforcé sur l'imposant bâtiment. Aucun clou ne pouvant être enfoncé, des supports en bois spéciaux seront construits pour fixer le tissu et il faudra faire appel aux pompiers locaux et à leur grande échelle hydraulique pour accèder au toit.
 
©Design boom
Suivront ensuite les Surrounded Islands à Miami, empaquetées de rose fushia, nénuphar géant sur la baie de Biscayne. 603 870 mètres carrés de tissu rose flottant visibles du ciel, de la mer et de la côte.

Portion congrue du duo ?

Une idée qui aurait germé en 1980 dans l'esprit de Jeanne-Claude, selon Artspaper magazine, info soigneusement dissimulée pour que le projet ne capote pas. Parce qu’à l’époque, ils essayaient d’avoir un permis, ils ont préféré omettre ce détail et le cacher à la presse. Dans le cas contraire, ils auraient pu ne pas l’obtenir. On peut être la moitié d'un duo de créateurs (et l'artiste associé puisqu’ils signent Christo et Jeanne-Claude) mais, puisque femme, en demeurer la portion congrue....
 
©Flickr
Puis il y aura le Pont Neuf, qui est malgré son nom, le plus ancien pont de Paris. Une oeuvre mémorable sur la Seine. Une ode à l'éphémère, comme toutes les oeuvres du couple. Sur son site, Jeanne-Claude raconte le gigantisme du projet qui a mis 10 ans à voir le jour : "Le 22 septembre 1985, un groupe de 300 ouvriers professionnels acheva l'œuvre d'art temporaire  Le Pont Neuf enveloppé. Ils avaient déployé 41 800 mètres carrés de tissu en polyamide tissé, d'aspect soyeux et de grès doré. Le tissu était retenu par 13 kilomètres de corde et fixé par 12,1 tonnes de chaînes en acier encerclant la base de chaque tour, à 3,3 pieds (1 mètre) sous l'eau."

Jeanne-Claude, la tête pensante

Coup de l'emballagedix-neuf millions de francs (2,71 millions d'euros) que Christo se targue d'avoir financé, comme toutes ses oeuvres, sur ses deniers. Comment le couple finance t-il ses oeuvres. Le Figaro le raconte : "Comment Christo a-t-il pu réunir une telle somme d'argent? Ce rêveur a les pieds sur terre. Dès 1976, il a exécuté des centaines de dessins de son projet que sa femme vendait au fur et à mesure à des collectionneurs américains, japonais, australiens… Mais c'était tout de même insuffisant. Alors, sa femme a constitué une société pour fortifier 'l'opération Pont-Neuf'. Et puis, et puis... les semaines, les mois, les années passant, les prix des nouveaux dessins ont fait depuis des bonds spectaculaires."
 

Jeanne-Claude et Christo
Jeanne-Claude et Christo
©wikipedia

En 1995, le couple emballe le Reichstag à Berlin, cinq ans après la réunification allemande. Des oeuvres éphémères, incroyablement spectaculaires, qui créent l'émoi ou la polémique, toujours montées après des mois ou des années d'obstination. Vingt-six ans pour les Gates à New-York, vingt-cinq ans et six présidents du Parlement allemand pour le Reichstag.
 

Nous sommes un, Christo, Jeanne-Claude, c’est Un.
Jeanne-Claude

Celle qui oeuvre dans la coulisse, c'est Jeanne-Laure. Crinière rousse en avant, elle organise, négocie, explique et persuade. Le couple est fusionnel. L'épouse qui a donné un fils à Christo l'affirme : "Nous sommes un, Christo, Jeanne-Claude, c’est Un." Sauf quand ils prennent l’avion : jamais dans le même vol. Par prudence ? Leur seule brouille connue serait due à une photo de Monsieur dans Central Park, emballé dans un tissu blanc, shooté pour le magazine Rolling Stone par la photographe Annie Leibovitz.  
Arc de triomphe, Paris
Arc de triomphe, Paris
©Wikipedia

Depuis 1964, les deux artistes vivaient à New York. Jeanne-Claude Denat de Guillebon y est morte le 18 novembre 2009. Onze ans plus tard, l'artiste le plus emballant du monde rejoint celle qui l'a accompagné sur tous ses projets. Le dernier, l'empaquetage (seul terme validé par Jeanne-Claude) de l'Arc de Triomphe, devrait survivre à leur disparition. Il reste "sur les rails" pour la rentrée 2021, si l'on en croit l’entourage de Christo sur sa page Facebook. Sur le site de Jeanne-Claude, toujours précise, on peut lire : "L'Arc de Triomphe, Wrapped, un projet pour Paris, a été conçu en 1962 et sera visible pendant 16 jours du samedi 18 septembre au dimanche 3 octobre 2021. L'Arc de Triomphe sera enveloppé dans 25 000 mètres carrés de tissu polypropylène recyclable en bleu argenté et 7 000 mètres de corde rouge." Précision : "La flamme éternelle, devant la tombe du soldat inconnu à l'Arc de Triomphe, continuera de brûler tout au long de la préparation et de la présentation de l'œuvre."  Un joli symbole in memoriam.
Il se murmure qu'ils empaqueteraient désormais les nuages, là-haut, ensemble comme toujours.