Terriennes

Julia Ducournau, deuxième femme Palme d'or du festival de Cannes

La réalisatrice Julia Ducournau, lauréate de la Palme d'or pour <em>Titane</em>, après la cérémonie de remise des prix du 74e festival international du film, à Cannes, 17 juillet 2021.<br />
 
La réalisatrice Julia Ducournau, lauréate de la Palme d'or pour Titane, après la cérémonie de remise des prix du 74e festival international du film, à Cannes, 17 juillet 2021.
 
©AP Photo/Brynn Anderson

Quatre ans après l'explosion du mouvement #MeToo, les questions de genre et de la place des femmes ont été au coeur du Festival de Cannes 2021. Avec une Palme d'or pour Titane, la Française Julia Ducournau devient la deuxième réalisatrice de l'histoire du festival à recevoir le prix depuis Jane Campion, couronnée en 1993 pour La Leçon de Piano.

Pour la deuxième fois de son histoire, le jury du festival de Cannes a récompensé une femme. Vingt-huit ans après Jane Campion et La Leçon de Piano, c'est la Française Julia Ducournau qui a remporté la Palme d'or. Une cinéaste singulière et audacieuse, fascinée par les transformations du corps, au cinéma transgressif et défricheur emprunt de féminisme. Le jury était présidé par Spike Lee, dont la nomination était elle-même historique puisqu'il est le premier artiste afro-américain à ce poste. Julia Ducournau a remercié le jury d'avoir "reconnu le besoin avide et viscéral que nous avons d'un monde plus fluide et plus inclusif, et d'appeler à plus de diversité dans nos expériences au cinéma et dans nos vies..."

Cinéaste de la "monstruosité"

Bouleversée en recevant le trophée des mains de l'actrice américaine Sharon Stone, Julia Ducournau raconte qu'enfant, "c'était un rituel de regarder la cérémonie de clôture à la télévision". 

"A l'époque, j'étais sûre que tous les films primés devaient être parfaits parce qu'ils avaient l'honneur d'être sur cette scène. Ce soir, je suis sur scène mais mon film n'est pas parfait. Aucun film n'est parfait aux yeux de celui qui l'a fait, on dit même du mien qu'il est monstrueux...", poursuit-elle, avant de théoriser son parti pris. "Je me rends compte que l'imperfection est une impasse et que la monstruosité qui fait peur à certains et traverse mon travail est une arme, une force pour repousser les murs de la normativité qui nous enferment et nous séparent, explique Julia Ducournau. Il y a tant de beauté, d'émotion et de liberté à trouver dans ce qu'on ne peut pas mettre dans une case", a-t-elle ajouté.

Montrer la violence

​Avant Titane, oeuvre la plus violente et dérangeante de la compétition 2021, cette grande femme blonde de 37 ans avait déjà fait sensation au Festival de Cannes en 2016 avec son premier long métrage, Grave, récit d'apprentissage d'une étudiante vétérinaire qui devient cannibale, et qui a permis à la réalisatrice de devenir la cheffe de file d'un renouveau du film de genre tricolore en revisitant le film d'horreur. 

"Un de mes buts a toujours été d'amener le cinéma de genre ou des films 'ovniesques' dans des festivals généralistes pour arrêter d'ostraciser un pan de la production française, déclare Julia Ducournau. Le genre permet aussi de parler de l'individu et très profondément de nos peurs et de nos désirs". Interdit aux moins de 16 ans, Grave avait suscité le malaise lors de sa diffusion au festival de Cannes en raison de la crudité de certaines scènes sanglantes - épilation se terminant par la dégustation d'un doigt ou corps à moitié mangé découvert au réveil.

Rien de tel avec Titane. Loin de faire l'unanimité parmi les critiques, le film mêle hybridation femme/machine, amour pour les voitures et quête de paternité. Il était le plus violent et trash de la compétition avec des scènes qui restent en mémoire, comme une auto-mutilation du visage par l'héroïne qui tente de se rendre méconnaissable, des scènes de sexe avec des voitures ou encore une série de meurtres spectaculaires.

Titane s'ouvre par un accident de voiture dont est victime le personnage principal, Alexia, dans son enfance. Son père est au volant, elle manque de mourir et ne doit sa survie qu'à une plaque de titane qu'on lui insère dans le cerveau et qui se devine au-dessus de son oreille.

On la retrouve jeune adulte, jouée par une actrice débutante mais bluffante, Agathe Rousselle. La jeune fille fait littéralement l'amour avec des voitures, hommage à Crash de David Cronenberg, et tue des hommes, façon Sharon Stone dans Basic Instinct mais au pic à cheveux. Son corps est comme hanté par une masse de métal qui grandit dans son ventre tandis qu'elle sue et saigne de l'huile de moteur.

En fuite après ces meurtres, Agathe Rousselle, fera la connaissance de Vincent (Vincent Lindon), pompier qui entre deux piqûres de testostérone dans la fesse pleure son fils disparu enfant. Il peut lui offrir un refuge, elle peut réparer sa perte: sur une "terre brûlée", un "amour inconditionnel" va naître, expliquait la réalisatrice.

Une jeune fille de bonne famille

Rien chez cette jeune réalisatrice au physique à l'air sage, au parcours d'intellectuelle, ne laisserait pourtant présager au premier abord d'un tel univers, basculant par moments dans le gore. Fille de médecins cinéphiles, père dermatologue et mère gynécologue, Julia Ducournau trouve volontiers dans son enfance des origines à cette fascination pour les aspects les plus perturbants du corps humains. "Depuis toute petite, j'ai entendu mes parents parler de médecine, sans tabou. C'était leur quotidien. J’avais mon nez fourré dans leurs livres", racontait-elle au moment de la sortie de Grave, soulignant que pour elle, "la mort, la décomposition étaient normalisées".

Née à Paris, Julia Ducournau a eu un parcours studieux. Passée par une classe préparatoire littéraire et une double licence de Lettres modernes et d'anglais, elle se tourne ensuite vers le cinéma en 2004, en intégrant la filière scénario de la Fémis.

Influences

Influencée par le cinéma de David Cronenberg, de Brian de Palma, de Pier Paolo Pasolini et du Sud-coréen Na Hong-jin, réalisateur de The Chaser, cette adepte de films de genre raconte aussi avoir été marquée par le célèbre film d'horreur Massacre à la tronçonneuse, vu en cachette à l'âge de six ans, et avoir eu ses premiers émois littéraires avec les Histoires extraordinaires d'Edgar Poe. Mais ses premières oeuvres, qui traitent déjà de mutations physiques, laissent très tôt apparaître ses obsessions.

Si elle revendique ces influences, Julia Ducournau réfute être définie par son genre :

Métamorphoses du corps féminin

Sélectionné à la Semaine de la critique au Festival de Cannes, son court-métrage remarqué Junior (2011) - dont l'héroïne porte le même prénom que celle de Grave, Justine, et est jouée par la même actrice, Garance Marillier, montre la métamorphose d'une adolescente garçon manqué. Vient ensuite Mange (2012), téléfilm réalisé pour Canal+ et déjà interdit aux moins de 16 ans, qui raconte l'histoire d'une ancienne obèse essayant de se venger de la personne qui l'a harcelée au collège.

Le cinéma de genre est une évidence pour moi, pour parler du corps. Du corps qui change, qui s'ouvre.
Julia Ducournau, réalisatrice de Titane

"Depuis la Fémis et, bien sûr, mon court métrage Junior, le cinéma de genre est une évidence pour moi, pour parler du corps. Du corps qui change, qui s'ouvre", indiquait-elle dans une interview au magazine Télérama. "A la Fémis, j'avais déjà réalisé un court métrage sur une fille qui se grattait jusqu'à se creuser un véritable trou dans le front, et c'est la première foi que j'avais eu recours à des effets spéciaux". Un univers qu'elle confirme avec Titane, à la mise en scène très soignée. "C'est déjà une grande cinéaste, il n'y a pas un plan du film qui serait à retirer", affirmait Gilles Jacob, président du prix Louis-Delluc, après son premier film, s'affirmant alors "certain qu'il y aurait une suite". C'est chose faite, avec la plus haute marche du podium.

Un festival plus féminin, plus inclusif 

Le jury aussi, cette année, était composé d'une majorité de femmes. Pourtant, la réalisatrice autrichienne Jessica Hausner assure que le genre n'a pas été un critère de choix pour la Palme d'or : "On a apprécié le film, et en plus c'est une femme". Reste que ce prix envoie un signal majeur pour une industrie qui s'interroge plus que jamais, quatre ans après l'affaire Weinstein et l'explosion du mouvement #MeToo, sur la place des femmes et l'égalité entre les genres.

Il y a aussi des héroïnes qui ne sont pas lisses, qui ne correspondent pas aux canons que l'on attend.
Iris Brey, spécialiste du "regard féminin" au cinéma

"Le geste fort (du délégué général Thierry Frémaux) a été de choisir un jury jeune, féminin et inclusif", commente Iris Brey, spécialiste du "regard féminin" au cinéma, qui salue le choix pour la Palme d'un film "extrêmement novateur et désobéissant". Ce prix, qui a "quelque chose de très contemporain", "donne le signal que l'on va vers un monde plus inclusif", et "montre qu'il y a aussi des héroïnes qui ne sont pas lisses, qui ne correspondent pas aux canons que l'on attend". Mais il reste encore du chemin à faire : cette année, seules quatre réalisatrices, sur 24 films, étaient en compétition.

Renate est Julie

Côté interprétation, c'est la Norvégienne Renate Reinsve, 33 ans, qui l'emporte pour sa performance dans Julie en 12 chapitres de Joachim Trier, dans lequel elle incarne une jeune femme en quête d'elle-même. Le désir, la fidélité, la maternité, la relation aux parents, les différences générationnelles... Toutes les questions qui agitent Julie sont explorées dans de film, à l'aune des grands sujets contemporains : place des femmes dans la société, écologie, invasion numérique.