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L'Inuk Mary Simon nommée gouverneure générale du Canada : un pas vers la réconciliation

Justin Trudeau, chef du gouvernement du Canada, et Mary Simon, cheffe de l'Etat, le 6 juillet 2021 (Wikicommons).
Justin Trudeau, chef du gouvernement du Canada, et Mary Simon, cheffe de l'Etat, le 6 juillet 2021 (Wikicommons).

Cinquième femme à représenter officiellement Elizabeth II au Canada, Mary Simon devient la première autochtone gouverneure générale du pays. Au-delà de la polémique sur sa non-francophonie, cette ancienne diplomate pourrait donner à ses fonctions une dimension très politique en favorisant une difficile réconciliation nationale. 

Cheveux gris coupés au carré, vêtue d'une robe noire, Mary Simon a prêté serment le 26 juillet 2021, lors d'une cérémonie sobre, mais suivie, contrairement à l'habitude, par seulement 44 invités, dont le Premier ministre Justin Trudeau, en raison de la pandémie. "C'est avec humilité que je suis prête à devenir la première gouverneure générale autochtone du Canada", déclare-t-elle dans son premier discours officiel, lors de la cérémonie d'installation au Sénat, à Ottawa. "Je m'efforcerai de jeter des ponts entre les diverses origines et cultures qui reflètent le caractère unique et prometteur de notre grand pays", assure l'Inuk de 74 ans, qui s'engage à "représenter tous les Canadiens".

Une nomination historique

Engagée depuis toujours pour la reconnaissance des peuples autochtones et des préjudices subis, à commencer par les femmes, Mary Simon est la première Inuk nommée gouverneure générale. Une fonction à laquelle elle pourrait donner une autre dimension en oeuvrant pour la réconciliation nationale et en ouvrant la voie à la nomination d'autres dirigeant•es représentant•es des premières nations. ​"C'est la première mais pas la dernière", veut croire Zincia Francis, habitante de Toronto de passage dans la capitale canadienne. Jordan Glazer, étudiant de 22 ans, estime lui que "c'est un jour historique et une très grande victoire pour le Canada dans son entier".

Evoquant elle aussi une "journée historique" pour le Canada, la 30e gouverneure générale du Canada ajoute que la réconciliation du pays avec les premières nations, loin d'être aisée, exige un "effort quotidien". 

Un pas vers la réconciliation nationale ?

Mary Simon ayant toujours défendu les droits et la culture de son peuple, sa prise de fonction intervient à un moment crucial pour le Canada, confronté à des pages sombres de son passé et de sa politique d'assimilation. Des dizaines de milliers d'enfants amérindiens, métis et inuits ont été enrôlés de force dans des pensionnats pour autochtones de la fin du XIXe siècle aux années 1990, écartés de leurs familles et de leur culture. Des milliers n'en sont jamais revenus.

En mai 2021, la découverte des restes de 215 enfants enterrés près d'un ancien pensionnat autochtone ébranlait la société canadienne, et le monde entier. Dans un ancien pensionnat de Kamloops, l'un des 139 du genre dans le pays, les enfants autochtones étaient coupés de leurs familles et de leur culture avec pour objectif de les assimiler à la population dominante. Ils ont été quelque 150 000 métis et Inuits à y être enfermés de force à l’époque coloniale, comme l'explique la rédaction de TV5MONDE :

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Mary Simon a également participé en tant que témoin honoraire à la Commission de vérité et réconciliation, qui a permis, entre 2009 et 2015, d’entendre des milliers de témoignages de survivants des pensionnats pour autochtones afin d’éclairer cette page sombre de l’histoire du Canada.

Evoquant cette réconciliation avec les peuples autochtones, Justin Trudeau dit avoir "hâte de travailler" avec Mary Simon "pour bâtir un pays meilleur pour tout le monde". "Nous avons besoin de gens comme Mary Simon, parce que nous avons besoin de gens qui construisent des ponts et nous rassemblent", ajoute-t-il. 

Symboles et contradictions

La nomination de Mary Simon, une "personnalité immensément respectée au Canada", comme le dit l'écrivain innu Michel Jean dans le 64' de TV5MODE, revêt une une grande portée symbolique, malgré ses contradictions. Les francophones lui reprochent de ne pas parler le français, elle qui parle déjà l'innuk, une langue vieille de 5000 ans, souligne l'écrivain.

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Anglophone, inuitophone, mais pas francophone ?

S'exprimant en anglais, en inuktitut, mais peu en français, l'ancienne militante pour les droits des autochtones est souvent attaquée depuis sa nomination sur sa non-maîtrise du français, l'une des deux langues officielles du pays. Lors de sa prestation de serment, elle s'est une nouvelle fois engagée à l'apprendre. "C'est un défi pour elle, mais elle semblait sincère en le disant", remarque Michel Jean.

"Elle est déjà bilingue. Elle parle l’anglais et l’inuktitut. Qu’elle soit francophone ou pas, c’est une femme qui comprend très bien le système et qui a vécu personnellement le système colonial. Donc à mon avis, c’est une opportunité de réflexion et de renouvellement du poste de gouverneure générale et la signification du rôle du chef d’État dans une institution qui devient de plus en plus disputée," explique Marie Lebel, professeure d'histoire à l'université de Hearst à nos partenaires de Radio-Canada

Reste que, cepuis sa nomination, plus de 600 plaintes ont été déposées auprès du Commissariat aux langues officielles du Canada qui mènera une enquête sur le processus administratif de sélection des candidats pour représenter la monarchie britannique.

Ambassadrice entre deux mondes

En prêtant serment, Mary Simon rappelle qu'elle vit depuis toujours entre "deux mondes". Originaire du Nunavik, dans le nord du Québec, elle est née en 1947 à Kangiqsualujjuaq d’une mère inuk et d’un père britannique qui gérait un poste de traite de fourrure de la baie d'Hudson. Ancienne animatrice de radio, elle représente son peuple dans diverses instances depuis plusieurs décennies. 

La nouvelle gouverneure générale possède également une longue expérience en diplomatie, qualité prisée par le gouvernement Trudeau. Ambassadrice canadienne aux Affaires circumpolaires, elle a notamment présidé le Conseil circumpolaire inuit de 1986 à 1992. Ambassadrice du Canada au Danemark au début des années 2000, elle a représenté son pays au Conseil de l’Arctique de 1994 à 2003. 

Le Canada subit les conséquences disproportionnées des changements climatiques parce que l'Arctique se réchauffe plus rapidement que presque partout ailleurs sur la planète.
Mary Simon, gouverneure générale du Canada

La nouvelle gouverneure générale, pour qui la défense de l'Arctique reste l'un de ses chevaux de bataille, évoque également la crise climatique lors de sa prestation de serment : "Le Canada subit les conséquences disproportionnées des changements climatiques parce que l'Arctique se réchauffe plus rapidement que presque partout ailleurs sur la planète".

Au-delà de la représentation

​Au Canada, si le pouvoir exécutif est confié au Premier ministre, qui incarne le pouvoir, la gouverneure générale, elle, est la cheffe d’État, qui personnifie l’autorité. En effet, on oublie parfois que la cheffe de l’Etat canadien et sa souveraine reste la reine d'Angleterre Elizabeth II, et que le ou la gouverneur·e général·e en est le ou la représentant·e dans le pays. Une mission de représentation rémunérée par un salaire annuel de 290 060 dollars canadiens. 

Ainsi, Mary Simon est-elle appelée à représenter le Canada lors de ses visites à l’étranger et à recevoir les chefs d’Etat et ambassadeurs étrangers, ainsi que les membres de la famille royale d'Angleterre à la Citadelle de Québec ou à Rideau Hall, sa résidence officielle à Ottawa. Plus important encore, elle peut convoquer, proroger et dissoudre le Parlement. La gouverneure prononce le discours du Trône et c'est à elle qu'il incombe de promulguer officiellement toute mesure législative parlementaire.


Enfin, Mary Simon devient commandante en chef du Canada. Un rôle qui lui permet par exemple de nommer les colonels du Régiment royal canadien sur recommandation du ministre de la Défense.

Pour Marie Lebel, professeure d'histoire à l'université de Hearst, Mary Simon est appelée à transcender le rôle traditionnel de représentante de la reine d'Angleterre au Canada, à l'issue d'une nomination plus que symbolique : "C’est le début d’une remise en question de cette institution ancienne et des qualités que l'on a besoin de voir dans [rôle de] gouverneur général," explique-t-elle à nos partenaires de Radio-Canada. "En Finlande, avec un rôle qui n’est pas si différent de celui de notre gouverneure générale, l’ex-présidente Tarja Halonen avait par exemple développé l’aura d’une rock star. Et fait grandement progresser les enjeux d’égalité et de féminisme." écrit La Presse.

La gouverneure générale n'a aucun pouvoir sur la primauté du développement économique sur les droits autochtones.
Thierry Rodon, professeur de sciences politiques à l'université Laval à Québec

Pour Thierry Rodon, professeur de sciences politiques à l'université Laval à Québec, la nomination d'une représentante des premières nations à la fonction de gouverneure générale "est un pas de plus vers une réconciliation symbolique... mais la gouverneure générale n'a aucun pouvoir sur les politiques publiques donc cela ne changera rien à la question de l'accès à l'eau potable, la décolonisation de la relation établie par la loi sur les Indiens, la primauté du développement économique sur les droits autochtones..."

Quelques jours avant de prêter serment, Mary Simon s'est entretenue avec la reine Elizabeth II par vidéoconférence :

Mary Simon est nommée pour cinq ans et succède à une autre femme, Julie Payette, une Ancienne astronaute et ingénieure polyglotte, qui a démissionné en janvier après des accusations de harcèlement au sein de son bureau.