Terriennes

"L’intouchable Harvey Weinstein" : portrait glaçant d’un prédateur sexuel à Hollywood

Dans son documentaire L’intouchable Harvey Weinstein, la réalisatrice établit un portrait glaçant de l’indéniable faiseur de stars devenu un prédateur sexuel à Hollywood. Entretien avec Ursula Macfarlane.

Exhibitionnisme devant une assistante, masturbation en présence de jeunes actrices, incivilités répétées envers les journalistes, chantages et intrusions dans la vie privée de ses collègues… Les témoignages sont effroyables et éclairent d'une lumière crue la face sombre d’Harvey Weinstein, producteur-vedette à Hollywood, nostalgique de l’âge d’or du cinéma américain et publiquement accusé de viols et de harcèlement sexuel par des dizaines de femmes évoluant dans le milieu du cinéma et du théâtre.

En donnant la parole à d’anciennes collaboratrices du producteur, au journaliste Ronan Farrow ayant révélé l’enquête dans les colonnes du New York Post ou aux femmes victimes d'abus sexuels, Ursula Marcflane retrace avec méticulosité le portrait de l’adolescent replet et ambitieux devenu "shérif" à Hollywood. Un shérif despotique prêt à user de son entregent pour nuire à la carrière de celles qui parviennent à se dérober à ses visées sexuelles.

Trois semaines avant le début du procès de Harvey Weinstein, prévu le 9 septembre, ce film qui suscite à la fois courroux et enthousiasme sort en salles en France ce mercredi. L’occasion d’en découvrir plus avec la réalisatrice Ursula Marcfarlane. Entretien.

Ursula Macfarlane a mené l'enquête. Elle réalise <em>L'intouchable Harvey Weinstein.</em>
Ursula Macfarlane a mené l'enquête. Elle réalise L'intouchable Harvey Weinstein.
©Roy Ackerman


Terriennes : Quels termes choisiriez-vous pour qualifier votre film ? Est-ce une réalisation militante ?

Ursula Macfarlane : C’est une question intéressante. Personnellement, je suis féministe et je pense que le pouvoir d’un film, c’est d’évoquer à travers la puissance des images et des mots, des sujets de sociétés importants. Le film est assez glaçant et fort, mais aussi subtil dans la mesure où il donne la parole aux ex-collègues et femmes victimes des abus sexuels de Harvey Weinstein sans détours. Je dirais donc que la réalisation découle de ma sensibilité féministe, mais aussi du mouvement #metoo.

D’où vient l’idée de cette réalisation ?

Quelques semaines après les révélations des actrices sur les harcèlements et abus sexuels de Harvey Weinstein, le producteur Simon Chinn m’a proposé de réaliser un film sur le sujet. J’ai aussitôt accepté car le mouvement #metoo représentait à mes yeux l’un des événements les plus importants de notre époque pour les femmes en terme de consentement. Il me paraissait important de le faire pour les générations suivantes.

Agents, producteurs ou comédiens, tous savaient que Harvey Weinstein abusait de son pouvoir
Ursula Macfarlane

Comment se fait-il qu’il ait fallu attendre quarante ans pour que la parole des femmes émerge dans le débat public ?

C’est l’une des questions abordées dans le film. Evidemment, beaucoup de journalistes se sont battus et ont essayé de briser l’omerta, mais c’était impossible pour plusieurs raisons. La première, c'est la difficulté pour les femmes abusées de témoigner après un viol. Les traumatismes sont divers et profonds. Certaines restent prisonnières d'un sentiment de honte et de dégoût, et feront tout pour dissimuler viol et agressions sexuelles. La deuxième raison que nous connaissons, ce sont les propositions financières d’Harvey Weinstein à plusieurs femmes victimes de ses agissements pour acheter leur silence.

Ensuite, je crois qu’il y a eu une complicité de la part de l’industrie hollywoodienne dans ces affaires d’abus. Agents, producteurs ou comédiens, tous savaient que Harvey Weinstein abusait de son pouvoir. Il était impossible pour les journalistes d’écrire là-dessus tant il était intouchable. Enfin, je pense que l’élection de Donald Trump a changé l’ambiance : une espèce de colère a commencé à jaillir chez les femmes, notamment après ses nombreuses déclarations sexistes…


Une séquence du film montre pourtant que ces agissements étaient l’objet de railleries explicites dans les séries, films et événements mondains.

Sans être prétentieuse, cette histoire figurait dans ma tête comme une tragédie grecque tant l'abus de pouvoir était énorme. Harvey Weinstein était un producteur extrêmement apprécié pour son intelligence, son amour et sa connaissance profonde du cinéma. Il a connu une ascension incroyable, mais s’est rapidement transformé en prédateur avec la fortune et le pouvoir. Il prenait des risques considérables, car sa réputation le précédait. Il se peut d’ailleurs qu’il y ait beaucoup d’autres femmes victimes de ses agissements qui n’aient pas témoignées. C’est immonde.

Harvey Weinstein était-il le roi d’Hollywood ? De quelle manière a-t-il acquis cette influence sur la presse et les personnalités politiques ? 

Il était brillant, doué et intelligent. Beaucoup d’employés de la Weinstein Compagny le disent eux-mêmes : travailler avec Harvey Weinstein signifiait être au top. Chaque jeune qui arrivait à New-York voulait absolument travailler avec lui. Il y avait beaucoup de pleurs dans les bureaux, mais ils apprenaient rapidement les rouages du métier. Beaucoup parmi les anciens employés de Harvey Weinstein ont de belles carrières dans le Hollywood actuel. C’est d’ailleurs lui qui a officieusement introduit certaines conventions à Hollywood. Avant les Academy Awards, il organisait des diners, envoyait des DVD aux jurés avant la sortie des films, ou les conviait à des séances privées.

Ainsi, les films produits par sa société ont-ils gagné au fil des ans de nombreux oscars. C’est ainsi qu’il a acquis une telle influence. Pour ce qui est de la presse, plusieurs fois nous avons eu écho d'histoires d’intimidations ou de contrats de livres et promesses d’entretiens exclusifs à certains journalistes. Il en conviait beaucoup à des soirées prestigieuses et mondaines avec des célébrités. Les gens étaient éblouis.

<p>25 février 2017, Rosanna Arquette au <em>Film Independent Spirit Awards</em> de Santa Monica, en Californie. Au début des années 1990, raconte-t-elle au <em>New York Times</em>, Harvey Weinstein l'avait fait venir à son hôtel pour prendre un script, accueilli en peignoir et lui avait demandé un massage. Au moment où elle lui recommandait une professionnelle, il lui avait pris la main pour la poser sur son entrejambe. </p>

25 février 2017, Rosanna Arquette au Film Independent Spirit Awards de Santa Monica, en Californie. Au début des années 1990, raconte-t-elle au New York Times, Harvey Weinstein l'avait fait venir à son hôtel pour prendre un script, accueilli en peignoir et lui avait demandé un massage. Au moment où elle lui recommandait une professionnelle, il lui avait pris la main pour la poser sur son entrejambe. 

©Photo by Richard Shotwell/Invision/AP, archives


À l'exception de Rosanna Arquette, aucune des actrices célèbres ayant dénoncées les agissements de Harvey Weinstein ne figure dans le film. Est-ce par crainte des filatures ou du boycott ?

Evidemment, nous avons contacté toutes celles qui furent parmi les premières à témoigner contre Harvey Weinstein, mais elles n’ont pas données suite à nos sollicitations. Sans doute qu’elles estimaient ne plus rien avoir à dire après leur tribune dans le New York Times. En soi, je suis assez contente des femmes présentes dans le film. Elles sont certes moins connues, mais elles sont talentueuses, courageuses et nous ont offert des témoignages profonds. Leur parole était donc puissante comme celle de toutes les autres victimes, célèbres ou inconnues.

De plus, il faut savoir que toutes les femmes présentes dans le documentaire ne sont pas actrices. Certaines sont d’anciennes collaboratrices d’Harvey Weinstein, notamment la dame que l’on voit au début du film. Il était important pour moi de montrer ce mode opératoire qui sévissait depuis quarante ans, et qui ne concernait pas que les actrices, mais toutes celles travaillant dans la profession cinématographique. Et fort heureusement, depuis les révélations liées à #metoo, il y a beaucoup d’activisme pour changer les règles. J’ai en exemple le comité des Screen Actors Guid Awards qui interdit désormais aux scénaristes, producteurs et réalisateurs d’inviter les actrices dans leur chambre d’hôtel.

Ce qu’il dit être une addiction sexuelle n'est, à mes yeux, qu'un abus de pouvoir.
Ursula Macfarlane

En dépit des excuses faites aux femmes et de sa thérapie pour addiction sexuelle, Harvey Weinstein a, par la suite, réfuté les accusations de viols et prétendu que ses relations étaient toutes consentantes… Comment comprendre ce revirement ?

Il n’a jamais admis ces accusations, en réalité. Il a toujours nié les viols et déclaré que ses relations étaient consentantes, et il ne fait que continuer à dire la même chose. Son procès commence le 9 septembre et je suis certaine qu’il va développer le même argumentaire. Ce qu’il dit être une addiction sexuelle n'est, à mes yeux, qu'un abus de pouvoir. Un simple abus de pouvoir comme on en voit tant chez les hommes dans ce milieu.

De nombreux protagonistes du documentaire ont subi harcèlement et intimidations. Et vous ?

Non, aucune pression. On a demandé plusieurs fois à Harvey Weinstein de nous accorder une interview pour le film. Il a toujours refusé. J’était surprise, d'ailleurs, car suite à mes discussions avec plusieurs personnes, je savais qu’il en aurait été capable. Je crois qu’après l’explosion du scandale, il était très occupé à préparer son procès avec ses avocats, donc la réponse est non.

<p>3 juin 2019. L'acteur Kevin Spacey lors d'une audition devant la cour de Nantucket, dans le Massachuchetts. Le 17 juillet 2019, les poursuites contre Kevin Spacey ont été abandonnées dans l'une des affaires d'agressions sexuelles visant l'acteur. D'autres enquêtes sont en cours.</p>

3 juin 2019. L'acteur Kevin Spacey lors d'une audition devant la cour de Nantucket, dans le Massachuchetts. Le 17 juillet 2019, les poursuites contre Kevin Spacey ont été abandonnées dans l'une des affaires d'agressions sexuelles visant l'acteur. D'autres enquêtes sont en cours.

©AP Photo/Steven Senne, archives


À l’exemple de Kevin Spacey, récemment acquitté de l'une des accusations d’abus sexuels qui pèsent sur lui, Harvey Weinstein a-t-il une chance de s’en sortir ?

Je préfèrerais être optimiste, mais le procès va être extrêmement difficile pour les femmes. A-t-il une chance de s’en sortir ? Absolument ! Harvey Weinstein s’est entouré d’avocats expérimentés et réputés qui feront tout pour discréditer la parole des victimes. J’espère donc que justice sera faite car ces femmes qui ont déposé plainte sont extrêmement courageuses.

Quel regard portez-vous sur le suicide du milliardaire new-yorkais Jeffrey Epstein, accusé de trafic sexuel sur mineures aux côtés d’éminentes personnalités politiques ?

C’est une situation complexe ! Je suis sûre qu’il y a des gens qui sont contents qu’il ne puisse plus faire de mal, tout comme il y en a d’autres qui sont atterrées, notamment les jeunes femmes qui ont porté des accusations contre lui.

Mee Too a-t-il marqué la fin de l’impunité dont jouissent les auteurs d’exactions sexuelles ?

J’espère que oui. Au-delà de cet optimisme, je crois qu’il faut revoir nos cultures et repenser les relations entre les hommes et les femmes. J’espère qu’en visionnant ce film, d’autres femmes auront le courage de s’exprimer et de faire entendre leurs voix. Toutes les voix sont importantes. L'essentiel, c'est de parler. Des initiatives comme ce film ou le mouvement #metoo sont salutaires. J’ai rencontré en France un grand nombre de jeunes journalistes très militantes qui disent que les positions vis-à-vis de #metoo sont nuancées. Même s’il faudra du temps pour que les choses bougent, il faut savoir qu’un mouvement a déjà commencé. Un  mouvement d'une très grande ampleur.