Terriennes

Kubra Khademi : artiste de la résistance afghane

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L'artiste féministe afghane Kubra Khademi est réfugiée en France depuis sept ans. Les six femmes nues de l'affiche du Festival d'Avignon 2022, c'est elle et ses cinq soeurs. Une expression douloureusement actuelle au vu de la situation des Afghanes, un an après le retour des talibans au pouvoir à Kaboul. Rencontre avec une peintre, performeuse et plasticienne qui fait de la liberté du corps féminin le cœur de son œuvre.
 

C'était avant que les talibans ne reviennent au pouvoir, en août 2021. Voici plus d'un an que le festival d'Avignon, l'un des principaux festivals internationaux de spectacles vivants, avait fait appel à elle pour imaginer l'affiche de son édition 2022.

Alors Kubra Khademi avait créé ces six femmes nues, pour elle autant de symboles de liberté. "Ce dessin fait partie d'une série, explique-t-elle, composée surtout d'autoportraits ou de portraits de personnes que je connais, amie ou soeur –  j'ai 5 soeurs..." C'est la première fois que Kubra Khademi réalise une affiche : "La seule contrainte, c'était les trois clés, qui sont le symbole du festival. Le reste, ces femmes légères, qui flottent, c'est moi, mon idée de la liberté."

Je suis d'une génération afghane qui a grandi avec la paix, l'éducation, l'art, internet, la possibilité d'envisager un avenir.
Kubra Khademi

Liberté chérie

Une liberté que la performeuse et peintre afghane chérit depuis qu'elle a fui son pays en 2015. Cette année-là, l'artiste se promène, quelques minutes seulement, dans une rue de Kaboul, vêtue d'une armure métallique "anti-attouchements" qui épouse la forme de ses seins et de ses fesses, pour dénoncer le harcèlement de rue. S'ensuivent des menaces de mort qui l'obligent à s'exiler. "J'étais entourée de gens en colère qui se disaient 'on va la tuer'", raconte-t-elle aujourd'hui. Elle s'installe en France.

Née en 1989, cette féministe originaire de la province de Ghor, dans  le centre de l'Afghanistan, a étudié aux Beaux-Arts à Kaboul. En France, à 33 ans aujourd'hui, elle a trouvé "une seconde vie".  "Je suis d'une génération afghane qui a grandi avec la paix, l'éducation, l'art, internet, la possibilité d'envisager un avenir", rappelle Kubra Khademi, qui a aidé des dizaines d'artistes à quitter l'Afghanistan, comme elle l'explique au micro de TV5MONDE en septembre 2021, quelques semaines après que les talibans ont repris le pouvoir : "Nous commençons à faire sortir des artistes de plusieurs villes et provinces, des femmes surtout, que traquent les talibans. Tout l'art est menacé," expliquait-elle.

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Le fait est que, un an après le retour au pouvoir des talibans, l'art, en Afghanistan, est forcément clandestin, quand il n'est pas totalement à l'arrêt, comme l'explique Margaux Baralon sur TV5Monde :

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Le corps des femmes

À la Collection Lambert à Avignon, Kubra Khademi présente jusque fin août 2022, une exposition de tableaux évoquant des fresques mythologiques ou médiévales, comme deux femmes nues poignardant un dragon bleu, ou plus réalistes, des kalachnikov ou une tête de taliban sans visage.

Les femmes sont les principaux sujets de l'art de Kubra Khademi – un tabou en Afghanistan. Des femmes aux lignes simples, claires et naturelles : "Je ne dis jamais que mes dessins sont des "nus", souligne-t-elle. Son intention n'est pas de répliquer ce que la société applique aux femmes. "Les musées en sont déjà plein ! explique-t-elle. Je dessine des corps, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus naturel chez une femme, ce qu'elles possèdent. J'aime les représenter dans ce qu'il y a de plus simple, en contradiction avec toutes les complications que l'on applique au corps des femmes. C'est pour cela qu'elles semblent flotter, elles sont juste elles-mêmes." 

Kubra Khademi aime à repenser et réécrire l'histoire, et pas seulement la position du corps des femmes et sa réappropriation. "Dans mon univers féminin, c'est une femme, sans aucun doute, qui terrasse le dragon mythique !" assure-t-elle.

Détail d'une oeuvre de Kubra Khademi
Détail d'une oeuvre de Kubra Khademi
©KubraKhademi

Political bodies

Les oeuvres de la jeune Afghane se nourrissent de la situation de son pays. La guerrière, par exemple : quand elle l'a dessinée, à l'été 2021, c'était la première fois qu'elle dessinait une arme. "C'était aux Etats-Unis, juste après que les troupes américaines se sont retirées d'Afghanistan, un tournant décisif pour le pays, se souvient-elle. C'est une oeuvre qui questionne la guerre : sans arme, pas de guerre."

Sur le fond est retranscrit un poème de Rumi "aux accents très militaires dans les mots, même s'il ne traite pas du tout de guerre, mais des richesses de l'Afghanistan. Des richesses que les Etats-Unis, aujourd'hui, tirent des armes. C'est une oeuvre transculturelle."

Depuis New-York, où elle est en résidence d'artiste après le retrait des Etats-Unis d'Afghanistan, en 2021, Kubra Khademi réfléchit à la politique extérieure du pays. La plus longue guerre de l'histoire des Etats-Unis, c'était contre l'Afghanistan, souligne-t-elle. "J'essayais d'écouter mes émotions. Je me questionnais : qu'est-ce qui a détruit mon pays ? Tous mes univers féminins sont liés à ma position à l'égard des Etats-Unis." 

Son intention, assure-t-elle, n'est pas militante  : "Mais l'art n'est pas non plus une manière d'échapper à la réalité, au contraire, c'est ma manière d'y faire face ! Ce n'est pas abstrait, je ne fuis pas, je représente. Je ne cherche ni à plaire, ni à contrarier. Je fais ce que je veux . J'ai toujours été une artiste, je n'ai jamais songé à autre chose. Je ne me souviens pas d'un jour précis ou, tout à coup, j'ai fait ce constat, mais en grandissant, j'ai toujours voulu voir au-delà de la société." 

Aux racines : la poésie

Kubra Khademi a grandi baignée de poésie. "Mes parents sont illettrés, mais il y avait un Coran à la maison, et nous avons grandi dans cette culture. Il y avait toujours quelqu'un pour en lire les lignes, puis ma mère les mémorisait, comme elle ne savait pas lire. A chaque lecture, l'émotion était différente, comme quand on voit et revoit une oeuvre d'art."

Aujourd'hui, je suis à 200% libre, et je consacre chaque instant à l'art pour faire entendre ma voix.

Kubra Khademi

Aujourd'hui, bien sûr, l'Afghanistan lui manque. "Je connais sa culture, son peuple. J'y avais mes habitudes, mais ce n'était pas le paradis." Ce que Kubra Khademi ressent aujourd'hui, c'est un mélange de colère, de peur et d'empathie pour ce pays qu'on lui a volé. "J'y ai mes racines, mes arrière-arrière-grand-mères y sont nées. Mais je sais qu' il n'y a pas de place pour les femmes. Ici j'ai la liberté.... Aujourd'hui, je suis à 200% libre, et je consacre chaque instant à l'art pour faire entendre ma voix".