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L'IVG au temps du Covid-19 : une urgence, toujours

Premier des droits des femmes affectés par l’asphyxie des services de santé, l’interruption volontaire de grossesse passe au second plan en pleine crise sanitaire aiguë. Or les délais légaux pour demander une IVG font qu'elle reste une urgence. Elu.es et personnels de santé se mobilisent. Après avoir prolongé de deux semaines le délai légal de l'IVG médicamenteuse, le ministre de la Santé ouvre la porte à un dépassement du délai légal de l'IVG par aspiration pour "détresse psychosociale" en période de confinement. 

C'est une grande première en France : le ministre de la Santé Olivier Véran indique qu’en cas de recours à l’avortement au-delà du délai légal de 12 semaines de grossesse, les médecins pourront désormais utiliser "la détresse psychosociale" comme motif d’interruption volontaire de grossesse par aspiration. C'est une façon discrète de "s’assurer que toutes les femmes puissent trouver une solution d’accès à l’IVG durant cette période", selon le ministre de la Santé. Il répondait ainsi aux demandes répétées des associations et de parlementaires dont la sénatrice PS Laurence Rossignol, qui réclamaient un allongement du délai légal de deux semaines pour faire face aux aléas de la crise sanitaire. Olivier Véran précise néanmoins que cette disposition répond à des conditions exceptionnelles, mais que ce "sujet de société" reste "trop important pour être traité dans l’urgence".

Début avril, déjà, la Haute autorité de santé donnait déjà son feu vert au prolongement du délai légal pour demander une interruption volontaire de grossesse médicamenteuse à domicile : neuf semaines au lieu de sept. Les IVG médicamenteuses peuvent désormais être prescrites et suivies entièrement par téléconsultation. Une mesure adoptée pour assurer aux femmes une continuité de leur droit pendant l'épidémie de coronavirus. Saisie en urgence début avril par le ministre des Solidarités et de la Santé, la Haute autorité de santé reconnaissait "la nécessité de garantir le droit des femmes à l'IVG durant la période d'épidémie de Covid-19 en évitant autant que faire se peut d'aller en établissement de santé".  Elle définissait un nouveau protocole médicamenteux associant la prise de deux molécules, validé par le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) et l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Elle insiste en outre sur la nécessité de prévenir la douleur en prescrivant du paracétamol associé à l'opium ou à la codéine au lieu de l'ibuprofène, et d'éviter dans la mesure du possible que la femme ne soit seule à domicile.


Ce sont les obstétriciens qui avaient tiré la sonnette d’alarme. Auprès de personnels de santé débordés et en période de confinement, il devient très difficile pour les femmes de demander une interruption volontaire de grossesse dans le cadre prévu par la loi en temps normal. En France, le délai légal est de 12 semaines de grossesse, soit 14 semaines après la fin des dernières règles. Mais les difficultés à obtenir une consultation et/ou une place dans un bloc opératoire du fait du manque de personnel de santé disponible, les problèmes de transport et la fermeture de certaines structures durcissent les conditions face au délai légal.


"Les interruptions de grossesse sont considérées comme des interventions urgentes (circulaire de 2005, réactualisée en 2008, ndlr) par le ministère des Solidarités et de la Santé. Leur continuité doit être assurée", rappellent le ministre de la Santé Olivier Véran et la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa dans un communiqué du 23 mars. Restent que les femmes qui souhaitent recourir à l'IVG ont de plus en plus de mal à respecter le délai légal.

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Selon les écoutantes du Planning familial - qui peuvent répondre de leur domicile -, le numéro national dédié à l'avortement et à la contraception est particulièrement sollicité depuis le début de la crise sanitaire. Elles confirment que si les difficultés d’accès à l’IVG existaient avant la pandémie de Covid-19, elles se sont aggravées, même si certaines régions sont plus épargnées que d'autres. Le Planning familial maintient ses permanences et sa coprésidente au niveau national, Sarah Durocher, souligne "l’urgence accrue de répondre aux femmes concernées en leur donnant les bonnes informations, du fait du confinement et des difficultés d’accès aux établissements de soins réquisitionnés."

Les femmes affectées par le Covid sont prises en charge dans un circuit particulier.
Philippe Faucher, gynécologue obstétricien

En alerte sur les difficultés des femmes qui souhaitent recourir à une IVG, l'AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris) sensibilise les hôpitaux, tandis que les médecins gynécologues-obstétriciens tentent d'encadrer et de rassurer les patientes.  Dans cette courte vidéo, les docteurs Philippe Faucher et Jacky Nizard, président de l'association des gynécologues-obstétriciens européens et obstétricien de la Salpêtrière à Paris, expliquent : "J’ai besoin d’un IVG, comment faire ?"

Priorité à l'IVG médicamenteuse

Conformément aux "recommandations du Collège national des Gynécologues et Obstétriciens français pour les IVG en période de COVID 19", les consultations pour demande d'IVG sont maintenues, contrairement à celles pour les contraceptifs (la contraception d'urgence est délivrée sans ordonnance et la pilule contraceptive peut l'être avec une ordonnance périmée). Dans la mesure du possible, les soins sont regroupés dans une seule unité de temps et de lieu : consultation gynécologique, anesthésiste, prélèvements biologiques, échographie de datation... Les accompagnants, en revanche, ne sont pas admis.

La mifépristone ou RU 486 est un stéroïde synthétique qui agit comme antagoniste des récepteurs à la progestérone. Elle est utilisée pour l'avortement chimique du début de la grossesse.
La mifépristone ou RU 486 est un stéroïde synthétique qui agit comme antagoniste des récepteurs à la progestérone. Elle est utilisée pour l'avortement chimique du début de la grossesse.
©RTBF

Afin de limiter les contacts, tous les spécialistes préconisent actuellement de donner la priorité à l'IVG médicamenteuse en expliquant bien les raisons à la patiente : celle-ci peut se faire à la maison et ne nécessite aucune hospitalisation. Les obstétriciens espèrent bientôt pouvoir réaliser des IVG médicamenteuse par télémédecine (avec un suivi par Webcam). Le contrôle de ces IVG médicamenteuses se fait par un dosage de l'hormone de grossesse bêta-HCG, qui est ensuite transmis au médecin. 

Si la méthode médicamenteuse n'est pas envisageable, priorité à l'aspiration sous anesthésie locale, qui limite les moyens mis en oeuvre, la durée du séjour à l’hôpital et la complexité de l'intervention. En cas de manque de place en établissement, les hôpitaux de Paris ont réactivé de la "cellule de régulation" qui, en été, dispatche les femmes d’un hôpital à un autre. 

Deux semaines de plus pour avorter ?

Devant l'urgence à prévenir une recrudescence de grossesses non désirées, les médecins spécialistes de la grossesse et de l’accouchement préconisent un allongement du délai légal de deux semaines, de façon que les femmes aient jusqu'à 14 semaines de grossesse pour subir un avortement, soit 16 semaines après les dernières règles. Les sages-femmes, elles aussi, réclament un assouplissement des délais face à la crise sanitaire.

La sénatrice socialiste de l’Oise Laurence Rossignol, ancienne ministre de la famille, a voulu prendre les devants : craignant une vague de bébés non désirés, elle a déposé, le 20 mars, un amendement au projet de loi urgence covid-19 visant à faire passer de 12 à 14 semaines de grossesse le délai légal pour pratiquer une IVG. Elle proposait aussi de supprimer l'exigence d'une deuxième consultation pour les mineures (qui bénéficient de l’IVG anonyme et gratuite) puisqu'elles ne peuvent plus sortir sans attestation ni raison valable. 

Cette proposition d'assouplissement du droit à l’avortement a été mal accueillie : l’amendement a été rejeté.

Médecin-chef à la Maison des femmes de Saint-Denis, Ghada Hatem le regrette d'autant qu'elle avait déjà obtenu l’appui d'une clinique voisine de la Maison des femmes, qui acceptait de pratiquer des IVG sous anesthésie générale pour peu que le gouvernement accepte explicitement de prolonger le délai. Ghada Hatem veut maintenant interpeller Christelle Dubos, secrétaire d'État auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé. De son côté, le Planning familial continue à relayer l’inquiétude des femmes face à une grossesse non désirée auprès du gouvernement et exige du ministre de l’Intérieur français Jean-Christophe Castaner des garanties d’accès aux structures pratiquant les avortements.

Comme la Maison des femmes et le Planning familial, nombreux.ses sont celles et ceux qui continuent de réclamer une loi d'urgence pour faire face aux réalités : certains établissements hospitaliers et centres de planification n’assurent plus leurs missions face au droit à l'avortement, soit parce qu'ils doivent prioriser les soins aux personnes atteintes gravement par le coronavirus, soit par manque de créneaux opératoires et/ou de matériel de protection pour le personnel d’accueil et soignant.

Confinées sur le territoire français

L’urgence est d’autant plus aiguë que, depuis ce 17 mars - début du confinement - les femmes hors délais ne peuvent plus se diriger vers les Pays-Bas ou l’Espagne, qui autorisent l’avortement jusqu’à 22 semaines dans certaines conditions. En temps normal, elles sont déjà des milliers à dépasser les délais et à partir chaque année dans un autre pays pour y subir un avortement. Combien sont-elles, aujourd'hui, alors que les hôpitaux peinent déjà à faire face aux urgences vitales, à devoir se rendre à l'étranger pour avorter ? Difficile d’évaluer le nombre de femmes contraintes de dépasser les délais, car le confinement est encore trop récent pour donner le recul suffisant.

Pour l'heure, les femmes doivent se déplacer par leurs propres moyens, en l'absence de transports en commun, et compter sur la compréhension de la police pour passer la frontière au  vu de l'attestation de circulation "pour raison médicale". Le 26 mars, le planning familial a adressé au ministre de l'intérieur Christophe Castaner un courrier demandant à ce que les femmes hors délai puissent exceptionnellement se rendre à l'étranger pour avorter.

Chaque année, quelque 220 000 avortements ont lieu en France. Environ un quart des IVG sont réalisées hors de l'hôpital.