Terriennes

Ketanji Brown Jackson : première femme afro-américaine à la Cour suprême des Etats-Unis

Alors encore candidate à la Cour suprême, la juge Ketanji Brown Jackson, prête serment pour son audition de confirmation devant la commission judiciaire du Sénat, le 21 mars 2022, au Capitole à Washington. <br />
 
Alors encore candidate à la Cour suprême, la juge Ketanji Brown Jackson, prête serment pour son audition de confirmation devant la commission judiciaire du Sénat, le 21 mars 2022, au Capitole à Washington. 
 
©AP Photo/Jacquelyn Martin
Alors encore candidate à la Cour suprême, la juge Ketanji Brown Jackson, prête serment pour son audition de confirmation devant la commission judiciaire du Sénat, le 21 mars 2022, au Capitole à Washington. <br />
 

Joe Biden l'avait promis, il l'a fait. Il a choisi une femme noire pour siéger à la Cour suprême des Etats-Unis et son choix vient d'être validé par le Sénat. La nomination de la juge Ketanji Brown Jackson, favorite dès l'annonce du départ de son prédécesseur, est une première historique.

Comme un symbole de la nomination historique d'une femme noire à la Cour suprême, c'est la vice-présidente Kamala Harris, une autre femme incarnant le rêve américain pour les personnes issues de minorités, qui a présidé la séance de vote au Sénat qui, ce 7 avril 2022, et  confirmé le choix de Ketanji Brown Jackson avec le soutien de tous les démocrates et de trois républicains. Interrogée par un élu lors du processus de confirmation, elle jure de mettre à l'écart "ses opinions personnelles et toute autre considération inappropriée", dont sa couleur de peau, dans son examen des dossiers.

<p>La vice-présidente Kamala Harris, de père jamaïcain et de mère indienne, et première femme noire à accéder à la vice-présidence des Etats-Unis, sourit après que le Sénat a confirmé Ketanji Brown Jackson à la Cour suprême, au Capitole des États-Unis, le 7 avril 2022, à Washington.</p>

La vice-présidente Kamala Harris, de père jamaïcain et de mère indienne, et première femme noire à accéder à la vice-présidence des Etats-Unis, sourit après que le Sénat a confirmé Ketanji Brown Jackson à la Cour suprême, au Capitole des États-Unis, le 7 avril 2022, à Washington.

©Senate Television via AP

Sur les 115 juges ayant jusqu'ici siégé à la Cour suprême en 233 ans d'existence de l'institution, cinq femmes seulement ont siégé, quatre blanches et une hispanique, et deux hommes noirs, dont Clarence Thomas, nommé par George Bush père, est toujours en fonction.

La confirmation, que la juge Jackson a regardée en direct depuis la Maison Blanche aux côtés du chef de l'Etat, a été accueillie par une ovation debout des démocrates dans l'hémicycle. Joe Biden la décrit, dans un tweet, comme "l’un des plus brillants esprits juridiques de notre nation", qui sera une juge à la Cour suprême "exceptionnelle". Il n'a eu cesse de vanter les "qualifications extraordinaires" de cette diplômée d'Harvard, qui possède une expérience dans le privé et le public et a été avocate et juge fédérale. Le président démocrate, pour qui cette nomination, la première de son mandat à la Cour suprême, est un indéniable succès politique, l'a invitée à s'exprimer à ses côtés dès le lendemain de sa nomination.

Les démocrates ont mis en avant son expérience et le soutien dont elle dispose auprès de syndicats de policiers et d'anciens procureurs. "Vous êtes ici parce que vous le méritez et personne ne me volera ma joie !" a lancé le sénateur noir Cory Booker lors de l'audition, dans une envolée qui a arraché une larme à la magistrate.

"Le vote d'aujourd'hui est le résultat de plusieurs siècles de travail, en particulier pour les femmes et les filles noires qui, trop souvent, ne se voient pas représentées dans les plus hautes sphères du gouvernement", a salué Alexis McGill Johnson, la présidente de l'organisation Planned Parenthood, qui gère de nombreuses cliniques pratiquant des IVG dans tous les Etats-Unis.

"I am the dream" 

A 51 ans, Ketanji Brown Jackson est magistrate à la Cour d’appel fédérale de Washington, nommée par Barack Obama en 20013. Mariée à un chirurgien, mère de deux filles, elle a un lien par alliance avec le président républicain de la Chambre des représentants de l'époque, Paul Ryan, qui la présente avec des louanges sur son "intelligence, sa personnalité et son intégrité".

Dans ma famille, il n'a fallu qu'une génération pour passer de la ségrégation à la Cour suprême.
Ketanji Brown Jackson

Ketanji Brown Jackson se souvient de son enfance, très stable, dans une famille d'enseignants installée en Floride. Son père avait ensuite repris des études de droit et est devenu juriste dans un conseil d'école, tandis que sa mère se hissait au rang de directrice. Aujourd'hui, la juge Ketanji Brown Jackson rend hommage à ses parents : "Après avoir vécu personnellement la ségrégation raciale ... ils m'ont enseigné, que contrairement à eux - qui avaient dû affronter de nombreux obstacles - si je travaillais dur, en Amérique, je pouvais devenir qui je voulais". Au lendemain de la confirmation de sa nomination, elle souligne : "Dans ma famille, il n'a fallu qu'une génération pour passer de la ségrégation à la Cour suprême".

Championne de concours d'éloquence dès le lycée, elle brille et rejoint la prestigieuse université Harvard, dont elle sort diplômée avec mention – la voie royale pour la Cour suprême. Dans les années qui suivent, elle alterne les expériences dans le privé et le public. Elle exerce dans des cabinets d'avocats mais aussi à la Commission des peines, une agence indépendante chargée d'harmoniser la politique pénale aux Etats-Unis.

La juge Jackson est déjà source d'inspiration pour les femmes noires, comme mes filles, leur permettant de viser plus haut.
Barack Obama, ancien président des Etats-Unis

La voix étranglée, quand elle prend la parol au lendemain de la confirmation de sa nomination, elle rend hommage aux militants des droits civiques et à leurs combats passés avec ces quelques lignes de la poétesse et militante Maya Angelou : "Apportant les présents que mes ancêtres m’ont donnés, je suis le rêve et l'espérance de l’esclave".

"J'espère simplement que ma vie, ma carrière, mon amour du pays et de la Constitution, et mon engagement pour l'Etat de droit et les principes sacrés sur lesquels cette nation s'est bâtie, seront sources d'inspiration pour les générations futures d'Américains", disait Ketanji Brown Jackson en apprenant qu'elle avait été choisie parmi trois juges noires finalistes. C'est un fait, à en croire les paroles de l'ancien président Barack Obama à l'annonce de sa nomination : "La juge Jackson est déjà source d'inspiration pour les femmes noires, comme mes filles, leur permettant de viser plus haut".

Duel face à Trump

Elle s’est notamment illustrée pour avoir relevé en 2019, dans une affaire liée à Donald Trump et à sa tentative de faire obstruction à l’enquête sur l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016, que "le principal enseignement des 250 ans d'histoire américaine, c'est que les présidents ne sont pas des rois", qu’ils "n’ont pas de sujets, liés par la loyauté ou le sang, dont ils auraient le droit de contrôler le destin". Elle a également fait partie du panel de juges qui a confirmé que l'ancien président républicain ne pouvait pas s'opposer au transfert de documents de la Maison-Blanche à la commission spéciale du Congrès qui enquête sur l’attaque du Capitole. Une affaire dans laquelle la Cour suprême a tranché, en désavouant Donald Trump.

Pédopornographie, race et transgenres

"Aujourd'hui l'extrême gauche a obtenu la juge de la Cour suprême qu'elle voulait", a fustigé le chef des républicains au Sénat, Mitch McConnell, juste avant le vote. Avant de confirmer sa nomination, les républicains ont attaqué la candidate sur son bilan de juge et l'ont accusée d'avoir prononcé des peines légères dans plusieurs dossiers de pédopornographie. Parmi ses détracteurs les plus virulents, le sénateur Ted Cruz l'a accusée d'avoir, tout au long de sa carrière, "milité pour les prédateurs sexuels" et retenu des "peines inférieures aux réquisitions dans 100% des dossiers de pédopornographie" qui lui ont été soumis. "En tant que mère, ces affaires m'ont horrifiée et en tant que juge, elles ont été parmi les plus difficiles... J'en fais encore parfois des cauchemars", a-t-elle rétorqué visiblement émue. "Je les ai toujours traitées très sérieusement, comme tous les autres crimes qui m'ont été soumis." 

Au-delà de son coup d'éclat sur les pédophiles, Ted Cruz a également laissé entendre que la juge Jackson soutenait la "théorie critique de la race". Dans l'esprit des conservateurs, cette théorie est enseignée à l'école et oblige les enfants blancs à se voir comme des oppresseurs et les enfants noirs comme des victimes. "C'est une théorie académique qui analyse le racisme au niveau institutionnel et n'est enseignée à mon sens qu'en faculté de droit", rappelle Ketanji Brown Jackson. "Mais je ne l'ai jamais étudiée ni utilisée dans mon travail de juge et je ne le ferai pas."

La sénatrice ultra-conservatrice Marsha Blackburn a pour sa part cherché à connaître sa position sur les athlètes transgenres et lui a demandé de définir le mot "femme". "Je ne suis pas biologiste", a sobrement répondu la candidate.

Une autre expérience de la vie 

La juge Ketanji Brown Jackson admet avoir "une expérience de la vie un peu différente" de ses collègues, et pas uniquement parce qu'elle est noire. "Et j'espère que cela peut avoir un intérêt", ajoute-t-elle pendant le processus de confirmation à la Cour suprême. Elle se distingue de ses futurs collègues, qui ont souvent des profils de procureurs : pendant deux ans, de 2005 à 2007, elle a été avocate dans les services de l’aide juridictionnelle à Washington, où elle a défendu des accusés sans ressources, fait unique pour une juge à la Cour suprême. Elle dit avoir été "frappée" par leur méconnaissance du droit et, une fois devenue juge, avoir pris "grand soin" d'expliquer ses décisions aux condamnés.

Pour ses détracteurs républicains, en revanche, à commencer par le chef des sénateurs républicains Mitch McConnell, ce n'est pas un atout, mais un problème : "En plein regain de criminalité, j'imagine que cela veut dire que les procureurs et les victimes de crimes ne partent pas avec l'avantage".

Dans sa famille, elle n'est pas la seule à avoir une expérience intime et personnelle du système pénal: un de ses oncles a écopé, en 1989, d’une peine de prison à vie, dans le cadre d'une loi très stricte qui impose la perpétuité après trois infractions à la loi sur les stupéfiants. Une expérience qui l’a "sensibilisée à l’impact de la loi sur la vie des gens", selon le témoignage d'un proche au Washington Post. En matière de lutte contre la criminalité, Ketanji Brown Jackson rappelle que "des membres de ma famille sont sur la ligne de feu, donc je suis très attachée à la sécurité publique", en référence à son frère et ses oncles policiers.

Joyce Beatty, représentante de l'Ohio, à gauche, et Joyce Beatty, représentante de Californie, à droite, passent de la Chambre des représentants à la chambre du Sénat pour assister au vote de confirmation de la candidate à la Cour suprême, Ketanji Brown Jackson, jeudi 7 avril 2022. 
Joyce Beatty, représentante de l'Ohio, à gauche, et Joyce Beatty, représentante de Californie, à droite, passent de la Chambre des représentants à la chambre du Sénat pour assister au vote de confirmation de la candidate à la Cour suprême, Ketanji Brown Jackson, jeudi 7 avril 2022. 
©AP Photo/J. Scott Applewhite

Une nomination très politique

Au-delà de la dimension historique de la nomination d'une femme noire à la Cour suprême, le choix de Ketanji Brown Jackson, comme toutes les nominations à la Cour suprême aux Etats-Unis, est très politique. Et ce pour la bonne raison que les juges sont nommés à vie. En quatre ans de mandat, Donald Trump a imposé trois juges (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett), ancrant encore davantage la plus haute instance judiciaire du pays à droite, avec désormais six juges sur neuf considérés comme plutôt conservateurs. De quoi avoir une influence considérable sur des enjeux sociétaux majeurs et très sensibles aux Etats-Unis, comme l’avortement, les droits de la communauté LGBT ou encore les armes à feu. La nomination de Ketanji Brown Jackson ne changera toutefois pas le rapport de force au sein du prestigieux collège de magistrats.

Elle remplacera le juge progressiste Stephen Breyer, 83 ans, qu'elle connaît bien pour avoir été son assistante. Elle a aussi salué "l'intégrité, le civisme et la grâce" de celui que les démocrates ont poussé à la démission pour éviter qu'il soit remplacé par un conservateur. Pour lui, le droit vise à "faire vivre ensemble des gens très différents, rappelle-t-elle. J'espère avoir le même état d'esprit".

Si les démocrates ont exercé une pression importante sur Stephen Breyer, le juge le plus âgé de la Cour suprême, à 83 ans, pour qu'il démissionne, c'est pour s'assurer que Joe Biden puisse nommer son remplaçant avec un Sénat encore à majorité démocrate, avec la voix prépondérante de la vice-présidente. Car les élections de mi-mandat approchent. Les républicains ont des chances de retrouver une majorité au Congrès en novembre. Ils pourraient donc décider de faire obstruction au candidat de Joe Biden. Les démocrates feront sans aucun doute campagne sur le caractère historique de cette nomination à l'heure où Joe Biden est à la peine dans les sondages.

La Cour suprême à Washington, le 23 avril 2021. Assis, à partir de la gauche, le juge Samuel Alito, le juge Clarence Thomas, le juge en chef John Roberts, le juge Stephen Breyer et la juge Sonia Sotomayor ; debout, à partir de la gauche, le juge Brett Kavanaugh, la juge Elena Kagan, le juge Neil Gorsuch et la juge Amy Coney Barrett.
La Cour suprême à Washington, le 23 avril 2021. Assis, à partir de la gauche, le juge Samuel Alito, le juge Clarence Thomas, le juge en chef John Roberts, le juge Stephen Breyer et la juge Sonia Sotomayor ; debout, à partir de la gauche, le juge Brett Kavanaugh, la juge Elena Kagan, le juge Neil Gorsuch et la juge Amy Coney Barrett.
©Erin Schaff/The New York Times via AP, Pool

L'esprit féministe et progressiste de "RBG"

La très progressiste juge Ruth Bader Ginsburg, icône féministe, n'a jamais voulu quitter d'elle-même la Cour suprême, malgré les discussions avec Barack Obama, et alors qu'elle avait des problèmes de santé récurrents. Résultat : après son décès survenu le 18 septembre 2020, à l’âge de 87 ans, en plein mandat de Donald Trump, et moins de deux mois avant l'élection présidentielle, elle a été remplacée in extremis par une magistrate conservatrice, Amy Coney Barrett. Le candidat Biden n'a pas obtenu gain de cause en proposant que le ou la successeur·e de "RBG" soit nommé·e par celui qui remporterait l’élection. C'est pourtant ce que Ruth Bader Ginsburg aurait elle aussi voulu. "Mon vœu le plus cher est de ne pas être remplacée tant qu’un nouveau président n’aura pas prêté serment", avait-elle précisé à sa petite-fille peu avant de mourir.

Avec Ketanji Brown Jackson à la Cour suprême, Joe Biden accomplit une deuxième nomination historique, après avoir choisi Kamala Harris comme vice-présidente. Si le Sénat confirme sa nomination, Ketanji Brown Jackson deviendra la première magistrate afro-américaine au sein de la plus haute institution judiciaire du pays. elle siègera à partir de la rentrée prochaine au sein de la Cour suprême la plus mixte de l'histoire américaine, avec trois autres femmes et un magistrat afro-américain, mais aussi plus conservatrice qu'elle ne l'a été depuis les années 1930.