France : interdiction des abayas à l'école, le débat continue

Cette rentrée scolaire 2023 restera marquée en France par l'entrée en vigueur de l'interdiction de l'abaya dans les écoles. Cette décision a beaucoup fait réagir dans les médias et au sein de la sphère politique. Le Conseil d'Etat a décidé de valider cette interdiction, jugeant que le port de l’abaya "s’inscrivait dans une logique d’affirmation religieuse".

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Abaya, une robe interdite dans les écoles de France

L'abaya dans la ligne de mire du gouvernement français au nom de la laïcité. Le port de cette robe longue sera interdit dans les établissements dès la rentrée scolaire. 

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300 élèves, sur les 12 millions ayant fait leur rentrée cette semaine, se sont présentées en abaya devant leur établissement, et 67 d’entre elles ont refusé de la retirer, selon le ministère de l’Education nationale.

Depuis, le Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative, qui avait été saisi en urgence par une association musulmane, a finalement validé cette interdiction. Selon le juge des référés, le port de l’abaya "s’inscrit dans une logique d’affirmation religieuse", en conséquence, son interdiction "ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie privée, à la liberté de culte, au droit à l’éducation et au respect de l’intérêt supérieur de l’enfant ou au principe de non-discrimination".

Le Conseil avait été saisi en urgence par l’association Action Droits des Musulmans (ADM) pour obtenir la suspension de cette interdiction. Pour les plaignants, l’interdiction de cette longue robe traditionnelle à l’école "porte atteinte aux droits de l’enfant, car elle vient viser principalement les enfants présumés musulmans, créant ainsi un risque de profilage ethnique à l’école". 

Des cas isolés

"Il y a 513 établissements que nous avons identifiés comme potentiellement concernés par cette question-là à la rentrée scolaire", précise le ministre chargé de l'Education, Gabriel Attal, sur la radio RTL. C'est tout l'exécutif qui, au nom de la défense de la laïcité, a appelé à "faire bloc" sur cette interdiction qui vaut aussi pour le port du qamis, version masculine de ce vêtement.

"Les choses se passent bien ce (lundi) matin (...). Il n'y a pas d'incident pour l'instant, on va continuer toute la journée à être vigilants pour que les élèves comprennent bien le sens de cette règle", déclarait de son côté la Première ministre Elisabeth Borne à la presse lors d'une visite d'une école primaire en province. "Certaines jeunes filles ont accepté de la retirer. Pour les autres, on va avoir des échanges avec elles, des démarches pédagogiques pour expliquer qu'il y a une loi qui s'applique, qui proscrit le port de tout signe ou tenue par lesquels l'élèves manifestent une appartenance à une religion, quelle qu'elle soit", a-t-elle précisé.

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Une rentrée scolaire sans abaya (et sans qamis) ?

"J'ai décidé qu'on ne pourrait plus porter d'abaya à l'école", a déclaré Gabriel Attal sur la chaîne de télévision TF1 une semaine avant la rentrée des classes en France. "Vous rentrez dans une salle de classe, vous ne devez pas être capable d'identifier la religion des élèves en les regardant", a-t-il expliqué.

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Dès sa prise de fonction cet été, le ministre de l'Education français avait souhaité la fermeté sur les questions de laïcité. Il avait jugé qu'aller à l'école en abaya était "un geste religieux, visant à tester la résistance de la République sur le sanctuaire laïque que doit constituer l'Ecole", promettant la fermeté à ce sujet.

Le ministre a confirmé son annonce lors de sa conférence de presse de rentrée : "Là où l'école est testée, nous devons faire bloc"

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Longueur de robe et laïcité

En France, en vertu de la loi du 15 mars 2004, "dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit", une circulaire précisant ces signes, à savoir "le voile islamique (...), la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive".

L'Education nationale s'était déjà emparée de l'abaya en novembre 2022, dans une circulaire qui considérait ce vêtement  - à l'instar des bandanas et des jupes longues, également cités - comme des tenues pouvant être interdites si elles sont "portées de manière à manifester ostensiblement une appartenance religieuse".

Le prédécesseur de Gabriel Attal, Pap Ndiaye, interpellé cet été par les syndicats de chefs d'établissement sur la hausse du nombre des incidents liés à ces tenues, avait toutefois refusé de "publier des catalogues interminables pour préciser les longueurs de robes".

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L’abaya, tenue religieuse ou pas ?

Selon la définition que l'on peut retrouver dans Le Robert, l’abaya se caractérise par un long vêtement féminin qui couvre l’ensemble du corps, à l’exception du visage et des mains. 

L'abaya n'est pas une tenue religieuse, c'est une forme de mode. Abdallah Zekri, vice-président du CFCM

Pour le Conseil français du culte musulman (CFCM), cette longue robe n'est pas un signe religieux musulman. "L'abaya n'est pas une tenue religieuse, c'est une forme de mode", réagit Abdallah Zekri, vice-président du CFCM sur BFMTV. 

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En juin dernier, le CFCM s'indignait déjà de cet "énième débat sur l'islam et les musulmans avec son lot de stigmatisations". "Dans la tradition musulmane, que nous défendons, un vêtement quel qu’il soit n’est pas un signe religieux en soi", ajoutait l’organisme sur 20minutes.fr

Pour Haoues Seniguer, spécialiste de l'islamisme joint par l'AFP, le port de l'abaya est "plus ambivalent qu'un voile". 

Leur robe est, pour elles, un signe religieux mais aussi un marqueur de différenciation. Razika Adnani, islamologue, dans Le Figaro

Pour l'islamologue Razika Adnani, qui publie une tribune dans Le Figaro, "Aucun objet n’est en soi un signe religieux. Ce sont les êtres humains qui lui attribuent ce rôle. Il en est de même pour la robe ou le foulard". Mais selon elle : "Les filles qui portent l’abaya à l’école sont des filles voilées qui enlèvent leur foulard devant la porte de l’établissement. De ce fait, leur robe est, pour elles, un signe religieux mais aussi un marqueur de différenciation qui leur permet de se distinguer des autres filles même quand elles enlèvent leur foulard". 

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"L’adolescence est un âge compliqué. Certaines (adolescentes) ont des visées prosélytes, mais d’autres peuvent vouloir couvrir leurs rondeurs, imiter la copine, trouver la tunique jolie, pas chère… que sais-je encore", estimait il y a quelques semaines Agnès Andersen, responsable du d’ID-FO, (syndicat indépendant des personnels de direction de l'Education) dans le quotidien régional Paris-Normandie.

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"La consigne n'était pas claire, désormais elle l'est et nous nous en félicitons", a réagi auprès de l'AFP Bruno Bobkiewicz, le secrétaire général du Syndicat national du personnel de direction de l'Education Nationale. "Maintenant que le message est énoncé, il faut que cela se mette en œuvre dans les établissements (...) il ne faut pas que les chefs d'établissement soient seuls face aux abayas", a-t-il ajouté.

Encore et toujours, le corps des femmes ...

Si la décision a été applaudie à droite, notamment par Eric Ciotti (LR) qui a posté sur X (anciennement Twitter) sa réaction : "Nous avions réclamé à plusieurs reprises l’interdiction des abayas dans nos écoles. Je salue la décision du ministre de l’Éducation nationale qui nous donne raison", à gauche les réactions sont plus partagées. Fabien Roussel, le patron du Parti communiste français, lui, dit "approuver" cette interdiction. Mais du côté de la France insoumise, Clémentine Autain (LFI), elle, s'indigne de "la police du vêtement", jugeant "anticonstitutionnelle" et "contraire aux principes fondateurs de la laïcité" l'annonce de Gabriel Attal.

"Le contrôle social sur le corps des femmes et des jeunes filles, toujours", s'indigne l'élue écologiste Sandrine Rousseau, qui rappelle que l'an dernier, l'interdiction portait sur le crop top.

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Cécile Duflot, directrice générale d'OXFAM France, fait part de sa tristesse et critique sévèrement une décision qu'elle juge totalement "inapplicable".

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Pour la FCPE, principale fédération de parents d'élèves, le sujet de l'abaya ne doit "pas occulter les questions liées au manque de personnels" de direction ou d'infirmières "ou la priorité à donner à la lutte contre le harcèlement, aux effectifs surchargés des classes, à la lutte contre le décrochage scolaire, aux milliers d’enfants sans toit". 

De son côté, l'organisation Prenons la Une, qui défend la place des femmes dans les médias, s'insurge contre la manière dont le sujet est traité sur certaines chaînes de télévision, estimant que les interviews menés relèvent parfois de sexisme et de discrimination. 

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