Terriennes

La Goulue : reine du Moulin Rouge, féministe et anti-conformiste

A gauche, La Goulue, la reine du chahut, commence à danser sur scène à peine âgée de 16 ans ; à droite, elle est devenue Maman Goulue, vendeuse d'allumettes sur la butte Montmartre.
A gauche, La Goulue, la reine du chahut, commence à danser sur scène à peine âgée de 16 ans ; à droite, elle est devenue Maman Goulue, vendeuse d'allumettes sur la butte Montmartre.

Son "coup de cul" l'a faite icône de la Belle Epoque et du French cancan, mais pas seulement. La Goulue - derrière ce surnom, Louise Weber rejetait les conventions imposées à ses contemporaines. Muse et amante de Toulouse Lautrec et grande gueule du gai Montmartre, elle a surtout vécu en femme libre, à une époque où cette liberté n'était réservée qu'aux hommes.

"Voilà mon mââââle !", lance-t-elle de son ton gouailleur. Sous les froufrous, et derrière un généreux décolleté, la Goulue était une féministe, anarchiste à sa manière ! Imaginez un peu la scène : arrivant au Moulin Rouge, accompagnée d'un bouc tenu au bout d'une laisse. Voilà comment elle décide de dénoncer l'article 213 du Code civil, selon lequel la femme se doit d'être obéissante à son mari, et d'être accompagnée d'un "mââââle" pour entrer dans un endroit public.

C'est dans le même esprit, en clin d'oeil provocateur, qu'elle va aussi porter un collier de chien en ruban de satin autour du cou, non pas comme une chaîne imposée par un quelconque maître, mais parce qu'elle seule est son maître. Tout au long de sa vie, elle ne dépendra de personne, et surtout pas d'un homme. Même dans le quadrille, danse dont on lui attribue l'invention avec sa codisciple la danseuse Grille d'Égout, les hommes tiennent le second rôle, et ce sont les femmes qui donnent la cadence, le plus souvent même sans cavalier.

De la petite Louise à La Goulue

Louise Weber est née à Clichy-la-Garenne, le 12 juillet 1866, d'un couple originaire d'Alsace. Le père est charpentier, la mère est couturière. C'est avec son père Dagobert, qu'elle apprend l'art du lever de jambe, le "chahut", premier nom du cancan. Dans le Paris assiégé par les troupes prussiennes, en 1870, la famille Weber connaît la faim. Des affres que Louise connaîtra à nouveau au crépuscule de sa vie. Mais petite fille, elle rêve déjà d'être la reine du spectacle. A 13 ans, elle devient blanchisseuse à la Goutte d'Or le jour, et la nuit, elle court les bals musettes.

 
"Elle est issue d'un milieu très modeste, elle écrit comme elle parle, fait des fautes, et se raconte au jour le jour. Elle a des tics de langage qui reviennent, mais aussi de jolies formules. Par exemple, quand elle se dispute avec l'un de ses nombreux amants, elle dit avoir quelques petites contrariétés intimes", nous raconte Maryline Martin, auteure de La Goulue, Reine du Moulin Rouge (Editions du Rocher) qui a pu se procurer le journal intime de Louise Weber, conservé au Moulin Rouge. Son surnom ? La légende veut qu'il lui vient de son habitude à finir les verres des clients, "En fait, elle a eu comme amant un certain Mr Goulu, mais il est vrai que, de par son physique généreux et son goût pour la bonne chair et la fête, ce nom lui allait plutôt bien !"

D'ou venait donc cet ADN féministe ? Selon la journaliste, qui s'est penchée sur ce destin hors du commun, "Louise a une revanche à prendre sur sa vie. Très tôt, elle se rend compte qu'elle a un petit plus, un talent, celui de danser, mais ce qui lui manque, ce sont les mots, elle va les remplacer par l'expression corporelle".
 
La "Terpsichore du lavoir" ou bien encore la "Vénus de la Pègre" va fréquenter aussi bien les grands de ce monde que les malfrats. "Elle n'est pas vénale, elle peut s'amouracher d'hommes riches et fortunés, ou d'un déménageur, comme 'Charlot 1' comme elle le nomme, là c'est lui qui vivait à ses crochets. Elle a besoin des hommes, mais veut aussi ne pas dépendre d'eux". "J'avais ma petite ménagerie sans homme et il ne me manquait rien", raconte La Goulue lorsqu'elle évoque dans ses mémoires son mariage avec José Nicolas Droxler, vendeur de "bimbeloterie" sur les boulevards. Comme nous l'explique Maryline Martin, La Goulue se rend compte à ce moment-là qu'elle va devoir lui donner son salaire, car une femme mariée qui pouvait travailler devait donner ses ressources à son mari.
 
Je suis tombée sur les peintures de Toulouse Lautrec, et j'ai ressenti un agacement. Cette femme, on voit ses jambes, on connait ses fesses, son décolleté, c'est juste un corps. J'ai eu envie d'en savoir plus. La Goulue, ce n'est pas juste une femme à poil dans des tableaux !
Delphine Gustau, auteure du spectacle La Goulue

 
La comédienne Delphine Grandsart, sacrée meilleure interprète lors des Trophées 2018 de la comédie musicale, donne vie à Louise Weber dite La GOULUE, sur une musique originale signée Matthieu Michard, qui l'accompagne sur scène à l’accordéon. 
La comédienne Delphine Grandsart, sacrée meilleure interprète lors des Trophées 2018 de la comédie musicale, donne vie à Louise Weber dite La GOULUE, sur une musique originale signée Matthieu Michard, qui l'accompagne sur scène à l’accordéon. 
"Elle était féministe car elle se considérait comme l'égale des hommes et elle vivait comme un homme, c'était révolutionnaire à l'époque. Elle était vulgaire, provocante, elle buvait dans leurs verres, et les hommes adoraient ça !", dit d'elle Delphine Gustau, auteure de la comédie musicale Louise Weber dite La Goulue, actuellement au Théatre de l'Essaïon.

L'autrice nous raconte pourquoi elle s'est passionnée pour cette femme : "J'ai un ami qui travaille au Moulin Rouge, j'y suis allée pour visiter. Je suis tombée sur les peintures de Toulouse Lautrec, et j'ai ressenti un agacement. Cette femme, on voit ses jambes, on connait ses fesses, son décolleté, c'est juste un corps. J'ai eu envie d'en savoir plus. Chaque fois qu'on parlait d'elle, c'était pour la ramener à des noms, Renoir, Lautrec (La Goulue fut l'amante et la muse des peintres Pierre-Auguste Renoir et Henri de Toulouse-Lautrec, ndlr), et toujours lié à sa plastique. Alors que c'était un pur esprit, une répartie, un humour. J'ai eu envie de montrer qui elle était, autre chose que des jambes et une danseuse. La Goulue, ce  n'est pas juste une femme à poil sur des tableaux !".

La Goulue, punk et reine du "buzz"

La Goulue est aussi un personnage en avance sur son temps, "car si elle n'avait pas les mots, pas les codes, elle savait se servir de ses contacts, et parmi eux se trouvaient de nombreux chroniqueurs de la presse, pas toujours tendres avec elle, mais elle savait en jouer pour faire parler d'elle. Elle intentait souvent des procès, ce qui lui permettait de faire la Une", précise l'auteure de sa biographie, qui reconnaît en elle une intelligence intuitive. Elle était en quelque sorte une pionnière du "buzz".
 
C'était une punk avant l'heure, une anti-système, une anti-pouvoir !
Delphine Gransard, comédienne
 

"C'est une punk avant l'heure", nous dit Delphine Grandsart, la comédienne qui incarne La Goulue dans le spectacle du même nom. "Même si on n'a pas de trace de militantisme de sa part, sans doute parce qu'elle était trop indépendante pour s'engager dans un groupe, mais pour moi elle était très proche des personnages très libertaires de cette époque, anti-pouvoir. D'ailleurs si elle quitte le Moulin Rouge, ce n'est pas seulement parce qu'elle est enceinte mais aussi pour être totalement autonome, et pas dépendante du star système."
 
Hé, Galles ! Tu paies l'champagne ! C'est toi qui régales, ou c'est ta mère qui invite ? 
La Goulue, s'adressant au Prince de Galles venu au Moulin Rouge
Pour travailler son personnage, la comédienne s'est elle aussi beaucoup documentée. En consultant les nombreuses coupures de presse conservées par le Musée Montmartre, elle voit à quel point cette femme est une rebelle. 
Delphine Gransard, dans "La Goulue", du 1er février jusqu'au 25 juin 2019 au théatre de l'Essaïon à Paris.
Delphine Gransard, dans "La Goulue", du 1er février jusqu'au 25 juin 2019 au théatre de l'Essaïon à Paris.
"Elle tutoye les Bourgeois, elle est toujours à l'amende. Elle est une des rares danseuses à refuser d'être cocotte, contrairement à ce qu'on pensait. Elle refusait d'être entretenue. Quand à son côté provocateur, qui oserait se balader avec un bouc en laisse dans la rue aujourd'hui ?"

"Reine du cancan, ce n'est qu'une partie de sa vie. Moi ce qui me plait, c'est de montrer la femme qu'elle était durant toute sa vie. C'était un personnage très moderne, et cela résonne avec ce qu'on peut vivre en tant que femme aujourd'hui. Sa liberté, elle l'a payée très cher car elle a fini dans la misère. Cette liberté, pour une femme, coûte très cher encore de nos jours, même si les choses ont évolué",
nous confie la comédienne, qui incarne sur scène  aussi bien la vieille femme que la petite Louise, en adoptant parfaitement son ton gouailleur et joyeusement provoc'.

Humaniste et dompteuse de fauves

Après avoir eu recours aux "tricoteuses" à plusieurs reprises, La Goulue tombe enceinte et donne naissance à "un Prince" (comprenez fils d'un prince, selon la rumeur qu'elle a elle-même lancée, puis entretenue, ndlr). Elle décide alors de quitter la grande scène  pour rejoindre le milieu forain. Devenue maman d'un garçon, Simon-Victor, dont elle paiera les dettes de jeu longtemps, elle s'improvise en danseuse du ventre orientale revisitée façon cancan, avec levers de jambes tout de même ! Le succès est au rendez-vous, pour un temps.

Tombée sous le charme d'un dompteur de fauves, elle entre elle-même dans la
©wikipédia
cage aux lions et devient alors une éminente belluaire, pour ensuite monter sa propre ménagerie ... sa petite entreprise. Elle éprouve d'ailleurs une véritable passion pour les bêtes, elle accueille les animaux de cirque malades et âgés ainsi qu'une multitude de chiens et de chats. On aurait presque pu la prendre pour la Brigitte Bardot de l'époque, plaisante Maryline Martin, car même pauvre, elle préfèrera "se priver de manger pour nourrir son chat ".

Autre aspect méconnu de Louise Weber, un humanisme viscéral. Depuis sa roulotte, il lui arrive souvent de préparer une grande soupe, comme une soupe populaire, qu'elle offre aux plus miséreux qu'elle. Même à la fin de sa vie, alors qu'elle se trouve dans un très grand dénuement, elle confie à un journaliste "Moi j'ai toujours été généreuse, mais je n'en veux à personne si on n'en fait pas autant pour moi".
 


Dans le dernier chapitre de sa biographie, intitulé la déchéance, on découvre
comment celle qui a fait vibrer l'illustre Montmartre a vécu ses dernières années. Dans sa roulotte, ou dans un logement situé tout près de l'Elysée Montmartre. La veille dame arpente son quartier. Le corps alourdi, les traits bouffis par l'alcool, la voix "perpétuellement enrouée de trop boire et trop fumer", cependant "devant sa destinée, elle ne connaît, ni aigreur, ni jalousie". Sur la Butte, elle est devenue "Maman Goulue" et vend cacahuètes, bonbons, allumettes, lacets et cigarettes aux prostituées de Pigalle et aux passants.

Louise Weber est morte le 29 janvier 1929, des suites d'une attaque d'apoplexie après dix jours d'agonie à l'hôpital Lariboisière à Paris. Sa dépouille a été transférée du cimetière de Pantin à celui de Montmartre en 1992, à la demande de ses descendants. A ce jour, dans ce beau Paris dont elle a fait la légende, aucune place ni rue ne porte son nom.

"Ses derniers mots, qui continuent de tourner dans ma tête faisant l'effet d'un disque rayé", écrit un journaliste qui l'avait rencontrée dans ses dernières années. Ses derniers mots les voici : "Dis-leur que j'ai été une bonne fille".