Terriennes

"La meute", ou le jeu de construction d'un monstre misogyne

Manifestantes préparant des pancartes pour la marche du 8 mars à Santiago du Chili.
Manifestantes préparant des pancartes pour la marche du 8 mars à Santiago du Chili.
@fabula

Polar moderne venu du bout du monde, La meute (La Jauria), est une série télévisée chilienne qui dissèque une société dans laquelle les hommes se considèrent supérieurs aux femmes et un jeu en ligne qui prône le viol. Une fiction dystopique inspirée de faits bien réels.

Une écolière en uniforme au premier plan, un professeur derrière la caméra qui l’incite à se lâcher et à pousser des gémissements. La gêne de la jeune fille, l’emprise, sur elle, de l’homme derrière la caméra : un huis clos oppresseur qui ouvre un kaléidoscope de fragments de réalité où le harcèlement sexuel, la violence de genre, le harcèlement, le "darkweb" (aussi appelé web clandestin ou encore web caché, ndlr) tissent la trame, en miroir, de ce que nous vivons. La série La Jauria (La Meute, en français) expose une société chilienne minée par le patriarcat et le conservatisme religieux, mais balayée par le vent rafraichissant d'un mouvement féministe qui change les règles du jeu.

Foulards verts

La série commence par des manifestations dans une école catholique et privée d'un quartier chic de Santiago, la capitale du Chili. Des filles bloquent le lycée, déterminées et remontées contre l’administration de l’établissement qui n’entend pas les dénonciations suite à un cas d’abus sexuel d’un professeur envers une élève. Elles réclament aussi justice après la disparition de Blanca, une dirigeante du lycée qui menait la contestation. On distingue les foulards verts, caractéristique des manifestantes latino-américaines, lors de leur lutte pour le droit à l’avortement, principalement en Argentine.

Etudiantes manifestant devant leur lycée contre les abus sexuels.
Etudiantes manifestant devant leur lycée contre les abus sexuels.
@fabula

Une dystopie inspirée du réel

La Meute présente tous les ingrédients d’une société dystopique - un monde cruel et à la dérive, presque irréel. Et pourtant, la série est inspirée, entre autres, de l‘affaire de la "manada" dans lequel cinq hommes ont violé une jeune fille de 18 ans pendant les festivités  de San Fermín en Espagne en 2016.

"On y trouve aussi un universalisme dans les sujets traités, comme la pédophilie, la violence intrafamiliale, la corruption en tous genres, La Jauria s’inspire et anticipe tous les thèmes de la révolution d’octobre 2019 au Chili, qui a porté à l’ordre du jour la corruption, le pouvoir, le manque d’opportunités, les privilèges de classe et, bien sûr, la perspective de genre qui est transversale et traverse tous les chapitres", précise Sergio Castro, réalisateur et initiateur de l'idée originale de La Meute.

Sergio Castro, réalisateur de <em>La Meute</em>, en action.
Sergio Castro, réalisateur de La Meute, en action.
@Sergio Castro

Dans cette histoire, la perversion du "Jeu du Loup" (el Juego del Lobo) laisse perplexe. Dans une dangereuse aventure virtuelle, les individus - des hommes de tous âges et tous horizons - se cachent lâchement derrière un jeu misogyne qui cherche à dominer les filles en les marquant d'un symbole à leur insu pour ensuite la faire disparaître, car "les femmes n’auraient jamais dû sortir de là où elles étaient".

Sur cette toile de fond se dévoilent les tréfonds les plus sombres et les plus sinistres d’internet, où prévaut un raisonnement en furieuse corrélation avec notre présent, où le harcèlement et les violences de genre sont monnaie courante et universels. "Nous avons travaillé avec des hackers éthiques qui ont conçu le jeu, puis nous ont appris les mécanismes du cyberharcèlement et montré comment l'on fait pour entrer et faire partie d’une organisation machiste ou patriarcale comme Nido.org (Forum internet découvert en 2019 au Chili, créé dans le seul but de harceler et menacer les femmes, ndlr)", explique le réalisateur.

Non seulement le patriarcat opprime les femmes et génère la violence de genre, mais c’est une doctrine qui nous nuit dans d’autres mondes aussi.
Sergio Castro, réalisateur

La Meute parle de la façon dont on construit un monstre misogyne, un individu grégaire capable de commettre les pires atrocités : "Les garçons de la meute dans la série font partie d’un système patriarcal, une structure de pensée, qui est omniprésent dans tous les secteurs de la société. Nous parlons du patriarcat comme d’un système établi. Non seulement il opprime les femmes et génère la violence de genre, mais c’est une doctrine qui nous nuit dans d’autres mondes aussi", précise Sergio Castro.

Femmes en rébellion

Ce sont les femmes qui se rebellent contre un monde puissant et alambiqué. La Meute est aussi une enquête policière ancrée dans la puissance de trois personnages féminins, complexes et forts, qui s’unissent, au risque d'y laisser leur peau, pour devenir actrices politiques voire justicières. "Ce que veut celui qui est derrière ce jeu de merde, c’est juste ça, nous séparer et nous manger une par une", dit l’une des policières qui enquêtent sur la disparition de Blanca.

Olivia (Antonia Zegers) est la cheffe de la brigade de police féminine qui enquête sur les crimes sexistes.
Olivia (Antonia Zegers) est la cheffe de la brigade de police féminine qui enquête sur les crimes sexistes.
@fabula

"Les héroïnes de la série sont soumises à une forte pression et réagissent à un objectif commun, explique Sergio Castro. Elles soulignent qu’aujourd’hui, nous ne pouvons pas dépendre de la justice, ni de l’enquête judiciaire, parce que nous avons réalisé, surtout au Chili, que si je ne sors pas dans la rue, si je n’élève pas la voix et si je ne fais pas partie d’un groupe, rien ne sera résolu. C’est ce pourquoi des alliances de femmes se créent, c’est le pouvoir des voix au pluriel."

Celeste (à droite) est prête à tout pour retrouver sa soeur Blanca disparue.
Celeste (à droite) est prête à tout pour retrouver sa soeur Blanca disparue.
@fabula

La série militante qui divise

Malgré elle, La Meute est devenue une série militante, Sergio Castro se rappelle que lors de sa diffusion au Chili, en pleine pandémie de Covid-19, "les opinions se sont polarisées, sur les forums de discussion la toile s’est enflammée. D’une part les gens l’ont fortement critiquée car, selon leur point de vue, la série donnait une vision biaisée et erronée du féminisme ; d’autres ont célébré l’idée, qui a visibilisé un fléau généralisé, mais qui touche particulièrement la classe bourgeoise chilienne".

Cette fiction désigne les barbares, en révélant la nature perfide de la culture du viol et les pactes de complicité entre mâles qui permettent la perpétuation de ces crimes. Comme le dit le titre No estamos solas ("Nous ne sommes pas seules") qui sert de générique à la série, composée par Ana Tijoux, (rappeuse franco-chilienne) : "TOCAN A UNA, tocan a todas" ("Ils en touchent une, ils nous touchent toutes"). Les loups ne savent pas ce qui les attend...