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La Pologne veut quitter le traité sur les violences faites aux femmes : inquiétudes

<p>Les féministes avec des panneaux portant les noms de victimes de violences manifestent contre l'intention de la Pologne de se retirer de la Convention d'Istanbul le 24 juillet 2020. </p>

Les féministes avec des panneaux portant les noms de victimes de violences manifestent contre l'intention de la Pologne de se retirer de la Convention d'Istanbul le 24 juillet 2020. 

©AP Photo/Czarek Sokolowski
<p>Les féministes avec des panneaux portant les noms de victimes de violences manifestent contre l'intention de la Pologne de se retirer de la Convention d'Istanbul le 24 juillet 2020. </p>
Manifestation ce 24 juillet à Varsovie.

Le gouvernement polonais juge "nuisibles" certains éléments du traité européen sur les violences faites aux femmes et entreprend des démarches formelles pour rejeter cette convention. L'Europe s'inquiète, les militant.es protestent.

La Pologne va sortir du traité européen sur les violences faites aux femmes, a annoncé le ministre polonais de la Justice Zbigniew Ziobro le samedi 25 juillet lors d'une conférence de presse. Une annonce confirmée par plusieurs membres du gouvernement, puisque, la vice-Première ministre chargée de l'Economie, Jadwiga Emilewicz, ou la ministre polonaise du Travail, Marlena Maciag, avaient avant lui annoncé la dénonciation de cette convention. Le gouvernement conservateur estime, entre autres, que le texte va à l'encontre des droits des parents en demandant aux écoles d'enseigner l'égalité homme-femme. 

Connu sous le nom de Convention d’Istanbul, ce traité international destiné à mieux protéger les femmes de la violence, y compris la violence conjugale et familiale, est le premier outil supranational à fixer des normes juridiquement contraignantes en vue de prévenir la violence sexiste. Adopté en 2011 par le Conseil de l'Europe, il se heurte régulièrement aux résistances des pays les plus conservateurs

<p>Le ministre de la Justice polonais Zbigniew Ziobro accueille la vice-présidente de la  Commission européenne Vera Jourova à Varsovie, le 28 janvier 2020.</p>

Le ministre de la Justice polonais Zbigniew Ziobro accueille la vice-présidente de la  Commission européenne Vera Jourova à Varsovie, le 28 janvier 2020.

©AP Photo/Czarek Sokolowski

Aujourd'hui, c'est le gouvernement nationaliste polonais qui, par le truchement de son ministre de la Justice, juge qu'il "contient des éléments de nature idéologique, que nous considérons comme nuisibles". En conséquence, il saisit "formellement" le ministère du Travail et de la Famille d'une demande d'"initier les procédures formelles de dénonciation" de ce traité dit "traité d'Istanbul" ratifié par Varsovie en 2015. De son côté, le Premier ministre Mateusz Morawiecki annonce avoir demandé à la plus haute juridiction du pays de statuer sur la constitutionnalité d'un traité international contre les violences conjugales.

Voilà qui commence à susciter une profonde inquiétude en Europe. Dès le 26 juillet, plusieurs députés européens ont fait part de leur effarement face à cette décision "Il est honteux qu'un État membre de l'UE veuille se retirer de la Convention d'Istanbul", estime l'Espagnole Iratxe Garcia Perez, présidente du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen (S&D) au Parlement européen, se disant "aux côtés des citoyens polonais qui descendent dans la rue pour exiger le respect des droits des femmes".

"Utiliser la lutte contre la Convention d'Istanbul comme un instrument pour afficher son conservatisme est une nouvelle manoeuvre pitoyable et pathétique de la part de certains au sein du gouvernement polonais", écrit de son côté le Roumain Dacian Ciolos, président du groupe Renew. Il ajoute : "Un tel retrait serait un grave déni des valeurs et des droits fondamentaux de l'Union européenne" :

Quitter cette convention "serait fortement regrettable et serait un important recul dans la protection des femmes contre la violence en Europe", s'inquiète Marija Pejcinovic Buric, la secrétaire générale du Conseil de l'Europe. Elle ajoute : "S'il existe des idées fausses ou des malentendus à propos de la Convention, nous sommes prêts à les clarifier dans le cadre d'un dialogue constructif".
 


A Bruxelles, un porte-parole de la Commission européenne dit "regretter qu'une question aussi importante ait été déformée par des arguments trompeurs dans certains États membres... Tout malentendu et toute idée fausse concernant la Convention doivent être clairement expliqués et dissipés". Il ajoute que Bruxelles poursuivrait "ses efforts pour finaliser l'adhésion de l'Union européenne à la Convention" - signée en 2017, mais pas encore ratifiée.                  

Une invention, une création féministe qui vise à justifier l'idéologie gay.
Zbigniew Ziobro, actuel ministre de la Justice, à propos de la Convention d'Istanbul en 2012

Varsovie est déjà dans le collimateur de la Commission pour les réformes de son système judiciaire, parrainées par le président Andrzej Duda, tout juste réélu avec le soutien du parti conservateur nationaliste Droit et Justice (PiS, au pouvoir).

Le Convention d'Istanbul a été signée en 2012 par la Pologne, quand le pays était gouverné par une coalition centriste, puis ratifiée trois ans plus tard. 
L'actuel ministre de la Justice, Zbigniew Ziobro, l'avait à l'époque considérée comme "une invention, une création féministe qui vise à justifier l'idéologie gay".


Vendredi 25 juillet, environ 2000 personnes ont manifesté à Varsovie, à l'appel d'organisations féministes, pour protester, certaines manifestantes grimées en "servantes écarlates". Selon les associations, entre 400 et 500 femmes meurent chaque année, victimes de violences conjugales, dans ce pays de 38 millions d'habitants.

Manifestante le 24 juillet 2020 à Varsovie.
Manifestante le 24 juillet 2020 à Varsovie.
Capture d'écran


"Aucune femme ne peut jamais considérer la protection contre la violence comme acquise. Même après des batailles livrées et gagnées, la régression est possible", affirme l'eurodéputée écologiste allemande Terry Reintke. Certains élus européens, comme l'Irlandaise Frances Fitzgerald, du groupe PPE, ont rappelé la nécessité d'une "ratification de la convention au niveau européen".

Outre la Pologne, la Convention d'Istanbul a créé la controverse dans d'autres pays où les milieux conservateurs, nationalistes  et religieux se liguent contre ce texte, l'accusant de faire référence aux théories du genre. Le Parlement hongrois l'a rejetée en mai dernier, le gouvernement de Viktor Orban y voyant la promotion de "l'idéologie destructrice du genre" et de la "migration illégale". En mars 2019, le Parlement slovaque a refusé sa ratification, au motif qu'elle serait en contradiction avec la définition du mariage dans la Constitution comme une union hétérosexuelle. En Turquie, où des responsables du parti au pouvoir ont récemment suggéré un retrait, des manifestations de femmes se sont déroulés dimanche dans plusieurs villes.

<p>Manifestation de soutien à la Convention d'Istanbul le 19 juillet 2020 à Istanbul. </p>

Manifestation de soutien à la Convention d'Istanbul le 19 juillet 2020 à Istanbul. 

©AP Photo/Omer Kuscu

Face au tollé suscité par l'annonce du ministre de la Justice et à la vague de protestation dans l'opinion publique, plusieurs responsables du PiS ont relativisé ses propos quelques jours après l'annonce. "Aucune décision n’a été prise, a déclaré la porte-parole du parti, Anita Czerwinska. Le ministre a son opinion. S’il présente cette proposition, nous l’analyserons."