Terriennes

La journaliste Maria Ressa jugée aux Philippines : "Tais-toi ou tu seras la prochaine"

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<p>Conférence de presse de Maria Ressa à Manille, aux Philippines, lundi 15 juin 2020. </p>

Ancienne cheffe du bureau de CNN à Manille, la journaliste américano-philippine Maria Ressa a été reconnue coupable de "diffamation en ligne". Directrice d'un site d'information critique envers la présidence, elle encourt jusqu'à six ans de prison dans une énième affaire visant, pour les détracteurs du président Rodrigo Duterte, à les museler.

Maria Ressa, 56 ans, est la cofondatrice du site d'information en ligne anglophone Rappler, installé aux Philippines et lauréat de plusieurs prix internationaux de journalisme d'investigation. Rappler est visé par plusieurs procédures judiciaires après avoir publié des articles critiques envers la politique du chef de l'Etat, le président Rodrigo Duterte, à commencer par sa campagne sanglante et controversée contre le trafic de drogue.

Arrêtée le 29 mars dernier à l'aéroport de Manille, l'ex-journaliste de CNN, élue l'une des personnalités de l'année 2018 par le magazine Time, risque jusqu'à six ans de détention. Mais on ignore combien de temps elle devra purger si la condamnation devient définitive. Laissée libre dans l'attente de l'examen de son appel, elle répond aux journalistes : "Nous résisterons à toutes les attaques contre la liberté de la presse... C'est un revers mais ce n'est pas non plus inattendu. Ils essaient de nous effrayer, mais n'ayez pas peur."

Cyberdiffamation

C'est au terme d’un long feuilleton judiciaire que le procès de Maria Ressa et Reynaldo Santos, qui a signé l'article incriminé, a eu lieu. Tout a commencé en 2012, par un article faisant état de soupçons de liens entre l'homme d'affaires Wilfredo D. Keng et l'ancien président de la Cour suprême Renato Corona. Ce dernier aurait emprunté la voiture de sport du premier. L’article évoque également l’implication de l’homme d’affaires dans les trafics d’êtres humains et de drogue, précise par ailleurs le quotidien philippin The Philippines Daily InquirerLa plainte déposée par l'homme d'affaires a été rejetée en 2017, mais le dossier a ensuite été transmis au parquet qui a décidé de poursuivre Maria Ressa, ainsi que l'auteur de l'article, l'ancien journaliste Reynaldo Santos. Ce dernier, également déclaré coupable, est demeuré libre sous caution.

<p>Maria Ressa et Reynaldo Santos en conférence de presse à Manille, le 15 juin 2020. </p>

Maria Ressa et Reynaldo Santos en conférence de presse à Manille, le 15 juin 2020. 

©AP Photo/Aaron Favila

Les poursuites s'appuient sur une loi controversée sur la cybercriminalité, réprimant la diffamation en ligne, mais aussi le harcèlement ou la pédopornographie. Maria Ressa et son avocat ont souligné que cette loi sur la diffamation en ligne "n’existait pas au moment de la publication de l’article". C'est la mise à jour de l’article en février 2014 à l’occasion d’une correction orthographique mineure - Rappler avait remplacé le mot evation par evasion -, selon The Straits Times, qui aurait permis de relancer les poursuites.

Maria Ressa doit répondre de sept autres chefs d'accusation, dont fraude fiscale. Elle les a toutes rejetées, arguant que ce procès n'est qu'une tentative de plus du gouvernement Duterte pour dénigrer Rappler et tous les médias critiques du pays.


J'ai commencé ma carrière en 1986... On m'a tiré dessus, menacée, mais je n'avais jamais connu ce genre de mort à petit feu.
Maria Ressa, directrice de Rappler

"On m'a avertie : 'tais-toi ou tu seras la prochaine...' C'est en partie pourquoi j'ai été visée", racontait début juin 2020 à l'Agence France Presse la journaliste diplômée de Princeton, qui possède aussi la nationalité américaine. Elle révélait qu'en tant que responsable de Rappler, il lui était arrivé, fin 2016, de recevoir jusqu'à 90 messages d'insultes par heure. "J'ai commencé ma carrière en 1986 et travaillé dans tellement de pays. On m'a tiré dessus et menacée, mais je n'avais jamais connu ce genre de mort à petit feu," explique-t-elle.

Le gouvernement, sans surprise, rejette les accusations selon lesquelles cette affaire est politique. Le porte-parole du gouvernement, Harry Roque, a déclaré que Maria Ressa et ses sympathisants "se trompent de cible" et réaffirme que le gouvernement ne fait que  veiller à l'application de la loi, y compris pour les journalistes. 

Pour les organisations de défense des droits de l'Homme, en revanche, cette affaire, ajoutée aux procédures fiscales contre Rappler et aux efforts du gouvernement pour retirer ses accréditations au site, relève du harcèlement. "Ressa et l'équipe de Rappler sont visées pour leur couverture critique de l'administration Duterte", affirme Amnesty International. 

Human Rights Watch avertit que l'affaire n'aurait "pas seulement un écho aux Philippines, mais aussi dans de nombreux pays qui considéraient le pays comme favorable à la liberté de la presse". Quant au Réseau international de journalisme d’investigation (GIJN), il se dit indigné et alarmé par les accusations portées à l'encontre de Maria Ressa et Reynaldo Santos. Maria Ressa, invitée en 2019 à la conférence du GIJN, y est décrite comme une journaliste d'une intégrité irréprochable, digne représentante d'une longue tradition de jouralisme d'investigation dans son pays. 

Avec cette dernière attaque en date contre un média indépendant, le bilan des Philippines en matière de droits de l'Homme poursuit sa chute libre. L'archipel a récemment dégringolé à la 136e place (sur 180) dans le classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Et la condamnation de Maria Ressa apparaît comme un coup supplémentaire asséné à une liberté de la presse déjà mise à mal aux Philippines.

Liberté de la presse ?

Le verdict survient un mois après l'arrêt de la diffusion des chaînes d'ABS-CBN, principal groupe de médias philippin, après que le gouvernement ait promulgué un décret ordonnant leur fermeture. "À exactement 19 h 50 le mardi 5 mai, Noli de Castro, le présentateur de l’émission TV Patrol sur ABS-CBN, a dit adieu aux téléspectateurs", racontait ce jeudi 7 mai dans son éditorial The Philippine Daily Inquirer, relayé par Courrier International. L’écran est devenu noir – un moment "saisissant qui a fait revenir en mémoire le matin du 23 septembre 1972, quand les gens se sont réveillés et ont constaté que toutes les chaînes de télévision diffusaient des écrans blancs de ‘neige’", continuait  le quotidien de Manille, faisant référence à ce qu’il qualifie de "grand silence" de 1972, au moment de la promulgation de la loi martiale par Ferdinand Marcos, signalant le début de sa dictature, qui s’est achevée en 1986.

La guerre de Duterte contre la drogue

Le président Duterte menaçait depuis des années de fermer ABS-CBN qui, à l'instar de Rappler, a largement couvert la "guerre contre la drogue" du président, qui encourage policiers à tuer les trafiquants de drogue et toxicomanes présumés. Selon l'Agence philippine de lutte contre la drogue, les policiers ont tué au moins 5600 personnes suspectées de trafic de drogue, mais des organisations estiment que le véritable bilan est au moins trois fois plus élevé.

Une autre figure très critique à l'encontre de cette guerre contre le narcotrafic est la sénatrice Leila de Lima, en détention depuis trois ans pour trafic de drogue.