Terriennes

La neurobiologiste Catherine Dulac décrypte les rouages de l'instinct parental

Capture d'écran d'un clip video du <em>Breakthrough Prize.</em>
Capture d'écran d'un clip video du Breakthrough Prize.

Catherine Dulac est professeure et directrice de laboratoire à Harvard et à l'institut médical Howard Hughes, aux Etats-Unis. Elle vient de se voir récompensée pour avoir découvert les neurones de l'instinct parental chez la souris. Une percée qui pourrait ouvrir la voie à une meilleure compréhension des rôles adoptés par les hommes et les femmes dans la société.

"Il n'y a pas de cerveau féminin ou de cerveau masculin", déclarait Catherine Dulac en 2016 dans un entretien à une revue en ligne spécialisée. Elle l'a démontrée chez les souris et c'est cette "percée" (breakthrough en anglais), cette découverte considérée comme fondamentale par ses pairs, qui lui a valu le Breakthrough Prize décerné par des entrepreneurs de la Silicon Valley pour la huitième année.

Mâles, femelles : mêmes circuits comportementaux

Quelle est cette "percée" qui conduit à affirmer que les cerveaux des femelles et des mâles sont composés des mêmes circuits ? Après avoir identifié les câblages de neurones du cerveau qui, en général, dictent à une souris femelle de prendre soin des souriceaux, tandis que le circuit mâle conduit, dans certaines circonstances, à les attaquer, voire à les tuer (le comportement infanticidaire étant typique des mâles), la contribution majeure de Catherine Dulac consiste à avoir montré que mâles et femelles ont chacun en eux les circuits comportementaux des deux sexes.

Image par Karsten Paulick (Pixabay)
Image par Karsten Paulick (Pixabay)
La différence est ailleurs : c'est une combinaison de facteurs hormonaux et environnementaux qui activent l'un ou l'autre des circuits. En d'autres termes, mâles et femelles naissent avec les circuits identiques, mais sous l'effet des hormones et de leur milieu, ils n'utilisent pas les mêmes. Par conséquence, ils agissent différemment, même si les travaux de la chercheuse et de son équipe montrent bien qu'une mère stressée peut aussi tuer ses petits, tandis qu'un mâle peut tout à fait s'occuper de sa progéniture lorsqu'il devient père.

Une piste pour les humains ?

Capture d'écran d'un clip video du <em>Breakthrough Prize.</em>
Capture d'écran d'un clip video du Breakthrough Prize.

"Il y a une quinzaine d'années, nous avons compris que l'idée selon laquelle les cerveaux masculins ou féminins se développaient selon différents schémas ne tenait pas, expliquait Catherine Dulac dans un entretien au site spécialisé NeurographicNous avons compris que ce n'était pas vrai chez la souris et avons publié nos résultats dans la presse scientifique, tout en veillant à ce qu'ils ne soient pas médiatisés. Nous ne voulions pas que nos travaux donnent lieu à des interprétations hâtives sous des titres comme Le cerveau homosexuel ou Le cerveau bisexuel."

Catherine Dulac et son équipe estimaient que leur travail s'appliquait au comportement de la souris et ne disait rien de celui des humains. A l'époque, ils tenaient à rester prudents quant à l'extrapolation des résultats à d'autres espèces et particulièrement aux humains.

On pense que ce qu'on a trouvé chez les souris peut s'étendre à d'autres espèces, dont les humains.
Catherine Dulac

Capture d'écran d'un clip video du <em>Breakthrough Prize.</em>
Capture d'écran d'un clip video du Breakthrough Prize.

Plusieurs années plus tard, après avoir approfondi ses recherches et après de longues discussions sur ce sujet, la scientifique estime pouvoir replacer ses résultats dans un contexte plus large. :"On pense que ce qu'on a trouvé peut s'étendre à d'autres espèces, dont les humains, confie aujourd'hui Catherine Dulac à l’AFP. Il y a un instinct, et l'instinct, c'est justement le fonctionnement de ces neurones, qui sont, je parie, dans le cerveau de tous les mammifères et disent à l'animal, quand il y a des signaux sur la présence de nouveaux-nés : ‘Tu dois t'en occuper’".

Les scientifiques ont aussi identifié une protéine exprimée dans ces circuits neuronaux de la parentalité. Un premier pas vers des traitements contre certains troubles comme la dépression post-partum, une maladie grave qui touche 10% des femmes après leur accouchement. 

Identité de genre

Aujourd'hui que le débat public sur l'identité de genre et les personnes transgenres bat son plein, toute information scientifique sur la façon d'expliquer ces choix est bienvenue. Bien que limités à la souris, souligne Catherine Dulac avec insistance, ses travaux de recherche fondamentale intéressent tous ceux qui travaillent sur ces questions , puisqu'ils révèlent que chacun a en soi les deux câblages, masculin et féminin (du moins chez les souris !) De fait, familles ou alliés de personnes transgenres l'interpellent régulièrement pour la remercier. "Je suis une scientifique, je regarde les données, je suis neutre", dit-elle, mais elle admet : "Ca me touche énormémentLà on se dit : j'ai été utile".

Evolution

La découverte de Catherine Dulac fait écho à celle d’une autre neurobiologiste française, Catherine Vidal, qui travaille sur la plasticité du cerveau. Cette dernière explique, elle aussi, qu’il est impossible de faire la différence entre un cerveau féminin et masculin, et qu'hommes et femmes peuvent tous être de bons ou mauvais parents.

A la naissance, il n'y a pas de capacité supplémentaire chez l'un ou l'autre : nos cerveaux encore sont très peu développés, explique-t-elle à nos confrères de France Inter. Les neurones vont cesser de se multiplier, mais les connexions entre les neurones sont à peine entamées. Or l'immense majorité de ces connexions s'établissent en intéraction avec l'environnement familial, social, culturel, autrement dit en fonction des normes du masculin et des normes du féminin qui influencent le développement de l'enfant, alliées à  l'influence de la famille, de l'école, des médias.  Est-ce la société qui forge nos comportements ou nos comportements qui façonnent la société...?

Chercheuse expatriée

Originaire de Montpellier, Catherine Dulac a fait ses études à Paris, à l'Ecole normale supérieure, puis elle est partie aux Etats-Unis après son doctorat avec la ferme intention de revenir. "Mais mon post-doc a très bien marché, et j'ai eu l'opportunité d'avoir mon propre labo aux Etats-Unis. Je n'aurais jamais eu mon propre labo en France. Là, je me suis vraiment heurtée à une espèce de comportement paternaliste à la con, si je puis m'exprimer ainsi : ‘Oh vous êtes beaucoup trop jeune pour avoir votre propre budget, vous n'avez pas assez d'expérience pour être indépendante’, me répondait-on", explique-t-elle aujourd'hui aux journalistes de l’AFP. 

C'est agaçant, on ne s'attend pas à ce que moi, j'aie quelque chose d'intéressant à dire.
Catherine Dulac

Catherine Dulac a donc choisi Harvard, fait sa vie là-bas et obtenu la double nationalité. A 57 ans aujourd’hui, elle est installée depuis 25 ans aux Etats-Unis, pays qui, estime-t-elle, a des années d'avance sur la France sur le plan de l'égalité hommes-femmes. Et pourtant, dans ses conférences, elle raconte régulièrement être sous-estimée, ou prise de haut, dans des conversations, par des collègues hommes. "C'est agaçant, on ne s'attend pas à ce que moi, j'aie quelque chose d'intéressant à dire", relève la professeure Dulac, soupirant face à ce qui ressemble fort à un instinct de ses collègues mâles.

Le Breakthrough Prize rapporte à Catherine Dulac trois millions de dollars de dotation, soit trois fois la somme accordée aux lauréats des prix Nobel. Elle a annoncé qu'elle en donnera une partie à des causes liées à la santé et l'éducation des femmes et populations défavorisées.