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Présidentielle en Pologne : l'IVG, un droit menacé

Manifestation pour défendre l'avortement en Pologne
Manifestation pour défendre l'avortement en Pologne
@APimages

Jour d'élection présidentielle en Pologne. Il y a deux mois, une proposition de loi avait suscité un tollé, même en plein confinement: le texte entendait durcir encore les restrictions au droit à l'avortement. Finalement, le Parlement polonais, dominé par les conservateurs nationalistes de Droit et Justice (PiS), avait écarté cette éventualité. Provisoirement, seulement, puisque la proposition de loi est renvoyée en commission. 

 

Il étaient 365 députés polonais à voter contre le passage immédiat au vote de cette proposition présentée par "Stop Avortement", un lobby proche de l'extrême droite dirigé par Kaja Godek, militante pro-vie et ancienne candidate aux élections européennes. La proposition avait recueilli l'appui de quelque 830 000 signataires, ce qui, pour la loi polonaise, autorisait sa présentation au Parlement, le quota des 100 000 signatures nécessaires étant largement dépassé. 

Je signerai la loi interdisant l'avortement eugénique, avant tout pour supprimer le droit de tuer des enfants atteints du syndrome de Down.
Andrzej Duda, chef de l'État polonais

Le président Andrzej Duda brigue son deuxième mandat lors de l'élection qui a été reportée à ce 28 juin. Et si ce projet était adopté par le Parlement, a-t-il récemment déclaré, il le signerait "certainement" : "Je signerai la loi interdisant l'avortement eugénique, avant tout pour supprimer le droit de tuer des enfants atteints du syndrome de Down (trisomie 21, ndlr)." 

Andrzej Duda en campagne électorale, février 2020 à Varsovie.©
Andrzej Duda en campagne électorale, février 2020 à Varsovie.©
©APimages/Czarek Sokolowski
Rejeté pour l'heure par la Diète, le texte vise à interdire l'un des cas d'avortement encore légalement autorisés : en cas de graves malformations de l'embryon. Pour ses partisans, il a pour but d'empêcher l'IVG lorsque des examens prénataux révèlent que l'enfant à naître risque d'être trisomique. S'il est adopté, ne resteront autorisés que l'avortement en cas de danger de mort pour la femme enceinte et en cas de grossesse résultant d'un viol ou d'un inceste.

"Mon vagin, c'est mon affaire"

Le 16 avril, date d'examen du projet, plusieurs dizaines de personnes dont de nombreuses femmes s'étaient rassemblées à proximité de la Chambre à l'appel du mouvement "Grève nationale des femmes". Bravant l'interdiction de rassemblement due  à la pandémie de Covid-19, les protestataires brandissaient des banderoles et des panneaux aux slogans sans ambiguïté : "Grève des personnes avec un utérus", "Mon vagin c'est mon affaire", "Rejeter le projet de Godek" ou encore "Bas les pattes de mon corps".
 
Manifestante pro-ivg près de la Diète à Varsovie, en Pologne, le 15 avril 2020.
Manifestante pro-ivg près de la Diète à Varsovie, en Pologne, le 15 avril 2020.
©APimages/Czarek Sokolowski
Ce n'est pas une première pour ces Polonaises déterminées : en 2016, déjà, elles avaient occupé la rue pour faire valoir leur droit à disposer de leur corps et à choisir le moment de leur maternité. Selon des associations, il y aurait près de 150 000 avortements clandestins en Pologne, avec tous les risques sanitaires et létaux qu'ils comportent. Sans compter les femmes qui vont avorter  à l'étranger.

La commissaire du Conseil de l'Europe pour les droits de l'Homme, Dunja Mijatovic, a critiqué il y a quelques jours, le 14 avril, les deux textes à l'étude. "Comme presque toutes les interruptions légales de grossesse pratiquées aujourd'hui en Pologne tombent dans cette catégorie (malformations congénitales), cette loi, si elle est adoptée, aboutira à interdire virtuellement l'avortement, affectant sérieusement les droits et la sécurité des femmes dans ce pays", a-t-elle déclaré.
Après une visite en Pologne en Mars 2019, la Bosnienne Dunja Mijatovic avait rédigé un rapport alarmiste, déclarant notamment : «Les autorités polonaises doivent en urgence adopter la législation nécessaire pour assurer l'accessibilité en pratique aux services légaux d'avortement». Un an plus tard, les plus radicaux de la très catholique Pologne récidivent.
 
Dunja Mijatovic dans un camp de réfugiés près de Bihac, en Bosnie, le 3 décembre 2019.
Dunja Mijatovic dans un camp de réfugiés près de Bihac, en Bosnie, le 3 décembre 2019.
©AP Photo/Darko Bandic

Un droit fragile et menacé à travers le monde

Le droit à l'avortement reste fragile ailleurs aussi dans le monde. Fin octobre 2019, l'Irlande du Nord après des années d'opposition, a fini par voter pour. Membre de l'Union européenne, Malte continue de l'interdire totalement, à comme une quinzaine de pays à travers la planète, souvent sous la pression des Eglises et/ou des conservateurs et des mouvements citoyens pro-vie : Congo, Egypte, Gabon, Guinée-Bissau, Madagascar, Mauritanie, République démocratique du Congo, Sénégal en Afrique ; Honduras, Nicaragua, Surinam, Haïti et République dominicaine en Amérique ; Philippines et Laos en Asie; Palaos en Océanie.
 
Mississipi : activistes anti-avortement
Mississipi : activistes anti-avortement
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Aux Etats-Unis, où l'avortement a été légalisé en 1973, certains Etats font pression pour rayer l'IVG des droits acquis. Et le lobbying pro-choice a gagné du terrain depuis l'élection de Donald Trump, en 2016.

C'est le cas du Texas, Etat républicain du Sud, qui demandait la possibilité d'interdire les IVG pendant la pandémie de coronavirus. Des défenseurs du droit à l'avortement ont réussi à contrer cette demande mi-avril 2020, en faisant annuler par une autre Cour un recours adressé à la Cour suprême des Etats-Unis. Saisie, la Cour fédérale d'appel de la Nouvelle-Orléans a dit non :  les avortements médicamenteux ne rentreront pas dans la liste des "opérations non urgentes" interdites pendant la crise.
Un camouflet pour les autorités du Texas mais aussi pour d'autres Etats conservateurs comme l'Alabama ou l'Oklahoma qui avaient décidé d'interdire toutes les IVG pour réserver les lits d'hôpitaux et les équipements de protection aux malades du Covid-19 et à leurs soignants.
 
Appliquer cette décision aux avortements médicamenteux semble indiquer qu'il s'agit d'un prétexte et n'a pas de réel lien avec la crise sanitaire.
James Dennis, juge à la Cour d'appel de la Nouvelle-Orléans

Appliquer cette décision "aux avortements médicamenteux bien qu'ils ne soient apparemment pas concernés semble indiquer qu'il s'agit d'un prétexte et n'a pas de réel lien avec la crise sanitaire", a estimé le juge James Dennis de la Cour d'appel fédérale de La Nouvelle-Orléans.

Suite à ce jugement, le cinquième dans ce dossier, les défenseurs du droit à l'avortement ont retiré mardi un recours adressé à la plus haute juridiction du pays, devenu caduc, même si les avortements chirurgicaux restent en partie interdits au Texas. 

Une preuve de plus du clivage sur l'avortement prévalant aux Etats-Unis, près de cinquante ans après la légalisation de l'avortement par la Cour suprême : d'un côté, les Etats côtiers garantissant un accès relativement aisé à l'IVG ; de l'autre, les Etats de la Bible Belt, la fameuse "ceinture" conservatrice et religieuse du Sud et du Centre qui, multipliant les législations restrictives, ont poussé de nombreuses cliniques à fermer leurs portes.

Le droit à l'avortement reste un combat. Selon les chiffres du planning familial français datant de 2018, une femme meurt toutes les 9 minutes d'un avortement clandestin quelque part dans le monde. 225 millions d'entre elles sont dépourvues d'accès à la contraception et 300 000 meurent de complications liées à la grossesse et à l'accouchement.