Terriennes

L'avocate et militante Hanane al-Barassi assassinée en Libye

Hanane al-Barassi dans sa voiture en Facebook live peu avant son assassinat.
Hanane al-Barassi dans sa voiture en Facebook live peu avant son assassinat.
Capture d'écran

L'avocate et militante féministe Hanane al-Barassi a été tuée en pleine rue à Benghazi. Elle défendait les droits des femmes, les victimes de violence, et dénonçait la corruption et les exactions de l'entourage du maréchal Haftar dans l'est de la Libye. Cet assassinat de sang-froid suscite une vive émotion dans le pays et dans le monde.

"Martyre de la vérité" peut-on lire sur sa pierre tombale. L'avocate libyenne Hanane al-Barassi a été inhumée le 10 novembre 2020 à Benghazi, la deuxième ville de Libye, dans l'est du pays. Quelques heures plus tôt, elle a été assassinée dans sa voiture, en plein jour, dans la Rue 20, l'une des plus grandes artères commerçantes de Benghazi. Elle a été abattue à bout portant par des hommes qui n'ont pas été identifiés. 

Quelques minutes avant de mourir, elle se filmait face caméra au volant de sa voiture, lançant une virulente diatribe contre le maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen, et son fils Saddam Haftar. Dans cette séquence, diffusée en Facebook live, elle se disait "menacée". La veille encore, elle avait annoncé sur les réseaux sociaux qu'elle allait publier une vidéo exposant la corruption du fils du dirigeant de la LAAF ("l'armée nationale libyenne" de Khalifa Haftar). Depuis des mois, anane al-Barassi dénonçait les exactions des milices du maréchal Haftar, la corruption, les détournements de fonds et les abus de l'administration qui s'est imposée dans l'est de la Libye.

Agée de 46 ans, issue d'une tribu influente de l'Est libyen, Hanane al-Barassi était une femme engagée qui dirigeait une association locale défendant les droits des femmes et donnait la parole aux victimes de violences dans des vidéos qu'elle diffusait ensuite sur les réseaux sociaux. Elle critiquait aussi haut et fort le gouvernement du maréchal Haftar...

Peu connue en Europe, Hanane al-Barassi était, en Libye, une figure médiatique respectée. Depuis l'annonce de la mort de cette femme sans peur, les hommages et les réactions se multiplient en Libye et dans le monde entier.  C'est une nouvelle "effrayante et épouvantable et un rappel douloureux de la réalité sur le terrain, en particulier pour les femmes. En toute impunité, les criminels continuent à s'en tirer au vu et au su de tous", écrit sur Twitter une autre avocate libyenne, Elham Saudi, elle aussi connue pour son engagement associatif.

En réponse à l'appel de l'ONG Lawyers for Justice in Libya, qui appelle à punir la violence et l'intimidation à l'encontre des femmes qui veulent participer à la construction d'une autre Libye, Elham Saudi souligne la réalité de la menace qui pèse sur les femmes libyennes qui s'expriment haut et fort : "Les campagnes d'intimidation, de menaces et de dénigrement visent à faire taire les femmes qui souhaitent voir un changement en Libye. L'impunité de la violence contre les femmes - en ligne et hors ligne - doit cesser."

Un appel auquel fait écho la réaction d'Amnesty International : "L'assassinat de Hanane al-Barassimet en évidence la menace qui pèse sur la vie des femmes qui s'expriment sur les questions politiques en Libye". L'organisation dénonce l'assassinat de celle qui a "critiqué la corruption de plusieurs individus affiliés aux groupes armés dans l'est de la Libye". L'ONG Human Rights Watch, elle, lance un appel aux autorités libyennes : "Les autorités de l'est de la Libye devraient enquêter rapidement sur le meurtre d'une avocate apparemment pour des raisons politiques". La mission des Nations unies en Libye, elle aussi, demande aux autorités d'agir pour mettre fin à l'impunité. 

Le maréchal Khalifa Haftar lui même, homme fort de l'Est libyen, condamne "en termes les plus fermes l'attaque qui a coûté la vie à Hanane al-Barassi", présentant ses condoléances aux proches de la défunte, dans un communiqué publié le lendemain du meurtre par son porte-parole. Le maréchal aurait souligné au cours d'une réunion "la nécessité d'intensifier les efforts pour appréhender les auteurs et frapper d'une main de fer ceux qui oseraient porter atteinte à la sûreté de la patrie et des citoyens".

Et pourtant, cet assassinat d'une militante engagée et critique du clan Haftar "rappelle d'autres crimes pour lesquels personne n'a été puni", commente Hanan Salah, chercheuse à l'ONG Human Rights Watch pour la Libye. Ce meurtre brutal ressemble à une exécution de sang-froid. Les groupes armés à Benghazi semblent penser qu'ils sont invincibles (...), les autorités doivent leur prouver qu'elles ont tort".

De fait, l'assassinat de Hanane al-Bassari intervient près d'un an et demi après la disparition de la parlementaire Siham Sergewa, enlevée par un groupe armé à Benghazi, après avoir critiqué l'offensive lancée par Haftar sur Tripoli. Elle n'est jamais réapparue. 

La France aura attendu trois jours pour condamner l'assassinat de Hanane al-Barassi, demandant aux autorités libyennes de faire "toute la lumière" sur cet "acte odieux" : "La France condamne fermement l'assassinat de l'avocate et militante des droits de l'Homme Hanane al-Barassi," déclare la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères Agnès von der Mühll, qui appelle à ce que "toute la lumière soit faite par les autorités libyennes pour que les responsables de cet acte odieux soient arrêtés et traduits en justice".

<p>Le maréchal Khalifa Haftar à l'Elysée, à Paris, en 2018, lors du sommet international "de sortie de crise".</p>

Le maréchal Khalifa Haftar à l'Elysée, à Paris, en 2018, lors du sommet international "de sortie de crise".

©AP Photo/Francois Mori

Après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye a sombré dans le chaos, déchirée entre le Gouvernement d'union nationale (GNA) basé dans l'Ouest à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, et un pouvoir incarné par Khalifa Haftar qui s'est imposé sur l'est du pays, soutenu par plusieurs pays de la communauté internationale, dont la Turquie et la France. En mai 2019, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian explique dans un entretien au Figaro pourquoi la France soutient le maréchal Haftar : " Haftar a lutté contre le terrorisme à Benghazi et dans le sud de la Libye, et cela était dans notre intérêt, celui des pays du Sahel, celui des voisins de la Libye. Je soutiens tout ce qui sert la sécurité des Français et des pays amis de la France. "

Après l'échec de l'offensive du maréchal en avril 2019 pour s'emparer de la capitale, les combats ont cessé en juin 2020.  Un cessez-le-feu permanent a été conclu en octobre. Des représentants libyens de tous bords ont débuté ce 10 novembre des pourparlers directs en Tunisie, sous l'égide de l'ONU, pour trouver un règlement politique au conflit.