Journée internationale des droits des femmes : quand la parole féministe résonne partout dans le monde

Talibans au pouvoir en Afghanistan, répression massive de la contestation provoquée en Iran par la mort de Mahsa Amini, remise en cause du droit à l'avortement aux Etats-Unis, sans compter les guerres : les motifs de mobilisation sont nombreux pour les femmes qui manifestent ce 8 mars, Journée internationale de leurs droits bafoués dans le monde.

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nous sommes fortes
Paris, le 8 mars 2023.
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En cette journée du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, des rassemblements sont prévus dans plusieurs pays d'Europe, comme en France, où des manifestations pour exiger "l'égalité au travail et dans la vie" ont été organisées dans environ 150 villes. Un nombre nettement supérieur à celui des années précédentes selon les organisateurs. Trois syndicats (FSU, CGT et Solidaires) et 45 organisations féministes appelaient à la "grève féministe" pour exiger "l'égalité au travail et dans la vie". Au terme de cette journée, les organisatrices annonçaient 70 000 personnes à Paris et près de 140 000 dans tout le pays. 

"Des salaires de ministres pour toutes les féministes !"

À Paris, la foule s'est élancée en début d'après-midi depuis la place de la République en direction de la place de la Nation.

La contestation est notamment placée sous le signe de la lutte contre la réforme des retraites, accusée d'être injuste envers les femmes. "Premières de corvée, retraites amputées" ; "Retraites, salaires, les femmes sont en colère", chantent les manifestants, en grande majorité des femmes, en tête du cortège parisien.
"Cette année, on a encore plus de détermination", a commenté auprès de l'AFP Ana Azaria, présidente de l'association "Femmes égalité". "La retraite, c'est le solde du compte de toute une vie d'inégalités professionnelles mais aussi d'inégalités familiales et sociales".

A Toulouse, 7 500 personnes selon la préfecture, 25 000 selon les organisateurs, ont manifesté. "Double journée, demi-retraite" ou "premières de corvée, retraites amputées", pouvait-on lire sur les pancartes. 

A 61 ans, Maria Luisa Fraile travaille encore comme agent de propreté : le projet de réforme des retraites "pénalise beaucoup plus les femmes. Je ne veux pas aller jusqu'à 64 ans", dit-elle.

A l'autre bout de la France, à Lille, 4 000 personnes se sont rassemblées selon les organisatrices, malgré le froid et la pluie. "Les femmes sont les grandes perdantes de cette réforme car elles ont souvent des carrières discontinues", estime, abritée sous sa capuche, Odile Deverne, 60 ans, enseignante et secrétaire académique adjointe du Snes-FSU. 

Le projet de réforme des retraites devrait allonger la carrière des femmes davantage que celles des hommes, ce qui devrait toutefois réduire l'écart entre les pensions. A l'heure actuelle, il reste substantiel : fin 2020, les femmes avaient une retraite inférieure en moyenne de 40% à celle des hommes, différence ramenée à 28% en cas de réversion.

Au cours de la journée, des débrayages ont eu lieu dans des entreprises de plusieurs secteurs (commerce, industrie...), notamment à 15h40, heure théorique à laquelle les femmes cessent d'être rémunérées, compte tenu des écarts de salaires entre les sexes.
Les femmes ont gagné en moyenne près de 15% de moins que les hommes dans le secteur privé en 2021, à temps de travail égal, selon une étude de l'Insee.

"Relever les salaires des femmes permettrait d'apporter de nouvelles cotisations qui elles-mêmes pourraient renflouer les caisses de retraite", pointe Romain Morizot, un ingénieur dans l'aviation de 32 ans, qui a manifesté à Marseille, aux côtés d'un millier de personnes environ. 

On dénombrait également plusieurs milliers de manifestants à Montpellier, tout comme à Rennes. A Nantes, environ un millier de personnes ont défilé, notamment des jeunes femmes. "Au-delà des inégalités de retraites et de salaires, on vient dénoncer les violences sexistes et sexuelles qui sont encore très ancrées dans notre société", expliquent des étudiantes en cinéma d'animation, âgées de 19 ans.

Le patriarcat en ligne de mire

Une multitude de rassemblements se déroulent dans d'autres grandes villes du monde, à commencer par Madrid, qui est habituellement théâtre d'une gigantesque marée violette. "Nous luttons contre (...) un patriarcat (...) qui se bat sans répit contre nos droits, comme l'avortement, que nous avons obtenus en nous battant", dit le manifeste de la marche madrilène.

A Londres, le musée Madame Tussauds a marqué cette journée en dévoilant une nouvelle statue en cire de la suffragette Emmeline Pankhurst qui, en 1903, fonda la Women's Social and Political Union, pour revendiquer le droit de vote pour les femmes.

Etats-Unis, Pologne : un droit à l'IVG en péril

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken et la Première dame Jill Biden vont remettre à Washington le prix de la contribution "à un meilleur avenir" à "onze femmes extraordinaires du monde entier".

Les féministes américaines se mobilisent aussi tout particulièrement pour défendre le droit à l'avortement, remis en cause par la décision de la Cour suprême de révoquer en juin l'arrêt "Roe v. Wade" de 1973 garantissant ce droit. En Europe, ce droit a aussi été fragilisé récemment en Hongrie et en Pologne.

Manifestation du 8 mars 2023 à Paris. 
Manifestation du 8 mars 2023 à Paris. 
©Terriennes (IM)

Face à l'intégrisme, sortir du silence

Au Pakistan, pays très conservateur et patriarcal, elles sont descendues dans les rues par milliers malgré les tentatives des autorités de plusieurs grandes villes de bloquer ces marches du 8 mars, appelées "Aurat", sources de fortes tensions par le passé. "La raison d'être de la marche Aurat est d'exiger la sécurité qui n'est pas garantie aux femmes dans ce pays et cette sociétéNous n'allons plus nous asseoir en silence. C'est notre jour, c'est notre heure", résume Rabail Akhtar, une enseignante à Lahore. Comme 2 000 autres, elle est venue en dépit de l'interdiction des autorités qui ont dit craindre des provocations de manifestantes abordant des sujets souvent tabous comme le divorce, le harcèlement sexuel ou les menstruations.

Les organisateurs des marches Aurat sont accusés par les conservateurs de promouvoir les valeurs libérales de l'Occident, et de ne pas respecter les sensibilités religieuses et culturelles locales. Chaque année, les slogans les plus provocateurs utilisés par les féministes suscitent la polémique pendant des semaines et leur valent de violentes menaces.

pakistan 8 mars 2023
Une militante dub"Women Democratic Front" à Lahore, au Pakistan, le 8 mars 2023.
©AP Photo/K.M. Chaudary

Dans la capitale Islamabad, les femmes ont refusé se plier à la décision de la municipalité de les confiner à un parc, où une femme avait été victime d'un viol collectif en février. "Avant les femmes étaient silencieuses, mais maintenant elles sont dans la rue, parlent de leurs droits et de justice, et je pense que c'est le changement qu'elles attendaient", déclare Aisha Masood, 24 ans, qui travaille pour une ONG locale.

Afghanes et Iraniennes en lutte pour leur liberté

Globalement, "l'égalité entre les sexes s'éloigne de plus en plus et au rythme actuel, (l'organisation) ONU Femmes la fixe à dans 300 ans", déplore le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, prenant l'exemple de l'Afghanistan où "les femmes et les filles ont été effacées de la vie publique".

"L'Afghanistan sous les talibans reste le pays le plus répressif au monde en ce qui concerne les droits des femmes", dénonce Rosa Otounbaïeva, cheffe de la Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua). Les universités ont rouvert dans ce pays  après la longue coupure hivernale, mais pour les hommes seulement, les femmes n'étant plus autorisées à étudier depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021.

Démarche symbolique et inédite à la veille du 8 mars, l'Union européenne a adopté des sanctions contre le ministre taliban de l'Enseignement supérieur Neda Mohammad Nadeem, "responsable de la violation généralisée du droit des femmes à l'éducation". D'autres individus ou entités responsables de violations des droits des femmes en Iran, en Russie, au Soudan du Sud, en Birmanie ou en Syrie ont été également visés par ces sanctions.

Amérique latine : pas une de plus !

À Cuba, faute de pouvoir manifester librement, les organisations féministes indépendantes contourneront pour leur part les célébrations officielles en se mobilisant via une "manifestation virtuelle" sur les réseaux sociaux où elles sensibiliseront notamment sur les féminicides.

Au Mexique, c'est avec les slogans "Plus une seule femme assassinée" et "Contre la violence masculine et le travail précaire" que les manifestants se mobilisent dans les principales villes du pays, où 969 féminicides ont été recensés en 2022, selon les chiffres officiels.

En Colombie, les militantes réclament des mesures contre l'augmentation du nombre de féminicides, passé de 182 en 2020 à 614 l'année dernière, selon les données du ministère public.

mexicaine à berlin
Une Mexicaine portant un message sur la situation dans son pays d'origine à l'occasion de la Journée internationale de la femme 2023 à Berlin, Allemagne, le 8 mars 2023. 
©AP Photo/Markus Schreiber

En Afrique aussi

Au Nigéria, les femmes célèbrent aussi la Journée internationale des droits des femmes au stade Mobolaji Johnson à Lagos, ce mercredi 8 mars 2023.

nigeria 8 mars
©AP Photo/Sunday Alamba

Femmes en guerre

Dès le 7 mars, la directrice de l'ONU Femmes, Sima Bahous, a tiré la "sonnette d'alarme" lors d'un débat "femmes, paix et sécurité" devant le Conseil de sécurité. Le 31 octobre 2000, le Conseil a adopté la résolution 1325 sur "les femmes, la paix et la sécurité". Ce texte "réaffirme le rôle important des femmes dans la prévention et la résolution des conflits, dans les négociations de paix". "Durant les 20 premières années... nous avons été témoins de premières historiques pour l'égalité entre les sexes", a reconnu Sima Bahous. Mais, a-t-elle déploré, "nous n'avons ni modifié de manière significative la composition des tables de négociations de paix, ni altéré l'impunité dont jouissent ceux qui commettent des atrocités contre les femmes et les filles".

Sima Bahous a ciblé l'Afghanistan, où les talibans ont repris le pouvoir en août 2021, "l'un des exemples les plus extrêmes pour la régression des droits des femmes". Elle a cité aussi la guerre en Ukraine où les "femmes et leurs enfants représentent 90% des près de huit millions d'Ukrainiens contraints de partir dans d'autres pays".

A ses côtés, l'ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU Linda Thomas-Greenfield a exhorté la communauté internationale à "pleinement mettre en oeuvre le programme 'femmes, paix, sécurité', à l'approche du 25e anniversaire de l'adoption de la résolution 1325" en octobre 2025. Devant la presse, elle a fustigé "la violence et l'oppression auxquelles sont confrontées les femmes et les filles à travers le monde -- en Iran, en Afghanistan, dans des zones d'Ukraine occupées par la Russie et dans tant d'autres endroits".

Le chef de l'Etat ukrainien Volodymyr Zelensky a tenu à rendre hommage aux femmes "qui travaillent, enseignent, étudient, sauvent, soignent et combattent pour l'Ukraine" et celles "qui ont sacrifié leur vie" depuis le début de l'invasion russe il y a un an. Son homologue russe Vladimir Poutine a, lui, célébré les femmes qui "accomplissent leur devoir" notamment militaire. En Russie, comme en Ukraine, le 8 mars est un jour férié lors duquel les femmes reçoivent félicitations, fleurs et cadeaux.