Terriennes

Le contrôle des naissances au Sénégal, mené avec l'appui d'ONG et d'imams

Le véhicule de l’ONG Marie Stopes International, l'une des associations qui oeuvre au contrôle des naissances au Sénégal, dans les rues de Dakar.
Le véhicule de l’ONG Marie Stopes International, l'une des associations qui oeuvre au contrôle des naissances au Sénégal, dans les rues de Dakar.
(c) Marie-France Abastado

À peine le quart des Sénégalaises ont recours à la contraception. Pourtant, le développement du pays ne peut passer que par un meilleur contrôle des naissances. Ce ne sont pas seulement les ONG qui le disent, mais aussi des imams.

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Moussé Fall, imam de la mosquée Sacré-Cœur 3, prêche tous les vendredis dans ce quartier paisible de Dakar, la capitale sénégalaise. 

À la sortie de la mosquée de Sacré-Coeur 3, à Dakar, après la prière du vendredi 
À la sortie de la mosquée de Sacré-Coeur 3, à Dakar, après la prière du vendredi 
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

« Aujourd’hui, je vais traiter du manque de patience dans la société sénégalaise. » L’imam pense ici, entre autres, à la sexualité précoce des jeunes qui n’attendent pas toujours d’être mariés pour s’y adonner.

Un imam progressiste

L’imam Fall est considéré par plusieurs comme progressiste. Il veut convaincre ses fidèles que la planification familiale ne va pas à l’encontre des préceptes du Coran.  

Même s’il croit que l’abstinence est encore la meilleure façon de se conformer aux préceptes du Coran, il préfère être réaliste et inciter les jeunes qui sont sexuellement actifs à être responsables.

L’imam Moussé Fall est perçu comme progressiste
L’imam Moussé Fall est perçu comme progressiste
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado
C’est un péché encore plus grave de transmettre des maladies, (sans parler) de l’avortement provoqué ou de l’infanticide
Imam Fall

Planification familiale et développement

En fait pour l’imam Fall, la planification familiale est une question de développement. Il doit en convaincre non seulement les fidèles, mais aussi ses collègues imams.  
C’est ce qu’il fait avec l’Alliance des religieux pour la promotion de la santé et du développement, qui a formé plus de 3000 imams dans le pays.

Les femmes à la prière de la Mosquée de Sacré-Coeur 3 à Dakar
Les femmes à la prière de la Mosquée de Sacré-Coeur 3 à Dakar
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

Mais la partie est loin d’être gagnée, et bien des imams, avant ces formations, sont férocement contre la planification familiale.  

Ceux qu’on réussit à convaincre pourront à leur tour faire la promotion du contrôle des naissances à la mosquée, dans des causeries de quartier ou dans des émissions.

Un travail apprécié

Aminatou Sar dirige l’ONG Path au Sénégal, une organisation américaine qui se spécialise dans le domaine de la santé. Elle salue le travail de ces imams encore minoritaires qui, dit-elle, font une interprétation plus libérale du Coran.

J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui osent confronter leurs pairs. Ce sont des jeunes qui ont une lecture beaucoup plus scientifique du Coran, qui sont éminemment érudits et donc difficiles à contredire
Aminatou Sar, directrice de Path
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

Mais surtout, ce qui la ravit, c’est qu’enfin on comprenne que la planification familiale est une condition sine qua non du développement.  

Le Sénégal a fait un bond de géant en la matière depuis 50 ans avec un taux de natalité qui est passé de plus de sept enfants par femmes en 1960 à 4,6 enfants aujourd’hui.

Taux de fertilité au Sénégal 1960-2016, nombre de naissances par femme

« Je suis moi-même issue d’une famille de quinze personnes, et ma mère est la première à être indignée quand on en a plus de deux! Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on peut développer ce pays en ayant 15 enfants par famille. » Si la population continue de croître à ce rythme, jamais les besoins en éducation et en santé ne pourront être satisfaits, quels que soient les milliards investis, ajoute-t-elle.

Clinique Marie Stopes International à Dakar
Clinique Marie Stopes International à Dakar
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

Une clinique pour la santé de la reproduction

L’équation contraception et développement, on l’a bien comprise aussi à la clinique Marie Stopes, ouverte depuis trois ans à Patte d’oie dans la banlieue de Dakar. On y offre des services reliés au contrôle des naissances et aux maladies transmissibles sexuellement ou à la reproduction.  

Ce jour-là, une jeune femme est venue pour un rendez-vous de contrôle après l’implantation sous-cutanée d’un contraceptif hormonal. Pour elle, c’est important de pouvoir avoir accès à la contraception.  « Je veux laisser ma fille grandir avant d’avoir d’autres enfants », affirme-t-elle. 

Des condoms offerts sur la table à café de Marie Stopes International, une clinique spécialisée en santé de la reproductio
Des condoms offerts sur la table à café de Marie Stopes International, une clinique spécialisée en santé de la reproductio
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

Dans la salle d’attente de la clinique, un plat rempli de condoms est bien en vue sur la table à café. Chez Marie Stopes, on met aussi l’accent sur la sensibilisation des jeunes à la planification familiale. Dans ce pays où les grossesses précoces ne sont pas toujours accidentelles, c’est même un aspect crucial du travail de l’ONG. Car dans certaines régions, les filles sont mariées aussi tôt qu’à 12 ou 13 ans.  

La directrice des programmes, Michèle Diop, reconnaît qu’il est difficile de modifier ces habitudes culturelles.

On laisse la jeune femme avoir son premier enfant, mais on lui explique qu’il faudrait, pour son état de santé, pour son épanouissement social, qu’elle mette un peu de temps avant de faire un autre enfant
Michèle Diop, de Marie Stopes

Michèle Diop, directrice des programmes à Marie Stopes International
Michèle Diop, directrice des programmes à Marie Stopes International
(c) Photo : Radio-Canada/Marie-France Abastado

Des soins post-avortements

La clinique Marie Stopes offre aussi des soins post-avortement. Parce que même si les interruptions volontaires de grossesse sont interdites au Sénégal, en moyenne chaque année, on en pratique plus de 50 000  dans la clandestinité avec toutes les complications que cela peut entraîner.  

« Des fois, dit la sage-femme Claudine Depot, elles viennent avec de la fièvre, elles sont malades, paniquées. On les reçoit et on fait la prise en charge. »  

Cette prise en charge peut-être aussi simple qu’une prescription d’antibiotiques ou d’anti-inflammatoires. Mais dans tous les cas, il faut faire une échographie pour s’assurer qu’il ne reste pas de débris et en ce cas procéder à une aspiration pour compléter l’avortement.

Claudine Depot, sage-femme à Marie Stopes International à Dakar, au Sénégal
Claudine Depot, sage-femme à Marie Stopes International à Dakar, au Sénégal
Photo : Radio-Canada/Marie-France Abastado

La bataille des juristes sénégalaises pour l'IVG

La seule exception à l’interdiction de l’avortement au Sénégal, c’est lorsque la vie de la mère est en danger. À l’Association des juristes sénégalaises, on se bat pour qu’il soit aussi permis en cas de viol ou d’inceste.  

La secrétaire exécutive, Awa Tounkara Cissé, rappelle que le Sénégal a signé le Protocole de Maputo qui permet l’avortement dans ces cas. « Nous ne demandons pas l’avortement à tout prix », lance-t-elle. Awa Tounkara Cissé souligne que dans la réalité, ce sont les femmes les plus démunies qui souffrent de la situation. Faute de moyens, elles vont voir des charlatans, alors que les femmes plus fortunées peuvent avoir accès à des cliniques mieux équipées qui oeuvrent dans la clandestinité.

Awa Tounkara Cissé, secrétaire générale de l’Association des juristes sénégalaises Radio-Canada/Marie-France Abastado
Awa Tounkara Cissé, secrétaire générale de l’Association des juristes sénégalaises Radio-Canada/Marie-France Abastado
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

L’Association des juristes est encore bien loin de demander la dépénalisation complète de l’avortement.  Et ce n’est pas qu’une question de religion; les mentalités n’en sont pas encore là, observe Awa Tounkara Cissé.

De son côté, la directrice de Path international, Aminatou Sar, croit qu’on devrait arriver un jour à la décriminalisation complète de l’avortement au Sénégal et pas seulement en cas de viol ou d’inceste.  

« Pour moi, l’avortement, ça procède du même courage qu’il faut quand on a aboli la peine de mort, le même courage qu’il a fallu pour imposer le vote des Noirs aux États-Unis. Et ce courage-là ne viendra pas d’une adhésion populaire, jamais ! lance-t-elle. Ça viendra d’une vraie volonté politique, une volonté de traiter sa population à égalité et de se dire qu’on ne peut pas imposer à une femme d’être mère coûte que coûte. »

Une rue du quartier Sacré-Coeur 3, à Dakar 
Une rue du quartier Sacré-Coeur 3, à Dakar 
(c) Radio-Canada/Marie-France Abastado

A décourir aussi : > Dans quels pays la maternité tue-t-elle le plus de femmes ? La réponse en carte

Le reportage de Radio Canada a été publié par notre partenaire et est a réécouté sur > le site de l'émission Desautels le dimanche