Terriennes

L'association "Pro mujer" donne une voix aux femmes d’Amérique latine

©promujer.org
Belle présence de Pro Mujer à la conférence Women Deliver qui s'est tenue début juin 2019 à Vancouver.

Avortement interdit et passible de prison dans certains pays, femmes en tête des populations les plus pauvres, accès à la santé semé d'embûches : la condition des femmes est loin d’être au beau fixe sur le continent sud-américain. Pourtant, cette région du monde passe trop souvent sous le radar des combats pour les droits des femmes. Rencontre avec Maria Cavalcanti, présidente de l'organisme Pro Mujer, lors de la Conférence Women Deliver à Vancouver.

Dans l’immense aire réservée aux organismes et aux ONG présents à la conférence Women Deliver (du 4 au 6 juin 2019 à Vancouver), Pro Mujer sensibilise les participants à la situation des femmes en Amérique latine.

Cet organisme, dont le siège est à New York, intervient au Mexique, au Guatemala, au Nicaragua, au Pérou, en Bolivie et en Argentine.
Pro Mujer se concentre sur l'aide économique aux Latino-Américaines, notamment en les soutenant dans leurs démarches pour créer une entreprise ou trouver un emploi durable et de qualité. Il leur offre des services financiers et de formation, ainsi que des conseils pour tout ce qui concerne l’univers numérique.

En 29 ans d'existence, Pro Mujer a distribué en prêts plus de trois milliards et demi de dollars et est intervenu auprès de deux millions de femmes dans ces six pays d’Amérique latine. 

"Au cours des deux dernières décennies, un nombre important de femmes en Amérique latine ont pu entrer sur le marché du travail, explique la présidente de Pro Mujer, la Brésilienne Maria Cavalcanti, ce qui a permis de réduire considérablement les problèmes de pauvreté dans la région. Mais moins de 50 % des Latino-Américaines travaillent. Et celles qui travaillent ont besoin d’un emploi de meilleure qualité, un emploi qui va leur permettre de vivre confortablement et leur offrir un bel avenir." 

©CF

C’est en Amérique latine que l’on trouve les plus grands taux d’iniquité de revenus entre les sexes. Beaucoup de femmes travaillent pour des salaires de misère dans des emplois précaires qui ne leur offrent aucune perspective d’avenir gratifiant et aucune sécurité financière, encore moins une indépendance. Une indépendance et une sécurité parfois vitales. 

Pas assez de soins de santé

"L’autre grand problème que nous avons sur le continent, poursuit Maria Cavalcanti, c’est que ces femmes n’ont pas accès à de bons soins de santé. Et souvent, elles doivent faire des choix : se faire soigner ou soigner les membres de leurs familles avant elles. Et dans la majorité des cas, ces femmes vont faire passer leurs enfants avant.  

Pro Mujer vient donc aussi en aide aux femmes en leur offrant des soins de santé comme des tests de détection de cancer, de diabète, des soins dentaires, etc. Au total, l’organisme a réalisé quelque 9 millions d’interventions médicales. 

Le fléau de la violence conjugale

"Enfin le troisième gros problème que nous avons en Amérique latine est la violence conjugale et le harcèlement, qui touche plus d’une femme sur deux. Nous sommes l’une des régions du monde où la situation est la pire, c’est endémique ! Cela doit cesser", précise Maria Cavalcanti. 

La présidente de Pro Mujer estime qu’un encadrement législatif est absolument indispensable dans les pays d’Amérique latine pour lutter contre ce fléau, donc un ensemble de lois pour protéger les femmes de la violence conjugale et des agressions et harcèlements sexuels, et des lois qui seront appliquées car sinon elles ne servent à rien. "Et bien plus encore, nous devons changer les mentalités sur ce continent, on ne parle pas de droits des femmes, on parle de droits humains ici. Les hommes et les femmes doivent travailler ensemble, main dans la main, pour que les choses changent en Amérique latine", avance Maria Cavalcanti. 

Un travail de longue haleine, car pour que des mentalités changent, il faut éduquer les nouvelles générations. "Nous devons travailler dans deux directions, estime Maria Cavalcanti. D’un côté nous apprenons aux générations de femmes plus âgées à travailler avec les nouveaux outils technologiques que sont les téléphones intelligents, les réseaux sociaux, etc. Et de l’autre, nous travaillons auprès des jeunes générations sur l’importance de l'égalité des genres, du respect des femme, etc. pour faire évoluer les mentalités".
 
La présidente de Pro Mujer ne veut pas préciser dans quel pays d’Amérique latine la situation des femmes est la pire et dans quel autre la meilleure, mais elle fait remarquer que dans six pays, le droit à l’avortement n’existe tout simplement pas, peu importe les situations, comme au Honduras ou au Salvador. "Et cela veut dire que dans ces pays, la vie d’une femme ne vaut rien. Ça ne peut pas durer, nous ne pouvons pas continuer à être invisibles en Amérique latine" fait remarquer Maria Cavalcanti.

Au Salvador, une femme qui fait une fausse couche risque encore d'être accusée d'avoir voulu avorter. Ainsi seize femmes sont actuellement emprisonnées. Evelyn, enceinte à la suite d'un viol, comparaît devant la justice après avoir accouché d'un enfant mort-né. Elle encourt 50 ans de prison :

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"Ni Una Menos"

A ce sujet, Women Deliver avait parmi ses conférencières invitées la journaliste féministe argentine Vanina Escales, à l’origine du mouvement Ni Una Menos en Argentine pour légaliser l’avortement. Ce mouvement s’est concrétisé par des manifestations qui ont rassemblé des dizaines de milliers de femmes à Buenos Aires pendant des semaines.

Vanina Escales est aussi directrice de LatFem, un journal féministe. Elle est venue raconter à Women Deliver l’importance que le mouvement Ni Una Menos a eu sur la société argentine et comment il a réussi à mobiliser des centaines de milliers de femmes. Leur combat n’est d’ailleurs pas terminé car le projet de loi sur l’avortement n’a toujours pas été adopté en Argentine. 

"Beaucoup de travail à faire"

Et le combat est loin d’être terminé aussi pour les femmes d’Amérique latine. "La priorité des priorités, estime Maria Cavalcanti, c’est de mettre en place les conditions nécessaires pour assurer la sécurité des femmes sur le plan financier, mais aussi de leur santé physique et mentale, pour qu’elles puissent vivre dans un environnement sans violences physiques ni psychologiques, sans harcèlement. Et  ces changements ne pourront se faire sans l’adoption de lois et sans l’application de ces lois. Enfin il va nous falloir plus de femmes aux postes de décision, que ce soit en politique, dans la société civile ou dans le monde des entreprises. Cela va permettre de donner une voix aux femmes en Amérique latine et de les rendre visibles, car nous avons été oubliées dans la lutte globale des femmes. On a cru que les conditions des femmes s’étaient améliorées dans cette région car plusieurs pays ont enregistré des progrès économiques importants et sont sortis du sous-développement, mais ce n’est pas vrai". 

Maria Cavalcanti est fier du bilan de son organisme en presque trois décennies d’interventions : "Mais ce n’est pas assez. Nous devons faire plus, nous devons intervenir dans d’autres pays en Amérique latine. Et pour ça, il faut construire une plateforme pour échanger nos informations sur ces pays d’Amérique latine, afin de partager nos expériences et nos données. Nous devons ça à ces femmes qui font preuve d’un courage et d’une résilience exceptionnelles. C’est le message que nous sommes venus porter dans cette conférence."