Terriennes

L'extrême droite espagnole lance l'offensive contre le droit à l'avortement

Manifestation contre l'avortement et l'euthanasie à Madrid, en Espagne, le 28 novembre 2021. Le gouvernement espagnol a approuvé le 17 mai 2022 un projet de loi qui élargit le droit à l'avortement pour les adolescentes.
Manifestation contre l'avortement et l'euthanasie à Madrid, en Espagne, le 28 novembre 2021. Le gouvernement espagnol a approuvé le 17 mai 2022 un projet de loi qui élargit le droit à l'avortement pour les adolescentes.
©AP Photo/Paul White

Écouter les battements de coeur ou voir une vidéo de son foetus... Voilà ce que les médecins devront proposer aux futures mamans dans la région de Castille dans le centre de l'Espagne. C'est en tout cas la mesure défendue par un leader politique de l'extrême droite espagnole. De quoi propulser le débat sur l'avortement au centre de la bataille électorale qui débute dans le pays. 

La polémique est venue du numéro deux de la région de Castille-et-León (centre), Juan García-Gallardo. Le 12 janvier 2023, il annonce que les médecins de cette région du centre de l'Espagne vont devoir proposer aux femmes souhaitant avorter d'"écouter les battements de coeur de leur enfant" et de voir "une vidéo" du foetus. Une mesure destinée à "favoriser la natalité et soutenir les familles", pour ce membre de Vox, troisième force politique du pays ouvertement opposée à l'avortement.

Cette proposition est calquée sur une pratique en vigueur dans la Hongrie de Viktor Orban – grand allié du parti espagnol d'extrême droite – où, depuis septembre, les femmes enceintes souhaitant avorter doivent au préalable être confrontées aux "fonctions vitales" du foetus.

(Re)lire notre article ►​Blanka Nagy, la lycéenne hongroise qui veut mettre Viktor Orban face à ses responsabilités

Un droit à l'IVG renforcé par la loi

En Espagne, l'avortement a été dépénalisé en 1985, puis légalisé en 2010. Les femmes peuvent y avorter librement jusqu'à la quatorzième semaine de grossesse et avoir ensuite recours à l'IVG sous certaines conditions.

Le 15 décembre 2022, avec une faible majorité (190 voix pour, 154 contre et 5 abstentions), le Parlement espagnol a adopté une nouvelle loi qui fait figure de pionnière pour les droits des femmes en Europe. Le projet de loi avait été présenté en mai par la coalition de gauche, actuellement au pouvoir en Espagne. 

La nouvelle loi sur l’avortement reconnaît de nouveaux droits sexuels et reproductifs, comme la santé menstruelle, et garantit l’interruption volontaire de grossesse pour TOUTES les femmes.
Irene Montero, ministre espagnole de l’Égalité

Cette loi ouvre le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) pour les mineures de 16 et 17 ans sans autorisation parentale ou d’un tuteur. L’obligation d’un accord parental avait été mise en place en 2015 par le Parti conservateur précédemment au pouvoir. La deuxième mesure phare de ce texte est la suppression du délai de réflexion 3 jours qui était obligatoire avant une IVG. "La nouvelle loi sur l’avortement reconnaît de nouveaux droits sexuels et reproductifs, comme la santé menstruelle, et garantit l’interruption volontaire de grossesse pour TOUTES les femmes", se félicite Irene Montero, la ministre espagnole de l’Égalité,

Ce droit reste néammoins semé d'embûches, selon le gouvernement de Pedro Sanchez, qui va bientôt faire adopter par le Parlement une loi prévoyant de renforcer l'accès à l'IVG dans les hôpitaux publics où nombre de médecins font valoir leur droit à l'objection de conscience.

La Castille, fer de lance du discours pro-vie ? 

Dirigée par les conservateurs du Parti Populaire (PP), avec Vox comme allié minoritaire, la Castille-et-León est suivie de près par les observateurs. Les sondages donnent le PP vainqueur des élections nationales prévues fin 2023, mais dépendant du parti d'extrême droite pour obtenir une majorité et gouverner.

Nous devons éviter que ces forces politiques ne rentrent dans les institutions (...) car la menace est réelle.
Pedro Sanchez, Premier ministre espagnol

À gauche, le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez s'est emparé du sujet pour tenter de mobiliser un électorat modéré potentiellement effrayé par l'offensive idéologique de Vox. Dans une allusion à peine voilée à la Castille-et-León, première région espagnole à compter l'extrême droite dans son exécutif depuis la fin de la dictature franquiste, il a mis en garde, à Davos sur le danger que l’extrême droite arrive au pouvoir en Europe dans le cadre d'alliances avec la droite conservatrice.

"Nous devons éviter que ces forces politiques ne rentrent dans les institutions (...) car la menace est réelle, tout particulièrement dans les pays où les forces d'extrême droite ont le soutien de partis conservateurs traditionnels qui leur ouvrent les portes du pouvoir, a-t-il affirmé. 

Une femme manifeste avec son bébé dans les bras lors d'une manifestation contre l'avortement et l'euthanasie à Madrid, en Espagne, le dimanche 28 novembre 2021. 
Une femme manifeste avec son bébé dans les bras lors d'une manifestation contre l'avortement et l'euthanasie à Madrid, en Espagne, le dimanche 28 novembre 2021. 
©AP Photo/Paul White)

L'avortement au coeur de la campagne électorale

Dans l'embarras, le PP a tenté de se démarquer de Vox en assurant que la proposition de son allié ne s'appliquerait pas et qu'elle n'avait pas été transmise aux médecins de la région. Par la voix du porte-parole du gouvernement régional de Castille-et-León, Carlos Fernández Carriedo, il accuse Pedro Sanchez de "surjouer et de faire de la propagande".

Aucune pression ne sera mise sur une femme souhaitant interrompre volontairement sa grossesse, comme le prévoit la loi. Que cela soit en Castille-et-León ou dans tout autre endroit où le PP gouverne.
Alberto Núñez Feijóo, dirigeant du PP, Parti populaire, droite

"Aucune pression ne sera mise sur une femme souhaitant interrompre volontairement sa grossesse, comme le prévoit la loi. Que cela soit en Castille-et-León ou dans tout autre endroit où le PP gouverne", assure le dirigeant du parti, Alberto Núñez Feijóo, sur la chaîne Telemadrid. Arrivé l'an dernier à la tête du PP avec une image de modéré, ce dernier n'a pas caché son malaise vis-à-vis de Vox, qui "se trompe profondément" en lançant une polémique qui bénéficie "très clairement" au gouvernement Sanchez.

Le sujet a eu pour effet d'éclipser d'autres controverses touchant le gouvernement de gauche comme les effets pervers d'une loi destinée à durcir l'arsenal contre les viols qui a entraîné des libérations d'agresseurs.

Pour Antonio Barroso, analyste du cabinet de conseil Teneo, en imprimant sa marque dans le débat idéologique, Vox "essaie d'ouvrir une brèche au sein du PP en lançant des initiatives pouvant éloigner le parti du centre". Une situation pouvant profiter à Pedro Sanchez "pour mobiliser l'électorat de gauche en surfant sur ses craintes d'un gouvernement PP-Vox", ajoute l'expert.