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Prix Nobel de la paix : la journaliste Maria Ressa, symbole de la liberté d'expression aux Philippines

Conférence de presse du 14 février 2019 à Manille, aux Philippines : Maria Ressa écoute la question d'un journaliste après son arrestation par des agents du Bureau d'investigation pour une affaire de diffamation, puis sa libération sous caution. 
Conférence de presse du 14 février 2019 à Manille, aux Philippines : Maria Ressa écoute la question d'un journaliste après son arrestation par des agents du Bureau d'investigation pour une affaire de diffamation, puis sa libération sous caution. 
©AP Photo/Bullit Marquez
Conférence de presse du 14 février 2019 à Manille, aux Philippines : Maria Ressa écoute la question d'un journaliste après son arrestation par des agents du Bureau d'investigation pour une affaire de diffamation, puis sa libération sous caution. 
<p>Conférence de presse de Maria Ressa à Manille, aux Philippines, lundi 15 juin 2020. </p>

Directrice d'un site d'information critique envers la présidence, la journaliste philippine Maria Ressa brave arrestations, poursuites et menaces pour continuer à exercer son métier malgré les efforts du gouvernement pour museler la presse. Retour sur le combat d'une journaliste entière et inflexible, distinguée par le prix Nobel de la paix 2021.

"Un monde sans faits, c'est un monde sans vérité et sans confiance", déclare Maria Ressa dans un entretien diffusé par son média d'investigation Rappler. Pour son combat pour la liberté de la presse, la journaliste philippine a reçu le prix Nobel de la paix 2021 : "Elle utilise la liberté d'expression pour exposer les abus de pouvoir et l'autoritarisme croissant dans son pays natal, les Philippines", explique le comité Nobel. Seule femme prix Nobel en 2021, Maria Ressa partage sa distinction avec un autre journaliste, le Russe Dimitri Muratov, pour "leur combat courageux pour la liberté d'expression" dans leurs pays respectifs. 

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"Le combat infaillible de Maria Ressa pour la liberté d'expression est un exemple pour de nombreux journalistes dans le monde, déclare la présidente du jury international du Prix Nobel, Marilu Mastrogiovanni. Son cas est emblématique des tendances mondiales qui représentent une réelle menace pour la liberté de la presse et donc pour la démocratie", ajoute cette journaliste d'investigation italienne.

Ces périodes où c'est le plus dangereux sont les périodes où c'est le plus important.
Maria Ressa

L'attribution du Nobel de la paix à des journalistes prouve que "rien n'est possible sans les faits", réaffirme Maria Ressa, bête noire du président philippin Rodrigo Duterte dont elle dénonce notamment la guerre contre la drogue. Son prix Nobel de la paix, dit-elle, est destiné à "tous les journalistes du monde", à qui elle promet de poursuivre son combat pour la liberté de la presse. "Nous avons vraiment besoin d'aide sur tant de fronts - il est tellement plus difficile et dangereux d'être un journaliste aujourd'hui".  Mais, ajoute la journaliste qui, en avril 2021, a reçu le prix de la liberté de la presse de l'Unesco,"ces périodes où c'est le plus dangereux sont les périodes où c'est le plus important".

Pilier de la liberté de la presse

Maria Ressa, 58 ans, est la cofondatrice du site d'information en ligne anglophone Rappler, créé en 2012 avec l'ambition d'offrir une vision audacieuse de l'actualité philippine à travers des reportages multimédias et l'utilisation des réseaux sociaux. Installé aux Philippines, le site est lauréat de plusieurs prix internationaux de journalisme d'investigation.

Rappler, le site de Maria Ressa, est visé par plusieurs procédures judiciaires après avoir publié des articles critiques envers la politique du chef de l'Etat, le président Rodrigo Duterte, à commencer par sa campagne sanglante et controversée contre le trafic de drogue. Rappler fait partie des sites qui ont publié des images choquantes des exécutions et ont interrogé les fondements légaux de ces opérations.

Ainsi les défenseurs de la liberté de la presse attribuent-ils l'origine des multiples procédures dont le site fait l'objet au gouvernement Duterte. Le président persiste néanmoins à nier tout rôle dans les poursuites contre Maria Ressa et Rappler, qu'il n'a pourtant pas hésité à qualifier de "site de fake news" après une publication sur l'un de ses plus proches conseillers. Malgré ces pressions et les risques encourus, Maria Ressa reste basée aux Philippines et continue de s'opposer au gouvernement. Dernier souci judiciaire en date : une énième accusation de diffamation, rejetée en août 2021.

Cyberdiffamation

Maria Ressa élue personnalité de l'année 2018, avant même que ses arrestations n'attirent l'attention internationale sur elle.
Maria Ressa élue personnalité de l'année 2018, avant même que ses arrestations n'attirent l'attention internationale sur elle.

Maria Ressa a été arrêtée une première fois en février 2019 dans une affaire de diffamation, puis deux mois plus tard quand Rappler a été accusé de violer la loi interdisant aux médias d'avoir un propriétaire étranger.

Arrêtée une nouvelle fois le 29 mars 2020 à l'aéroport de Manille, la journaliste risquait jusqu'à six ans de détention. Laissée libre dans l'attente de l'examen de son appel, elle répondait aux journalistes : "Nous résisterons à toutes les attaques contre la liberté de la presse... C'est un revers mais ce n'est pas non plus inattendu. Ils essaient de nous effrayer, mais n'ayez pas peur."

Long a été le feuilleton judiciaire qui a mené, en 2020, au procès de Maria Ressa et Reynaldo Santos. Tout a commencé en 2012 avec un article de Reynaldo Santos faisant état de soupçons de liens entre l'homme d'affaires Wilfredo D. Keng et l'ancien président de la Cour suprême Renato Corona - l'un aurait emprunté la voiture de sport de l'autre. L’article évoque alors l’implication de l’homme d’affaires dans les trafics d’êtres humains et de drogue, précise le quotidien philippin The Philippines Daily Inquirer

La plainte pour diffamation déposée par l'homme d'affaires Wilfredo D. Keng a été rejetée en 2017, mais le dossier a ensuite été transmis au parquet qui a décidé de poursuivre Maria Ressa, ainsi que l'auteur de l'article, Reynaldo Santos. 

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Le 15 juin 2020, Maria Ressa a été jugée coupable de diffamation et condamnée à six ans de prison. Elle reste en liberté sous caution tant que les procédures d'appel ne seront pas achevées, ce qui pourrait prendre plusieurs années.

Dénigrement, harcèlement, acharnement

Les poursuites contre Rappler et sa fondatrice s'appuyaient sur une loi controversée sur la cybercriminalité, réprimant la diffamation en ligne au même titre que le harcèlement ou la pédopornographie. Maria Ressa et son avocat avançaient que la loi sur la diffamation en ligne "n’existait pas au moment de la publication de l’article". C'est une simple mise à jour de l’article, en février 2014, à l’occasion d’une correction orthographique mineure - le remplacement du mot evation par evasion -, selon The Straits Times, qui aurait fait remonter l'article dans le temps et permis de relancer les poursuites.

Maria Ressa devait répondre de sept autres chefs d'accusation, dont fraude fiscale. Elle les rejetait toutes, arguant que ce procès n'était qu'une tentative de plus du gouvernement Duterte pour dénigrer Rappler, comme tous les médias critiques du pays.


On m'a tiré dessus, menacée, mais je n'avais jamais connu ce genre de mort à petit feu.
Maria Ressa, directrice de Rappler

"On m'a avertie : 'tais-toi ou tu seras la prochaine...' C'est en partie pourquoi j'ai été visée", racontait début juin 2020 à l'Agence France Presse Maria Ressa, diplômée de Princeton, qui possède aussi la nationalité américaine. Elle révélait qu'en tant que responsable de Rappler, il lui était arrivé, fin 2016, de recevoir jusqu'à 90 messages d'insultes par heure. 

Cheffe du bureau de CNN pendant vingt ans, à Manille puis à Jakarta, Maria Ressa s'est spécialisée dans le terrorisme, où elle a traqué les liens entre les réseaux mondiaux comme Al-Qaïda avec les activistes d'Asie du Sud-Est.

Avant de diriger une rédaction, Maria Ressa couvrait les zones de conflit : "J'ai commencé comme reporter en 1986 et j'ai travaillé dans beaucoup de pays à travers le monde, on m'a tiré dessus, on m'a menacée mais je n'ai jamais connu une telle mort à petit feu", explique-t-elle après sa première condamnation pour diffamation, en 2020.

<p>Maria Ressa et Reynaldo Santos en conférence de presse à Manille, le 15 juin 2020. </p>

Maria Ressa et Reynaldo Santos en conférence de presse à Manille, le 15 juin 2020. 

©AP Photo/Aaron Favila


Le gouvernement, sans surprise, a toujours rejeté les accusations selon lesquelles cette affaire de diffamation était politique. Le porte-parole du gouvernement, Harry Roque, déclarait que Maria Ressa et ses sympathisants se trompaient de cible, réaffirmant que le gouvernement ne faisait que  veiller à l'application de la loi, y compris pour les journalistes. 

Pour les organisations de défense des droits de l'Homme, en revanche, cette affaire, ajoutée aux procédures fiscales contre Rappler et aux efforts du gouvernement pour retirer ses accréditations au site, relevait du harcèlement. "Ressa et l'équipe de Rappler sont visées pour leur couverture critique de l'administration Duterte", affirmait Amnesty International. 

Human Rights Watch avertissait que l'affaire n'aurait "pas seulement un écho aux Philippines, mais aussi dans de nombreux pays qui considéraient le pays comme favorable à la liberté de la presse". Quant au Réseau international de journalisme d’investigation (GIJN), il se disait indigné et alarmé par les accusations portées à l'encontre de Maria Ressa et Reynaldo Santos. Maria Ressa, invitée en 2019 à la conférence du GIJN, y était décrite comme une journaliste d'une intégrité irréprochable, digne représentante d'une longue tradition de journalisme d'investigation dans son pays. 

Liberté de la presse ?

Avec cette affaire, le bilan des Philippines en matière de droits humains poursuivait sa chute libre. En 2020, l'archipel se plaçait à la 136e place (sur 180) dans le classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Une liberté déjà vacillante, à laquelle la condamnation de Maria Ressa à six ans de prison assénait un coup supplémentaire

D'autant que le verdict survenait un mois après l'arrêt de la diffusion des chaînes d'ABS-CBN, principal groupe de médias philippin, en vertu d'un décret gouvernemental ordonnant leur fermeture. "À exactement 19h50 le mardi 5 mai, Noli de Castro, le présentateur de l’émission TV Patrol sur ABS-CBN, a dit adieu aux téléspectateurs", relatait dans son éditorial The Philippine Daily Inquirer, relayé par Courrier International. L’écran est devenu noir – un moment "saisissant qui a fait revenir en mémoire le matin du 23 septembre 1972, quand les gens se sont réveillés et ont constaté que toutes les chaînes de télévision diffusaient des écrans blancs de ‘neige’", continuait le quotidien de Manille. Le journal faisait référence à ce qu’il qualifiait de "grand silence" de 1972, au moment de la promulgation de la loi martiale par Ferdinand Marcos, signalant le début d'une dictature qui s’est achevée en 1986.

La guerre contre la drogue

Le président Duterte menaçait depuis des années de fermer ABS-CBN. A l'instar de Rappler, ces chaînes avaient largement couvert la guerre contre la drogue du président, qui encourage policiers à tuer les trafiquants de drogue et toxicomanes présumés. Selon l'Agence philippine de lutte contre la drogue, les policiers ont tué près de 6000 personnes soupçonnées de trafic, mais des organisations estiment que le véritable bilan est au moins trois fois plus élevé. Pour sa guerre contre la drogue, le président Duterte est aujourd'hui dans le collimateur de la Cour pénale internationale. Une autre figure très critique à l'encontre de cette guerre contre le narcotrafic est la sénatrice Leila de Lima, en détention depuis quatre ans pour trafic de drogue.