Terriennes

Kamala Harris, première candidate afro-américaine à la vice-présidence des Etats-Unis

La sénatrice démocrate et ex-procureure Kamala Harris se prépare pour le premier débat télévisé des co-listiers dans la course à la Maison Blanche, au cours duquel elle affrontera Mike Pen, du parti républicain, dans un contexte de crise du Covid. <br />
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La sénatrice démocrate et ex-procureure Kamala Harris se prépare pour le premier débat télévisé des co-listiers dans la course à la Maison Blanche, au cours duquel elle affrontera Mike Pen, du parti républicain, dans un contexte de crise du Covid. 

 
©AP Photo/John Locher
La sénatrice démocrate et ex-procureure Kamala Harris se prépare pour le premier débat télévisé des co-listiers dans la course à la Maison Blanche, au cours duquel elle affrontera Mike Pen, du parti républicain, dans un contexte de crise du Covid. <br />
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<p>Kamala Harris ajuste son masque lors d'une audition au Sénat, à Washington, le 2 juin 2020. </p>

Joe Biden s'y était engagé : c'est une femme qu'il a choisie comme colistière dans la course à la Maison Blanche. Dans le sillage de la vague de colère provoquée par la mort de George Floyd, son choix s'est porté sur la sénatrice Kamala Harris. Première femme d'origine noire sur un ticket présidentiel aux Etats-Unis, elle est loin d'être une débutante en politique, forte d'une réputation de procureure intransigeante. Elle affronte ce mercredi soir son adversaire républicain lors d'un duel télévisé très attendu.

Une forte personnalité, des éclats de rire communicatifs, mais aussi des interrogatoires serrés au temps où elle exerçait les fonctions de procureure générale et une solide expérience dans les branches législative, judiciaire et exécutive du pouvoir... Voilà sans aucun doute ce qui a fait la différence pour Kamala Harris. C'est elle que Joe Biden, l'ancien vice-président de Barack Obama, a choisi pour affronter à ses côtés le républicain Donald Trump le 3 novembre 2020. 
 

La candidate démocrate à la vice-présidence Kamala Harris affronte mercredi 7 octobre son adversaire républicain Mike Pence lors d'un face à face télévisé très attendu sur fond de pandémie, tandis que Donald Trump est toujours soigné pour avoir contracté le virus de la Covid-19.
La candidate démocrate à la vice-présidence Kamala Harris affronte mercredi 7 octobre son adversaire républicain Mike Pence lors d'un face à face télévisé très attendu sur fond de pandémie, tandis que Donald Trump est toujours soigné pour avoir contracté le virus de la Covid-19.
©capture ecran / twitter

Candidate de l'unité ?

"J'ai l'immense honneur d’annoncer que j'ai choisi Kamala Harris, combattante dévouée à la défense courageuse des classes populaires et l'une des personnes les plus compétentes au service de l'Etat, pour colistière", a déclaré Joe Biden, 77 ans, le 12 août, mettant ainsi sa promesse à exécution, celle de choisir une femme comme colistière. 

Dès l'annonce officielle de sa candidature, Kamala Harris s'est dit convaincue que "Joe Biden peut rassembler les Américains, car il a consacré sa vie à se battre pour eux. Président, il saura construire une Amérique à la hauteur de nos idéaux... Je suis honorée d'être sa colistière et candidate à la vice-présidente, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'il prenne la tête du pays."

Depuis le mouvement de protestation historique contre le racisme et les violences policières provoqué par la mort de George Floyd, fin mai 2020, Joe Biden avait plusieurs fois souligné qu'il envisageait des candidates afro-américaines. Populaire chez les électeur.trice.s noir.e.s, à qui il doit en bonne partie sa victoire dans la primaire démocrate, ce vétéran de la politique - à 78 ans en janvier, Joe Biden serait le plus vieux président américain à prendre ses fonctions s'il remportait l'élection - sait que leur mobilisation est clé pour tout candidat rêvant de décrocher la Maison-Blanche.

Daniel Gillion, professeur de sciences politiques à l'université de Pennsylvanie, confirme qu'avec la soif de justice et de changement des manifestants qui se mobilisent depuis fin mai, les électeurs afro-américains "exigent une vice-présidente noire". La sénatrice Kamala Harris avait parlé avec vigueur et passion de l'émoi qui a saisi le pays en voyant Georges Floyd mourir, mais aussi de sa propre expérience de femme noire aux Etats-Unis.

En plein mouvement de protestation suite à la mort de Georges Floyd, elle déclarait : "La Loi sur la justice dans les services de police est la première étape pour que ceux qui portent un badge et une arme à feu fassent l'objet de poursuites en cas de faute et en assument les conséquences" :

Une femme forte, parfois jugée dure et rigide

La candidate à la vice-présidente démocrate n'a pourtant pas la réputation d'une femme particulièrement empathique et indulgente, même envers la communauté noire. Au Sénat, elle s'est fait connaître pour ses interrogatoires serrés, au ton parfois glaçant, lors d'auditions sous haute tension. Son passé de procureure pèse aussi contre elle, à commencer par ses initiatives visant punir durement de petits délits qui, selon ses critiques, affectent surtout les minorités. 

A la rencontre des électeurs, son image chaleureuse contraste aussi avec une certaine rigidité, fleurant parfois le manque d'authenticité. De la Caroline du Sud au Michigan, des électeurs noirs et progressistes déplorent sa réputation de dureté. "Elle est perçue par certains, surtout chez les jeunes noirs, comme faisant partie du problème, pas de la solution", souligne David Barker, professeur en sciences politiques à l'American University.

Incarnation du rêve américain

Reste que depuis les débuts de sa carrière, cette fille d'un père jamaïcain professeur d'économie, et d'une mère indienne, aujourd'hui décédée, chercheuse spécialiste du cancer du sein, accumule les titres de pionnière.

Kamala Harris a grandi à Oakland, dans la Californie progressiste des années 1960, fière de la lutte pour les droits civiques de ses parents immigrés. Elle a fait ses études à l'université Howard, fondée à Washington pour accueillir les étudiants afro-américains en pleine ségrégation, et rappelle régulièrement son appartenance à l'association d'étudiantes noires "Alpha Kappa Alpha". 

Kamala Harris a aussi vécu une dizaine d'années au Québec, où sa mère enseignait à la prestigieuse université de McGill, rappelle aujourd'hui Valérie Plante, mairesse de Montréal :


"Ma mère me disait souvent : Kamala, tu seras peut-être la première à accomplir de nombreuses choses. Assure-toi de ne pas être la dernière", disait-elle lors de sa campagne malheureuse pour l'investiture démocrate. De fait, Kamala Harris fut la première femme et la première personne noire à être élue procureure de la Californie, puis première femme originaire d'Asie du Sud et seconde élue noire à siéger au Sénat.  Après deux mandats de procureure à San Francisco (2004-2011), elle a été élue, deux fois, procureure générale de Californie (2011-2017), avant de prêter serment au Sénat à Washington en 2017.

Mariée depuis août 2014 à un avocat père de deux enfants, Kamala Harris met en avant sa famille : elle avait choisi sa soeur Maya pour diriger sa candidature malheureuse à la primaire.  

L'ex-rivale devenue alliée

Kamala Harris connaît bien Joe Biden, qu'elle appelle parfois simplement "Joe" en public, car elle était proche de son fils, Beau Biden, décédé d'un cancer en 2015. "Lorsque Kamala était procureure générale, elle a travaillé en étroite collaboration avec Beau, se souvient le vétéran de la politique. J'ai observé comment ils ont défié les grandes banques, aidé les travailleurs, et protégé les femmes et enfants face aux mauvais traitements. J'étais fier à l'époque, et je suis fier désormais de l'avoir comme partenaire pour cette campagne".

Lors du premier débat démocrate, en 2019, elle avait pourtant surpris en attaquant avec virulence son futur allié sur ses positions passées concernant les politiques de déségrégation raciale dans les années 1970. C'est en racontant comment, petite fille, elle était dans l'un des bus amenant les écoliers noirs dans les quartiers blancs, qu'elle avait ému et bondi dans les sondages. Certains alliés de l'ancien vice-président ne lui ont pas pardonné de ne pas avoir montré de "remords" après ces critiques. Ils avaient mis en garde le vieux lion de la politique contre une colistière trop "ambitieuse", ce qui leur avait valu des accusations de sexisme de la part des soutiens de Kamala Harris.

Depuis, les deux démocrates se sont peu à peu réconciliés. Après avoir abandonné la course à l'investiture démocrate dès décembre 2019, Kamala Harris soutient désormais Joe Biden sans réserve. Plusieurs signes avant-coureurs annonçait le choix effectif de ce dernier, sans qu'il ne le confirme jusqu'à ce jour. Fin juillet, alors qu'il répondait aux questions de la presse, ses notes inscrites sur un carnet avaient été divulguées par les journalistes. Il saluait les qualités qu'il appréciait chez sa future colistière : "Pas rancunière", "A fait campagne avec moi et Jill", "Talentueuse", "D'une grande aide pour la campagne", "Grand respect pour elle".  

Peu après, le site spécialisé Politico annonçait, dans un texte pré-daté au 1er août, que Joe Biden avait choisi Kamala Harris. Une "erreur", finalement, démentait le site d'information. Le porte-parole de Joe Biden avait également démenti l'information sur Twitter et le candidat démocrate avait finalement annoncé qu'il ferait son choix la première semaine d'août, avant de différer son annonce d'une semaine.

Donald Trump face à une femme forte

Interrogé sur la possible nomination de Kamala Harris, qui le critique avec virulence - candidate à la primaire, elle avait promis de "mener le réquisitoire" contre lui -, le président républicain, d'ordinaire plus acerbe envers ses opposants, admettait pourtant, en juillet, qu'elle : "serait un bon choix". La vérité, pour Ian Sams, porte-parole de Kamala Harris alors qu'elle était candidate à l'investiture démocrate, c'est que : "Donald Trump n'a absolument aucune idée de comment gérer ou qualifier Kamala Harris... Il est déconcerté par les femmes fortes comme elle et, entre autres raisons, cela en ferait un choix très solide de vice-présidente".

Objectif 2024

Le vétéran de la politique Joe Biden a laissé entendre qu'il ne ferait qu'un mandat. Sa vice-présidente serait donc appelée à le remplacer en cas de grave souci de santé ou de décès, et elle devrait s'imposer en dauphine désignée pour l'élection de 2024. Avec l'espoir de briser, alors, l'ultime plafond de verre.