Terriennes

L'actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani, résistante malgré elle dans la vie et à l'écran

Une actrice et une femme sans fard, à visage découvert : l'Iranienne Golshifteh Farahani, lauréate du prix Danielle Mitterrand 2018.
Une actrice et une femme sans fard, à visage découvert : l'Iranienne Golshifteh Farahani, lauréate du prix Danielle Mitterrand 2018.
©LC

Dans Filles du soleil, le nouveau film d'Eva Husson, elle est la commandante d'un bataillon de femmes en lutte contre le groupe Etat islamique. Dans la vie, Golshifteh Farahani a dû partir en exil pour s'être trop dévoilée au goût de la République islamique d'Iran. Rencontre avec une rebelle.  

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Derrière un visage doux et mélancolique, une élégance sauvage et sans fard, Golshifteh Faharani dégage la force et le courage d'une guerrière. Sombre quand elle se retourne sur le passé et l’exil, elle s'illumine d'un sourire confiant dès qu'elle revient au présent. L'actrice franco-iranienne a joué dans une quarantaine de productions : des films d’auteurs, comme Poulet aux prunes ou La nuit a dévoré le monde, mais aussi d'immenses succès populaires, comme Pirates des Caraïbes ou Mensonges d’Etat. Son palmarès est impressionnant, sa vie l’est encore plus.

Golshifteh Farahani est née à Téhéran il y a trente-cinq ans, en pleine guerre Iran-Irak. Son père est écrivain, sa mère et sa sœur sont comédiennes, elle joue du piano. Tout juste admise au conservatoire de Vienne, en Autriche, elle va lâcher la musique pour le cinéma. Aujourd'hui encore, elle trouve un immense bonheur dans la musique et jure qu’elle y reviendra. En attendant, son oreille musicale lui a certainement été précieuse pour apprendre les langues des pays qu'elle traverse. Exilée en quête perpétuelle d’un endroit où se poser, elle en parle sept, dont l’anglais, le français et le kurde d’Iran - la langue de son personnage dans Filles du Soleil.

La mère bannie de l'Iran

En 2008, Golshifteh Farahani est au casting de <em>Mensonges d'Etat</em> de Ridley Scott, avec Leonardo DiCaprio et Russell Crowe.
En 2008, Golshifteh Farahani est au casting de Mensonges d'Etat de Ridley Scott, avec Leonardo DiCaprio et Russell Crowe.
©captureecran/youtube

Dix ans après Le poirier de Dariush Mehrju'i, son premier film, elle est une star en Iran. En 2008, Ridley Scott la fait jouer au côté de Leonardo DiCaprio dans Mensonges d’Etat. Elle est la première actrice iranienne à percer à Hollywood depuis la révolution islamique de 1979, à jouer sans voile. Elle fait la promotion du film tête nue, en décolleté.

C’en est trop pour le gouvernement islamique. A son retour en Iran, elle sera interrogée régulièrement pendant des mois. "J’ai tout dit, se souvient-elle. Je répétais toujours les mêmes choses. Quand je suis anxieuse, je parle trop." Les brimades ne cessent pas. Alors elle décide de partir. Du jour au lendemain, elle qui, en Iran, était devenu l'incarnation de la « mère » depuis son rôle de femme enceinte gazée pendant la guerre contre l’Irak dans M comme Mère, désormais, n’existe plus dans son pays. Direction les Etats-Unis, puis Paris, où elle s’installe pour plusieurs années. "Aux États-Unis, on me proposait que des rôles de terroristes. Je ne voulais pas. Pour moi, l’Iran ce n’est pas ça. C’est la beauté, la poésie", dit-elle d'un ton grave, un peu traînant.

A Paris, on a le droit d'être une femme.
Golshifteh Farahani

Ces années à Paris sont celles de l’affranchissement des interdits édictés par les mollahs. Adolescente, Golshifteh Farahani a été attaquée à l’acide en pleine ville par un homme qui ne la jugeait pas assez « couverte ». Ses vêtements l’ont sauvée et elle s’en est tirée avec des brûlures superficielles. Ce jour-là, elle a renoncé à sa féminité pour être invisible et pouvoir se promener tranquillement, faire du vélo… Les cheveux courts, les seins bandés, elle s’habillait comme un garçon. Forcée de résister pour vivre.
 
À Paris, avec la liberté pour moteur, elle peut enfin assumer sa féminité, ses envies : "A Paris, les femmes ne sont pas coupables, ressent-elle, aujourd’hui encore. En Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Afrique et même aux Etats-Unis, les femmes sont toujours coupables de ce qu’elles désirent vraiment. Elles ont toujours besoin de cacher quelque chose. A Paris, on a le droit d’être une femme." Golshifteh Farahani se découvre de nouveaux horizons.

Se libérer pour libérer les autres

Golshifteh Farahani, à nu, à la Une du magazine Egoïste en 2015.
Golshifteh Farahani, à nu, à la Une du magazine Egoïste en 2015.
©capturedecran/Egoïste

A plusieurs reprises, elle dévoile sa nudité en photo ou en vidéo. Et d’aggraver son cas aux yeux du gouvernement islamique, qui lui fait savoir que « L’Iran n’a plus besoin d’acteurs et d’artistes ». Même si elle s'en défend, sa rébellion personnelle acquiert une autre dimension : « Ma résistance est organique, pas politique », affirme-t-elle de sa voix veloutée. Son histoire personnelle en a fait l’icône de l’émancipation des femmes d’Iran, mais elle ne se veut ni victime, ni exemple. "Je ne suis pas le porte-drapeau de la cause féminine. Je suis le drapeau." Un drapeau qui, en Iran, cristallise beaucoup d’espoir, surtout chez les jeunes.

Si elle a bien conscience de « porter le regard de la jeunesse » d'Iran, elle ressent aussi une certaine responsabilité à l'égard des générations qui l'ont précédée. « Combien de fois me suis-je demandé pourquoi j’incarnais toujours des rôles tragiques ! Puis j’ai fini par trouver la réponse : regarde d’où tu viens, regarde ta mère, ta grand-mère, ton arrière-grand-mère… Regarde ton ADN. » En prenant conscience de la dimension "généalogique" de ses actes – une dimension qui, en occident, n’existe pas, ou si peu - elle espère dénouer les nœuds du passé pour épargner la génération à venir. 

Golshifteh Faharani, lauréate du prix Danielle Mitterrand 2018

Comme Golshifteh Farahani, Danielle Mitterrand avait appris très jeune à "se rebeller contre les autorités qui se drapent dans leurs titres ou se cachent derrière leurs prérogatives". Des paroles auxquelles font écho celles de l'actrice franco-iranienne : "Je suis une rebelle dans la mesure où j’ai toujours refusé ce que l’on a voulu m’imposer sans pouvoir répondre à mes questions."
 
Le 3 novembre 2018, à Paris, l'actrice franco-iranienne, en baskets et veste garçonne, sans maquillage ni bijoux, vient recevoir le prix Danielle Mitterrand des mains de son fils Gilbert.
Le 3 novembre 2018, à Paris, l'actrice franco-iranienne, en baskets et veste garçonne, sans maquillage ni bijoux, vient recevoir le prix Danielle Mitterrand des mains de son fils Gilbert.
©France Libertés

L’exil, ce handicap

De sa vie en Iran, elle garde "les odeurs, les sons et un deuil éternel." L’exil, pour elle, a été une seconde naissance : "Mon regard a changé, mes rêves ont changé, ma vie, ma langue a changé". Mais aussi une amputation : "On essaye de faire sans le membre perdu, mais on est handicapé pour toujours. C’est une douleur avec laquelle on apprend à vivre, mais qui ne laisse jamais de répit." Depuis, elle a du mal à se fixer : "C’est comme avoir perdu un enfant et ne plus en vouloir après," dit-elle d'une voix soudain très lasse. Comment s’en sort-elle ? Avec de la douceur, de la tendresse. C’est le succès, avoue-t-elle, qui lui a évité l’aigreur.
 
Golshifteh Farahani ne rechigne pas devant les rôles exigeants qui ravivent la blessure de l’exil. Dans My Sweet Pepper Land, en 2013, elle interprète une institutrice qui tente d’émanciper par l’instruction les enfants des montagnes du conservatisme et du patriarcat du système tribal kurde. Dans son dernier film, Filles du Soleil, qui sort ce 21 novembre 2018, elle joue une Yézidie enlevée par l’EI qui, après d’être échappée, prend les armes.

Filles du soleil : la guerre au féminin

Lorsqu'Eva Husson lui a parlé du rôle de Bahar, Golshifteh Farahani a dit oui, sans hésitation, sans même avoir lu le scénario. Bahar est avocate, mariée et mère de famille. Jusqu’à l’irruption d'"hommes en noir"qui tuent son mari, kidnappent son fils pour l'éduquer au combat islamiste, font d'elle une esclave sexuelle et poussent sa sœur au suicide. Bahar va s’échapper et prendre le commandement d’un bataillon de femmes retranchées dans les montagnes. 

La présence d’une reporter de guerre française est prétexte aux flash-back qui retracent l’histoire de ces femmes. Une histoire qui est aussi celle de milliers de femmes yézidies enlevées dans nord de l’Irak par les islamistes entre septembre et novembre 2014. J'ai voulu montrer "des femmes fortes qui ne soient pas que des victimes ou des prostituées", dit la réalisatrice Eva Husson. Un aspect essentiel aux yeux de l'actrice, qui balaye d'un revers de main toute tentative de victimisation. "Ce qui m'a touchée, en Bahar, c'est qu'elle a tout pour être la victime par excellence, mais qu'elle ne l'est pas. Elle se bat et refuse ce statut de victime qu'il est si facile d'imposer aux gens, et aux femmes en particulier."

J'avais cette guerrière en moi. Je la connaissais très bien.
Golshifteh Farahani

Elle n'a jamais appris à manier une arme. Et pourtant, dans ce rôle, elle s'est découvert un rapport "affreusement naturel" avec les armes à feu. Elle en est la première surprise : "Il m'était très facile, presque inné, de manier une arme, une kalash. l'épauler, courir avec, l'ouvrir les yeux fermés, tirer. J'avais cette guerrière en moi. Je la connaissais très bien." 

Certaines naissent guerrières. Golshifteh Farahani est de celles-là. 
 

Et aussi ...

Entretien avec Golshifteh Farahani et Eva Husson dans l'Invité sur Tv5monde