Terriennes

"L'Atlas des femmes", pour une géographie féministe

Joni Seager, géographe, experte en géopolitique et consultante auprès des Nations unies, a signé la 5e édition de <em>L'Atlas des femmes </em>(Editions Robert Laffont).
Joni Seager, géographe, experte en géopolitique et consultante auprès des Nations unies, a signé la 5e édition de L'Atlas des femmes (Editions Robert Laffont).

Joni Seager se présente comme une géographe féministe. Experte en géopolitique et consultante auprès des Nations unies, elle vient d'achever la dernière édition de l' "Atlas des femmes", un énorme travail de compilation de données sur la condition féminine à travers le monde. Un entretien signé par nos partenaires Le Temps.

Il manquerait environ 126 millions de femmes en Asie et en Europe de l’Est à cause de la préséance donnée aux garçons. Et cela augmente. Les filles vont plus à l’école, mais toujours moins que leurs camarades masculins, et la quittent plus tôt. Les femmes représentent encore près des deux tiers des analphabètes dans le monde (estimés à 780 millions). La loi britannique prévoit que les titres nobiliaires ainsi que les biens immobiliers et fonciers qui les accompagnent ne puissent être transmis qu’à un héritier mâle…

Voilà quelques données parmi des centaines d’autres qui figurent dans L’Atlas des femmes (The Women’s Atlas), une mine d’informations factuelles sur la condition féminine à travers le monde, dont la cinquième édition a paru en français aux Editions Robert Laffont en décembre 2019. Cet immense travail de recherche et de compilation est l’œuvre de Joni Seager, féministe, géographe experte en géopolitique, professeure d’études mondiales à l’Université de Bentley (Boston) et consultante en matière de politique environnementale et de genre auprès des Nations unies.

Il a été démontré que lors d’une catastrophe climatique, le taux de mortalité sera généralement plus élevé chez les femmes. Il faut donc se demander pourquoi.
Joni Seager
Vous vous présentez comme "géographe féministe": comment définissez-vous ce champ d’études?

Joni Seager : L’objet principal qui intéresse la géographie féministe est l’observation des intéractions des gens avec leur environnement (social, naturel) pour tenter de comprendre pourquoi elles diffèrent en fonction de leur genre. Un exemple concret: dans les sociétés urbaines typiques, les hommes et les femmes ont une perception différente de leur ville. Nous avons tous des cartes mentales, des endroits où il est dangereux ou non d’aller, des lieux accueillants, etc. La géographie féministe analyse l’environnement urbain et montre comment il est structuré par – et de fait perpétue – les différences de genre. Ensuite, concernant l’environnement "naturel", il a été démontré que lors d’une catastrophe climatique, le taux de mortalité sera généralement plus élevé chez les femmes. Il faut donc se demander pourquoi, car, si vous êtes urbaniste ou travaillez dans la protection civile et que vous ne vous posez pas ces questions, vos plans d’évacuation ou de sécurité seront déficients.
 

Alors, on vous le demande: pourquoi les femmes sont-elles plus touchées par les catastrophes naturelles?

L’exemple de l’ouragan Katrina, en 2005, l’illustre bien, même s’il se trouve à l’intersection de plusieurs dynamiques sociales: la pauvreté et l’ethnicité, puisqu’il s’agissait surtout de femmes afro-américaines. Si vous êtes pauvre et que vous êtes une femme, vous avez moins de chances d’avoir un permis de conduire et une voiture. Aussi, deux jours avant l’ouragan, les transports publics ont été arrêtés à La Nouvelle-Orléans, et les autorités ont dit aux habitants d’évacuer. Comment faites-vous sans véhicule ? Vous êtes piégée.

Dans le livre, vous faites un constat alarmant: depuis 1990, plusieurs cas de viols et d’exploitation sexuelle ont été recensés au sein des "missions pour la paix" des Nations unies. Comment espérer que la situation des femmes s’améliore dans le monde si même au sein de ces organisations elles sont toujours violentées?

Rappelez-vous encore deux ans en arrière, nous avons vu éclater le scandale au sein de l’ONG Oxfam, puis d’autres. Je ne peux que désespérer face à ceux qui sont supposés être des good guys et qui exploitent, abusent, violent des femmes et des filles. Cependant, il faut se rappeler que le patriarcat est universel: cela ne devrait pas nous surprendre que des hommes en position de pouvoir, que ce soit dans un camp de réfugiés ou dans un studio hollywoodien, utilisent leur position pour contraindre des femmes. Mais oui, il y a un grand besoin d’égalité au sein de ces organisations, un besoin de meilleurs dispositifs de sécurité, de reconnaissance du problème. Il faudrait aussi davantage de femmes impliquées. Il ne devrait pas y avoir d’impunité et, malheureusement, les Nations unies ont un contrôle limité sur ces "gardiens de la paix" car selon la loi, ils doivent être jugés dans leur propre pays d’origine. Il faut que cela change.

Nous avons la preuve que beaucoup de filles arrêtent d’étudier au moment de leurs premières règles, car elles ont honte et n’ont pas d’accès à des toilettes propres et sécurisées.
Joni Seager

Parlons de choses positives: il semble que l’éducation des filles à travers le monde s’améliore…

Je dirais que l’éducation et l’alphabétisation augmentent, et c’est l’un des points "lumineux". Mais, le plafond reste bas : on voit peu d’augmentation après l’école primaire. Il y a encore beaucoup de cas où il s’agit de bouleversements familiaux, de problèmes économiques qui poussent les parents à retirer un enfant de l’école. Et cet enfant, la plupart du temps, c’est la fille, car son éducation est encore largement perçue comme moins importante que celle des garçons; dans beaucoup de pays, elle sera donnée en mariage par la suite.

Cela dit, beaucoup de choses peuvent être faites et sont déjà mises en œuvre: les Nations unies poussent les gouvernements à supprimer les frais d’études et d’uniformes par exemple. Un autre point important est l’accès à de bonnes installations sanitaires à l’école. Nous avons la preuve que beaucoup de filles arrêtent d’étudier au moment de leurs premières règles, car elles ont honte et n’ont pas d’accès à des toilettes propres et sécurisées. Les pays qui ont pris conscience de ces problèmes et ont agi en conséquence voient le nombre d’élèves filles augmenter.

Que dire de la préférence toujours donnée aux garçons dans de nombreux pays, avant la naissance (avortement si c’est une fille) et après (infanticide)?

La préférence pour le fils est plutôt commune dans de nombreux pays, mais à des niveaux différents. Il y a (dans l’Atlas, ndlr) ce petit graphique où l’on voit qu’aux Etats-Unis certains affirment préférer un garçon s’ils ne devaient avoir qu’un enfant. L’explication a peut-être à voir avec le désir qu’une lignée se perpétue… Dans quelques pays d’Asie notamment (Bangladesh, Chine, Corée du Sud, Inde, Pakistan et plus récemment au Vietnam), cette préférence est portée à un niveau tel qu’elle conduit à des interruptions de grossesse ou, ensuite, à de l’infanticide féminin. La raison est souvent économique, dans les classes moyennes notamment, où l’on suppose que les garçons représenteront une meilleure force de travail.

J’essaie cependant de ne pas nous laisser en dehors de cela : il y a des discriminations horribles, mais c’est facile de pointer du doigt ceux qui les commettent, "là-bas". Ici, au cours du repas de famille dominical américain, qui sera servi en premier? Qui aura la plus grosse part de viande? Les garçons. La préférence pour les garçons est universelle et se manifeste différemment, nous devons garder un œil sur nous-mêmes. C’est pour ça que j’adore la cartographie: elle permet de constater des similarités et des différences entre les diverses régions du monde en même temps.

Vous êtes aussi consultante en genre et environnement pour les Nations unies. Quel a été votre plus grand accomplissement dans ce cadre?

Cela fait vingt ans que je fais du consulting pour diverses branches des Nations unies, notamment l’Unesco et l’ONUfemmes. L’avant-dernier travail que j’ai réalisé représente un réel tournant: en 2016, nous avons publié la première synthèse d’un aperçu mondial des problématiques de genre et d’environnement que l’UNEP (programme des Nations unies pour l’environnement) ait jamais réalisée – The Global Gender and Environment Outlook. Cela a impliqué des dizaines d’auteurs, de contributeurs et de relecteurs. Je le vois comme une vraie référence: les décideurs ne peuvent plus dire qu’ils ne sont pas au courant de la nécessité d’impliquer une perspective de genre dans les problématiques environnementales. A titre d’exemple, on peut lire dans ce travail que les conséquences de l’utilisation de pesticides dans l’agriculture varient considérablement entre hommes et femmes: ces dernières y sont souvent plus exposées car les tâches de récolte, désherbage, nettoyage des vêtements contaminés et des contenants de produits chimiques sont plus souvent de leur ressort.