Terriennes

Jeffrey Epstein est mort, mais pas l'enquête pour trafic sexuel

Dessin réalisé lors de la comparution de Jeffrey Epstein, le 8 juillet 2019, à New York. Le financier a plaidé non coupable.
Dessin réalisé lors de la comparution de Jeffrey Epstein, le 8 juillet 2019, à New York. Le financier a plaidé non coupable.
©Elizabeth Williams/AP

Jeffrey Epstein a été retrouvé mort, pendu dans sa cellule de la prison fédérale de Manhattan à New York, le 10 août 2019. La justice américaine vient de publier 2.000 pages de documents officiels qui dressent un tableau toujours plus sordide du multimillionnaire américain. Un journal américain révèle que deux jours avant son suicide, il a signé un testament enregistré dans les îles vierges américaines, au bénéfice d'héritiers inconnus.

Arrêté début juillet 2019, Jeffrey Epstein avait été retrouvé blessé deux semaines plus tard, à moitié conscient dans sa cellule, à la suite de ce qui était peut-être une tentative de suicide. Le financier, dont la fortune est estimée à plus de 500 millions de dollars, venait d'être débouté d'une demande de remise en liberté sous caution.

Le 10 août 2019, il a été retrouvé pendu dans sa cellule à la prison fédérale de Manhattan. Après "un examen méticuleux de toutes les informations, y compris les résultats complets de l'autopsie", la médecin légiste en chef de New York a confirmé, dans un bref communiqué, qu'il était mort par "suicide", d'une "pendaison".

Un testament deux jours avant sa mort

Deux jours avant son suicide, le financier a signé un testament confiant tous ses biens à un trust aux bénéficiaires inconnus, a annoncé lundi 19 août le New York Post, citant des documents judiciaires. D'après le journal, les documents sont enregistrés dans les îles Vierges américaines. Le financier aurait confié ses biens, s'élevant à quelque 577 millions de dollars, à un trust dénommé le "Trust 1953". Un avocat cité par le New York Post affirme que cette méthode est classique pour protéger l'identité des bénéficiaires. Aucun héritier ne serait nommé dans le testament : seules les personnes chargées de l'exécuter sont évoquées.

D'autres éléments troublants entourent la mort de Jeffrey Epstein, comme l'a révélé le New York Times. Le financier n'aurait pas été surveillé de près pendant les journées précédant sa mort, comme le veut la procédure, et les autorités pénitentiaires lui avait retiré la surveillance antisuicide.

Poursuivi pour trafic sexuel et pédophilie, il était passible de 45 années d'emprisonnement.

Chargement du lecteur...

Des milliers de documents accablants

Les 2.000 pages de documents judiciaires qui viennent d'être rendus publics suivies de nouvelles actions intentées au civil contre ses éventuels héritiers - s'ils sont identifiables - et des femmes qui l'auraient aidé à piéger ses proies, dressent un portrait peu reluisant du financier.

Les plaignantes - parfois mineures, toujours désargentées à l'époque des faits, au début des années 2000 - racontent avoir été approchées par des "rabatteuses", près de leur école ou à leur travail. Puis persuadées, pour quelques centaines de dollars, de venir faire un massage, présenté comme non sexuel, à un puissant New-Yorkais prêt à faire décoller leur carrière.

Une fois dans l'immense résidence du financier, près de Central Park, elles étaient conduites dans un "cabinet de massage", dans les étages. Décoré de photos de femmes nues, il était l'endroit désigné pour ses agressions pouvant aller jusqu'au viol, selon plusieurs victimes présumées.

Jeffrey Epstein aurait usé de méthodes similaires pour attirer et abuser de jeunes filles dans son opulente résidence de Palm Beach, en Floride. Et dans son île privée de 30 hectares, surnommée par certains "île de la pédophilie", qu'il possédait dans les îles Vierges américaines, où ses proies arrivaient dans un de ses jets privés, surnommé le "Lolita Express".
 

Il les préfère plus jeunes !
Donald Trump, en 2002

"C'est un plaisir de passer du temps avec lui. On dit qu'il aime les belles femmes autant que moi, souvent plutôt jeunes", disait en 2002 Donald Trump, alors figure de la jet-set new-yorkaise, au magazine New York.

A l'époque, le natif de Brooklyn était un homme plus que présentable : brillant financier, riche et milliardaire. Selon certaines rumeurs, son physique était parfois comparé à celui du designer Ralph Lauren, fréquenté par célébrités et politiques.

Le 31 juillet 2019, lors de l'audience qui avait prévu de fixer l'ouverture de son procès au mois de juin 2020, Jeffrey Epstein faisait part de ses rêves transhumanistes les plus fous, comme le révélait le quotidien américain The New York Times : il voulait multiplier les relations sexuelles et féconder le plus de femmes possibles pour répandre son ADN à l'humanité. Rien ne prouve, toutefois, qu'il avait commencé à mettre en oeuvre ses sombres desseins...

La toile des recruteuses

Pour s'assurer un flux continu, cet ancien professeur de mathématiques d'un lycée privé new-yorkais avait missionné une armée de recruteuses, souvent à peine plus âgées que leurs cibles, qu'elles approchaient en douceur, présentant Jeffrey Epstein comme un bienfaiteur. "Il m'a aidée", avait confié l'une d'elles à une jeune femme qui a témoigné contre Jeffrey Epstein, Jennifer Araoz, qui avait alors 14 ans, à la sortie de son école de l'Upper East Side, à deux pas de la maison du financier. "Elle me ressemblait", a expliqué Jennifer Araoz lors d'un entretien à la chaîne NBC en parlant de la recruteuse. 

Le quinquagénaire pouvait donner un coup de pouce à sa carrière dans le monde du spectacle, promettait la recruteuse à cette adolescente qui venait d'intégrer un établissement artistique. Des jeunes filles "de milieux défavorisés", "moins bien dotées économiquement", voilà le profil type des recrues. Une "toile" en "constante expansion", comme le décrit le procureur fédéral de Manhattan, Geoffrey Berman. 
 

Le procureur du district sud de New York aux États-Unis, Geoffrey Berman, lors d'une conférence de presse à New York, le lundi 8 juillet 2019.
Le procureur du district sud de New York aux États-Unis, Geoffrey Berman, lors d'une conférence de presse à New York, le lundi 8 juillet 2019.
©AP Photo/Richard Drew

Une fois enrôlées, les jeunes filles entraient dans le "petit livre noir", un carnet d'adresse. Selon le Miami Herald, ce carnet finira par comprendre plus de 100 noms répartis dans toutes les zones où l'homme à la chevelure argentée avait des résidences. Y compris à Paris, selon l'ancien site Gawker qui en a reproduit une partie.

Un réseau jusqu'en France ?

Le financier effectuait très souvent des séjours en France, dans son immeuble situé avenue Foch, près de l'Arc de Triomphe, l'un des quartiers les plus huppés de la capitale. Les zones d'ombre de cette affaire englobent aussi ses fréquentations à Paris. Des victimes seraient-elles également présentes en France ? Les secrétaires d'Etat Marlène Schiappa (Egalité femmes/hommes) et Adrien Taquet (protection de l'enfance) ont réclamé l'ouverture d'une enquête sur l'affaire Jeffrey Epstein, afin d'"éclaircir" les liens que l'homme d'affaires entretenait avec la capitale française.
 

Selon plusieurs témoignages, domestiques, secrétaires et recruteuses géraient au millimètre ce sombre emploi du temps, avec prise de rendez-vous et transport, parfois même en jet privé. Les instructions étaient suivies de rétributions, qui s'élevaient de 200 à 300 dollars par visite, et des cadeaux étaient offerts aux plus fidèles. 
 

Si je quittais Epstein, il pouvait me faire assassiner ou enlever et j'ai toujours su qu'il en était capable si je ne lui obéissais pas. J'avais très peur.
Virginia Roberts, victime présumée

Chaque séance devait se faire nue et comprenait presque systématiquement attouchements, voire pénétration. Plusieurs jeunes filles ont assuré avoir refusé certains gestes, en vain.

"J'étais terrifiée et je lui disais d'arrêter", se souvient Jennifer Araoz au sujet d'une visite lors de laquelle Jeffrey Epstein l'aurait violée. "Il ne s'est pas arrêté. Il n'avait aucune intention de s'arrêter." 

"Si je quittais Epstein, il pouvait me faire assassiner ou enlever et j'ai toujours su qu'il en était capable si je ne lui obéissais pas. J'avais très peur"
, a expliqué Virginia Roberts lors d'une audition devant la justice, elle qui dit avoir rencontré le financier en 1999.

Comme d'autres, Virginia Roberts a affirmé que l'ancien trader de la banque d'investissement Bear Stearns "fournissait aussi des filles" à ses "amis et connaissances". "Il m'a dit qu'il faisait ça pour qu'ils lui soient redevables, qu'il les tienne", a-t-elle dit.
 


Comptant dans son entourage Bill Clinton ou le prince Andrew, le carnet d'adresses de Jeffrey Epstein alimente de nombreuses spéculations sur la potentielle complicité de l'élite américaine. Une victime, Courtney Wild, qui avait 14 ans lorsqu'elle a rencontré Epstein, a décidé de poursuivre le gouvernement fédéral. Selon elle, les procureurs auraient mal informé les victimes afin qu'Epstein s'en tire avec la peine la plus indulgente possible pour un pédophile en série.

Fiché délinquant sexuel depuis 2008

Jeffrey Epstein était dans le collimateur de la justice depuis 2005. Alertée par la mère d'une victime présumée, la police de Floride avait alors réuni témoignages et documents laissant soupçonner des agressions sexuelles sur une trentaine de jeunes filles.

Un accord en 2007, entre ses avocats et le procureur fédéral de Floride - Alex Acosta, ministre du Travail de Donald Trump qui a démissionné en juillet après la révélation de l'accord - avait permis à Epstein d'obtenir l'abandon des poursuites fédérales moyennant une condamnation minime, pour des faits de prostitution. Il passe 13 mois en prison, avec un droit de sortie quotidien pour mener ses affaires.

Fiché ensuite comme délinquant sexuel, il ne renia pourtant pas ses fantasmes. Selon un journaliste économique du New York Times, qu'Epstein avait reçu en août 2018, Epstein avait alors confié en off (hors micro) que la pénalisation des relations sexuelles aec des adolescentes était culturellement aberrant".

Souriant et décontracté au premier abord, passionné de piano et de sciences physiques, au point de séduire des scientifiques nobélisés, Epstein était en revanche secret sur ses affaires, éludant les questions, selon des journalistes l'ayant rencontré.

Opaque conseiller financier

Son ascension aurait commencé dans les années 70 alors qu'il enseignait les mathématiques dans un lycée réputé de Manhattan, malgré des études supérieures inachevées: il se lie d'amitié avec Ace Greenberg, alors patron de la banque d'investissement Bear Stearns, en donnant des cours particuliers à son fils.

Ensuite engagé par la banque, il devient associé à responsabilité limitée, avant de démissionner en 1981, pour lancer sa propre société de conseil financier.

Selon Vanity Fair, l'influent financier Steven Hoffenberg aurait été l'un des premiers à introduire dans la jet-set ce fils d'un employé des parcs municipaux de Brooklyn. Hoffenberg fut condamné en 1997 à 20 ans de prison pour fraudes financières. Cette affaire, l'une des plus importantantes jamais révélées aux Etats-Unis, avait conduit 3.000 épargnants à la ruine.

Epstein fut particulièrement proche de Leslie Wexner. Ce milliardaire respecté, patron de L Brands, maison-mère de la marque de lingerie Victoria's Secret, auquel Epstein racheta sa résidence de Manhattan, était aussi son seul client connu. Wexner a cependant affirmé avoir coupé tout lien avec lui il y a 10 ans.

Dans les années 1990, Epstein rencontre Ghislaine Maxwell, fille du défunt baron britannique des médias Robert Maxwell. Après une brève liaison, Epstein la décrivait en 2003 comme sa "meilleure amie".

Désormais suspect numéro 1, jamais inculpée mais accusée par certaines victimes présumées d'avoir participé à ses agressions, cette femme de 57 ans paraît plus insaisissable encore que lui: ni elle ni ses avocats n'ont fait aucune déclaration récente, et personne ne semble avoir réussi à la localiser.