« Laissez les Afghanes étudier ! » : marche de soutien aux femmes afghanes à Paris

« Laissez les Afghanes étudier ! ». Partout dans le monde, des manifestants ont participé à des marches pour défendre les droits des Afghanes, samedi 14 janvier. Dans ce pays dirigé par les Talibans, les libertés des filles et des femmes reculent un peu plus chaque jour. Elles n’ont plus le droit d’accéder à l’université et, depuis le 8 janvier, un décret leur interdit de travailler dans les ONG. Reportage.
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marche Paris Afghanes
Une marche était organisée le 14 janvier à Paris "pour ne pas oublier" les femmes afghanes, privées de leurs droits d'aller à l'école, à l'université et de travailler pour les ONG. 
©Louise Pluyaud
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afghane habillée en homme
Image extraite de l'émission Quotidien diffusant la vidéo d'une Afghane, "contrainte de s'habiller comme un homme pour étudier" publiée sur les réseaux sociaux. 
capture d'ecran

Dans une vidéo publiée début janvier sur les réseaux sociaux, une jeune Afghane un turban noir masquant son visage, une tunique masculine sur les épaules, affirme que pour pouvoir étudier à l’université, elle n’a plus d’autre choix que de se déguiser en homme « puisque les Talibans annihilent les femmes et leur retirent leurs droits humains ».

Les nouveaux maîtres du pouvoir interdisent aux filles d’être scolarisées après l’âge de 12 ans. L’étudiante conclut la vidéo en interpellant la communauté internationale : « Ne nous oubliez pas ! ». Samedi 14 janvier 2023, une Marche mondiale s’est faite l’écho de cet appel à l’aide.

« Ne pas perdre espoir »

Place de la République, à Paris, les drapeaux aux couleurs rouge, noir et vert de l’Afghanistan flottent au-dessus des pavés. « Nous attendons entre 1000 et 2000 personnes », espère Nima Zahir, étudiant franco-afghan de 29 ans, co-organisateur de cette Marche s’inscrivant dans le Global Movement for Women’s Rights in Afghanistan.

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Nima Zahir, l'un des organisateurs de la Marche de Paris pour défendre les droits des Afghanes, ici lors de la marche du 14 janvier 2023. 
©Louise Pluyaud
Ces derniers mois, force est de constater qu’on parle de moins en moins de l’Afghanistan. Une actualité en balaie une autre malheureusement. Nous marchons pour que le combat des Afghanes reste visible.
Gwénola Le Saout, co-présidente de l’ONG Darah Afghanistan

Un rassemblement mondial lancé par un jeune réfugié afghan, résident en Allemagne, dès l’arrivée au pouvoir des talibans le 15 août 2021, à Kaboul. Samedi 14 janvier, plusieurs marches ont lieu dans 59 villes et 24 pays en Europe, aux Etats-Unis, au Canada et en Australie. « Ces derniers mois, force est de constater qu’on parle de moins en moins de l’Afghanistan. Une actualité en balaie une autre malheureusement. Nous marchons pour que le combat des Afghanes reste visible », affirme Gwénola Le Saout, organisatrice d’une marche à Rennes et co-présidente de l’ONG Darah Afghanistan.

Face à l’obscurantisme du régime taliban, les Afghanes résistent. Un reportage publié ce mois dans le magazine Marie Claire raconte comment, au mépris du danger, d’anciennes lycéennes enseignent dans l’une des dix mille structures d’enseignement clandestin que compterait aujourd’hui le pays. « Cette situation n’est pas acceptable et ne le sera jamais », martèle Laïly, une Franco-afghane de 30 ans née à Paris, au front orné d’un bijou traditionnel en argent. « L’Afghanistan ne doit pas se résumer à la guerre. Si je manifeste, c’est aussi pour rendre hommage à ce pays riche d’une culture millénaire, d’une littérature, d’une poésie, d’une gastronomie que mes parents, réfugiés en France dans les années 1990, m’ont transmis et qui ne doit pas disparaître. »

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"L'Afghanistan ne doit pas se réduire à une guerre', estime Laïly, franco-afghane, venue défendre les droits des femmes afghanes le 14 janvier 2023 à Paris. 
©LPluyaud

Les hommes aux côtés des femmes

Issu lui aussi de la diaspora afghane, Eraj, 18 ans, s’est joint au cortège. Sur la pancarte qu’il tient fermement entre ses mains, l’étudiant francophone a écrit : « Rester silencieux face aux Taliban est un crime ». Alors il lutte à travers les réseaux sociaux en relayant des hashtags dont #LetAfghanGirlsLearn (« Laissez les Afghanes étudier », en français) et dans la rue « car il y a plus d’énergie et d’envie lors des manifestations. Les Afghanes ont accès à ces vidéos. Voir des gens qui les défendent partout dans le monde, qu’ils soient d’Afghanistan ou d’ailleurs, les pousse à continuer de lutter et à ne pas perdre espoir. »
 

Ma mère et mes soeurs sont encore là-bas. Elles sont prisonnières de leur foyer.
Naïm, réfugié afghan

Comme Eraj, d’autres hommes sont venus marcher en soutien aux femmes afghanes. « Ma mère et mes soeurs sont encore là-bas. Elles sont prisonnières de leur foyer », s’attriste Naïm, un réfugié afghan de 32 ans, venu avec un ami. « Les talibans dispersent violemment toute manifestation de femmes qui réclament le droit au travail et à l’éducation. Ici, en France, on a le droit de protester. Alors aujourd’hui, je suis venu pour partager avec les Afghanes mon droit à la liberté d’expression. »

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Comme Eraj, d'autres hommes sont venus marcher en soutien à leurs soeurs, femmes, filles, mères qui subissent les lois des Talibans en Afghanistan (Paris, le 14 janvier 2023). 
©LP

Comme d’autres présents ce jour-là, Naïm manifeste aussi pour exprimer sa colère. Il en veut à la communauté internationale et aux Etats-Unis « d’avoir négocié avec des terroristes. Les Américains nous ont tout simplement abandonnés ». De nombreuses déclarations ont été prononcées par les dirigeants politiques pour dénoncer les atteintes aux droits humains en Afghanistan. « Mais au-delà des mots, nous voulons des actes ! », insiste Nima Zahir, co-organisateur de la Marche.

Dans un communiqué de presse publié le 3 janvier, le Global Movement for Women’s Rights in Afghanistan appelle ainsi les acteurs internationaux, en particulier les Etats-Unis et la Commission Européenne, à mettre au coeur des pourparlers avec les talibans la protection des droits des filles et des femmes. En plus de poursuivre en justice les responsables des persécutions basées sur le genre et de refuser d’établir des relations diplomatiques « tant que les Taliban ne rendront pas les écoles et les universités accessibles à tous ».

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Plusieurs marches étaient organisées samedi 14 janvier 2023 dans le monde pour défendre les droits des Afghanes, comme ici à Paris. 
©LP

« Régime féminicidaire »

Avant que le cortège ne se mette en marche, des élus français prennent le micro. « L’éducation n’est pas qu’une question de droit, c’est une question de vie », insiste la conseillère de Paris, Geneviève Garrigos.

Parce que lorsqu’on interdit aux femmes de continuer leurs études de médecine, d’infirmières, de soignantes ; qu’on leur interdit de travailler dans les associations qui peuvent apporter des soins vitaux ; et qu’en même temps, on interdit aux femmes de consulter des médecins hommes, que leur reste-t-il ? La mort.
Geneviève Garrigos, conseillère de Paris

L’ancienne présidente d’Amnesty International France accuse le régime des Talibans de « régime féminicidaire » : « Parce que lorsqu’on interdit aux femmes de continuer leurs études de médecine, d’infirmières, de soignantes ; qu’on leur interdit de travailler dans les associations qui peuvent apporter des soins vitaux ; et qu’en même temps, on interdit aux femmes de consulter des médecins hommes, que leur reste-t-il ? La mort. » Le Conseil de Paris travaillerait sur plusieurs pistes pour que les Afghanes puissent bénéficier de cours et de formation à distance. L’élue parisienne termine son discours par un engagement : « Baptiser une école de la capitale française du nom de Marzia Mohammadi ».

Dans son journal intime, Marzia Mohammadi, une jeune Afghane de 16 ans, avait listé toutes les choses qu’elle rêvait de faire dans sa vie. Au sommet se trouvait son souhait de rencontrer la romancière turco-britannique à succès Elif Shafak, suivi d’une visite à la Tour Eiffel et manger une pizza en Italie. Comme Elif Shafak, Marzia voulait écrire un roman un jour. Elle est décédée le 30 septembre 2022 dans un attentat-suicide qui a fait 53 victimes contre un centre d’apprentissage du quartier de Kaboul. Selon une agence onusienne, la majorité des élèves étaient des filles.

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Plusieurs centaines de personnes ont manifesté samedi 14 janvier 2023 à Paris pour défendre le droit à l'éducation des femmes et des filles afghanes. 
©LP

Faire cause commune

Shabnam Salahshoor
Shabnam Salahshoor, journaliste et résistante afghane, reprend le slogan "Femme, vie, libertée, le 14 janvier 2023 à Paris. 
©LP

La camionnette des organisateurs se met en marche, direction la place de la Bastille. La journaliste et résistante afghane en exil Shabnam Salahshoor, 24 ans, monte à l’arrière, allume un haut-parleur et lance le slogan : « Femme, vie, liberté ! », repris en choeur par le cortège. Anissia, une Française de 30 ans, fait partie des marcheurs : « Quand j’étais plus jeune, il y avait la guerre en Afghanistan. Mais les talibans ont fini par partir. Maintenant que je suis adulte, ils sont de retour. C’est vraiment effrayant car jamais je n’aurais pensé que cela serait possible… ».

Ce qu’il se passe en Afghanistan peut aussi avoir des répercussions chez nous. Nous sommes tous.tes concerné.e.s.
Chantal, manifestante
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"Partout dans le monde, les droits des femmes reculent", constate Anissia, du collectif féministe Les Amazones, venue manifester à Paris le 14 janvier 2023 en soutien aux femmes afghanes. 
©LP

Pourtant, comme le note cette militante du collectif féministe Les Amazones Paris, partout dans le monde, les droits des femmes reculent. Pour Chantal, 50 ans, en anorak et bottes en caoutchouc « pour affronter la pluie battante », il est urgent d’unir la voix de celles et ceux qui défendent les droits des femmes pour faire plus de bruit et faire barrage à l’indifférence « car ce qu’il se passe en Afghanistan peut aussi avoir des répercussions chez nous. Nous sommes tous.tes concerné.e.s. »

Selon la préfecture, la Marche de Paris a rassemblé entre 250 et 300 personnes. « La prochaine Marche, nous serons peut-être plus nombreux », sourit optimiste Ariana. Une jeune Franco-Iranienne, étudiante à sciences po Paris, venue en soutien aux Afghanes.

Au-dessus de ses cheveux aux longues boucles noires flotte un immense Simorq, oiseau mythique de la culture personne, la tête faite en papier mâché, et les ailes en tissus blanc. Plusieurs bandes de rubans rouge, noir, vert, jaune ou bleu, assemblées les unes aux autres, forment sa queue. « Il s’agit d’une oeuvre d’art réalisée par une artiste afghane (Shakiba Dawod, ndlr). Les rubans sont aux couleurs des drapeaux afghan, iranien mais aussi des drapeaux ukrainien et syrien », explique Ariana. Avant d’entonner un nouveau slogan, à l’unisson avec le cortège : « Solidarité avec les femmes du monde entier ».
 

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Le Simorq, oiseau mythique de la culture persane, flotte au-dessus du cortège de la marche parisienne. Cette oeuvre réalisée par l'artiste afghane Shakiba Dawod entremêle les couleurs des drapeaux afghan, iranien, syrien et ukrainien. 
©LP