Journée mondiale contre l'excision : prévenir et protéger, un collectif inédit en France

Quinze ans après sa création, la Journée internationale de lutte contre les mutilations génitales féminines reste une nécessité. Comment sensibiliser le grand public à la difficile question de l'excision ? Particulièrement visées par cette campagne, les filles issues des communautées immigrées, victimes de cette mutilation pendant leurs vacances dans leur pays d'origine. En France, des associations s'unissent pour mieux alerter les populations concernées.
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excision
Six fillettes sont excisées chaque minute dans le monde.
©Excisionparlonsen
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Chaque année, il est bon, voire nécessaire, de rappeller ces chiffres : dans le monde, plus de 200 millions de femmes vivent avec les conséquences de mutilations sexuelles féminines (MSF), dont 60 000 en France. On estime que trois fillettes et adolescentes sur dix, dont les mères ont elles-mêmes été mutilées, sont exposées au risque d'excision lorsqu'elles partent en vacances dans le pays d'origine de leur famille.

Prévenir et protéger

Quatorze associations françaises de protection des droits de l’enfance, d’accueil de femmes, pour la santé sexuelle et reproductive et pour l’abandon des MSF en France et en Afrique, ont décidé de mutualiser leurs efforts et leurs connaissances du terrain pour sensibiliser le grand public. Cette initiative inédite intervient alors que la Journée internationale de tolérance zéro aux mutilations sexuelles féminines célèbre ses 15 années d'existence. Elle a été baptisée Prévenir & Protéger. C’est dans le cadre de ce collectif que sera  lancé le troisième volet de la campagne de sensibilisation à destination des adolescent·e·s français·e·s, Alerte Excision (www.alerte-excision.org). 

Il faut fédérer le maximum de personnes, ici et là-bas.
Diaryatou Bah, présidente Excision, parlons-en

Pour Diaryatou Bah, la nouvelle présidente de Excision parlons-en !, ce double slogan "Prévenir et protéger" est vraiment devenu la priorité. "Les adolescentes partent en vacances et elles se font excisées. Ca se fait aussi bien avec les parents que sans les parents ! s'insurge-t-elle. C'est pour cela qu'il faut fédérer le maximum de personnes, ici et là-bas". Ainsi l'association qu'elle préside organise-t-elle depuis quelques mois des soirées où sont conviés des membres de la diaspora. "Au début, on n'était qu'une dizaine ; à la dernière réunion, il n'y avait pas assez de place dans la salle que nous avions réservée avec le GAMS (autre association qui lutte contre les mutilations féminine)" !

A 33 ans, cette maman d'origine guinéenne a raconté son histoire dans un livre publié en 2006 On m'a volé mon enfance (Editions Anne Carrière). Excisée à l'âge de 8 ans, mariée de force à 14, elle raconte un vécu qui peut s'avérer "un plus pour faciliter l'échange avec les jeunes filles, dont certaines découvrent à 16 ans qu'elles ont été excisées toutes petites. Elles ne se sentent pas jugées avec moi, et je peux les conseiller sur la marche à suivre, sur la réparation du clitoris par exemple. Mais je leur dis toujours, 'soigne ta tête, avant de réparer ton corps'. En même temps, je me revendique comme féministe universelle, je ne pense pas qu'on ait forcément besoin de vivre quelque chose pour mieux le comprendre. Ce qu'il faut, c'est être le plus nombreux possible !" nous confie-t-elle. 


Militante depuis une quinzaine d'années, elle souhaite aller toujours plus loin dans la lutte contre les MGF, et notamment sur celle qui est pratiquée en Somalie ou en Guinée, l'infibulation. Elle évoque le cas d'une femme de 34 ans, mère de 3 enfants, mariée une deuxième fois de force après le décès de son premier mari, et guinéenne, comme elle. Obligée de dormir dans un restaurant car sans ressource, il a fallu lui trouver un logement pour qu'elle puisse envisager une opération de réparation.

L'excision recule en Afrique, vraiment ?

Selon une enquête publiée par la revue British Medical Global Health en novembre 2018, menée à partir des données de l'Unicef, le nombre des mutilations sexuelles serait en baisse en Afrique, et particulièrement chez les enfants de moins de 14 ans. Si en Afrique de l'Est, les chiffres sont encourageants, (-7,3% par an entre 1995 et 2014), ces progrès semblent plus lents en Afrique du Nord (-4,4% par an entre 1990 et 2015) et en Afrique de l'Ouest (-3% par an entre 1996 et 2017).

Malgré ces bons résultats, dus en partie aux campagnes de sensibilisation, plus de trois millions de fillettes courent encore le risque d’être excisées chaque année.
Le Mali est en tête de ce triste podium africain, suivi de la Mauritanie, de la Gambie ou encore de la Guinée Bissau, de Djibouti et du Soudan. Dans ces pays, en moyenne, 4 fillettes sur 10 subissent ces mutilations. Dans certains pays comme le Togo, le Bénin ou le Ghana, on constate en revanche une très faible prévalence aujourd’hui.
 
Mali, un triste record

Au Mali, 746 filles sont excisées chaque jour. Une pratique à laquelle la députée et militante malienne Fomba Fatoumata Niambali, qui veut la pénaliser, s’oppose depuis des années. 83% des Maliennes entre 14 ans et 49 ans sont mutilées. Parmi les filles de moins de 14 ans, trois sur quatre sont excisées. Ces dernières années, de plus en plus de mères décident de rompre avec la tradition et de ne plus faire exciser leurs filles, en dépit des pressions de leur communauté. La génération des filles d’aujourd’hui court 30% moins de risques de se faire exciser qu'il y a 30 ans.

"C’est en combinant une politique nationale à une prise de conscience au niveau des communautés que nous pourrons mettre fin aux mutilations génitales féminines. Car même s’il est important que les gouvernements mettent en oeuvre des lois contre des pratiques nuisibles, comme l’excision des filles, ces lois n’auront de succès que si l’on s’attaque également aux problèmes culturels profondément ancrés,"
estime Madina Bocoum Daff, militante malienne contre l'excision.

Alors que les comportements évoluent, il n’existe aucune loi au Mali qui interdise cette tradition. Sur place, les associations se mobilisent, allant dans les villages tenter de faire passer le message. Exemple, l'action menée par Plan International  Mali, qui a incité 87 villages à abandonner cette pratique.
Des progrès à prendre avec prudence. Car par peur des sanctions dans les pays où les excisions sont interdites, beaucoup restent non déclarées et le taux de mutilation pourrait être sous-estimé.
carte mgf
Pourcentage de femmes âgées de 15 à 49 ans vivant avec une MGF en 2013
©Wikipédia

Réfugiées MGF

En France, des centaines de parents étrangers réclament chaque année le statut de réfugié pour leurs fillettes, invoquant un risque de mutilation sexuelle en cas de retour dans leur pays d’origine, principalement en Afrique de l’Ouest. « Je ne veux pas que ma fille vive ce que j’ai vécu, » déclare Aminata à nos confrères du quotidien Le Monde, qui précise que, d’après l’Ofpra, les demandes d’asile liées au risque d’excision « ont fortement augmenté depuis 2008 », aidées par la jurisprudence, l’évolution du droit et le « bouche-à-oreille chez des familles parfois installées en France depuis plusieurs années dans une situation de précarité »


Ce 1er février 2019, à Londres, un tribunal a pour la première fois déclaré coupable une femme d'origine ougandaise d'avoir fait exciser sa fille. L'enfant de 3 ans se trouvait, explique la procureure de la Couronne "dans l'incapacité de résister ou de se défendre” contre l'intervention, qui a provoqué une hémorragie. La fillette serait tombée d'un comptoir de cuisine sur la tranche d'une porte métallique, a ensuite expliqué la mère à l'hôpital. Une version réfutée par les différents experts médicaux missionnés par la justice. Le père, lui, a été relaxé. Un jugement qui fera date.

Dans le monde, 6 filles sont excisées chaque minute. Sur tous les continents et dans une multitude de pays.