Terriennes

Le Covid-19 n'aura pas raison du festival "Films de femmes" de Créteil

Depuis 42 ans, le festival "Films de femmes" propose chaque printemps une sélection internationale unique au monde, à Créteil, près de Paris. Le 13 mars 2020, le jour même de son ouverture, le festival baissait le rideau avant même de l'avoir ouvert, face aux nouvelles mesures gouvernementales. Comment se réinventer après la crise sanitaire ? Entretien avec Jackie Buet, directrice de Films de femmes.

Le 13 mars dernier, jour même de l’ouverture de notre 42è édition, "le festival a eu une douloureuse décision à prendre, se souvient Jackie Buet, directrice du festival. Face à des mesures gouvernementales qui réduisaient à vue d'oeil le nombre de personnes autorisées lors des rassemblements, nous avons dû renoncer à dix jours de festival." Renoncer à plusieurs mois d'investissement humain, intellectuel, économique... La direction du festival est sonnée. La frustration est immense. Personne n'avait anticipé une évolution aussi rapide vers le confinement.


Alors le festival choisit de reporter la manifestation - à découvrir dans les salles à la rentrée - tout en maintenant son palmarès afin de  soutenir les réalisatrices sélectionnées. Contrairement à d'autres manifestations, comme le Festival du réel, qui a rebondi sur des plates-formes comme Mediapart, Films de femmes, plus modestement, a décidé de privilégier ses partenariats avec les cinémas et les jurys, et de mener à bien les initiatives prévues dans les établissements scolaires et universitaires.

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Les jurys des sélections Courts Métrages, Documentaires et de la section La Beauté – De l’Ombre à la Lumière ont pu visionner les films en ligne et décerner leurs prix. Celui de la catégorie Fiction se réunira, lui, lors du festival “allégé” qui se tiendra à la rentrée, pour marquer le retour à la normalité.

Le jury du prix France TV a travaillé sur la beauté avec, comme invitée d'honneur, la comédienne Aissa Maiga, fondatrice du mouvement Noire n'est pas mon métier pour dénoncer le racisme dans le milieu du cinéma et porte la parole des femmes au FESPACO. Aujourd'hui, la comédienne se lance dans la réalisation de documentaires pour témoigner de ses combats.

Sur une sélection de cinq films, c’est Mon nom est clitoris qui a gagné, de Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond. Un dialogue intime entre douze jeunes femmes et les deux réalisatrices, à qui elles racontent le parcours de leur sexualité depuis l'enfance : les premières sensations, les explorations hasardeuses, les conversations dans le noir et les obstacles inattendus. Toutes sont en quête d’une sexualité épanouissante, libre et égalitaire. "La sexualité des filles est un sujet encore tabou qu'il est temps de briser pour repenser des inégalités érigées en système social," s'exclame Jackie Buet

<p><em>Mon nom est clitoris</em>, de Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond</p>

Mon nom est clitoris, de Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond

Le jury Anna Politkovskaïa, encadré par la Scam (Société civile des auteurs multimedia), a décerné le prix du meilleur long métrage documentaire à Numéro 387, disparu en Méditerranée. Ce film signé Madeleine Leroyer raconte le travail de trois médecins légistes, en Sicile, qui tentent d'identifier les clandestins dont le bateau a fait naufrage au large de l'île. "Il nous paraît extrêmement important de garder le contact avec le monde, malgré l’actualité qui nous bride," insiste Jackie Buet.

Deux courts métrages ont été primé, l'un par l'INA, l'autre par les étudiants de licence de l'université de Paris-Est Créteil, car pour Jackie Buet, "il est essentiel d'intégrer cet aspect du cinéma au processus de formation". Le choix de l'INA s'est porté sur Int.Anouchka- Nuit de Louise Hansenne, sacré meilleur court métrage francophone. Un portrait touchant d'une jeune scénariste qui tente de se libérer à son addiction à l’alcool, dans lequel la protagoniste joue son propre rôle. L'autre court métrage primé, par les étudiants, celui-ci, est un film iranien intitulé Exam/Emtehan, réalisé par la jeune Sonia K. Hadadexam. Un court métrage poignant sur la difficulté de choisir.

Une partie des programmes du festival Films de femmes 2020, enfin, vont être reportés à 2021, comme l’hommage à l'actrice et réalisatrice Nicole Stéphane, qui a marqué de grands films de son empreinte avant de tomber dans l'oubli. "Car notre travail consiste aussi à réhabiliter les femmes dans le cinéma," insiste Jackie Buet.

En apprenant que le marché du festival du Cannes va se dérouler virtuellement cette année, nous avons compris que le virage était pris.
Jackie Buet, directrice du festival Films de femmes

Les difficultés qui ont surgi, décuplées, avec la crise du Covid-19 ont révélé les dangers qui menacent le cinéma français et sa belle créativité : "La multiplication des plates-formes de diffusion numérique avive la contradiction entre les festivals et la diffusion en salle d'un côté et les plates-formes numérique de diffusion. C'est la polémique qu'avait soulevé la diffusion sur Netflix de The Irishman, de Martin Scorsese," explique Jackie Buet. Or comment le CNC finance-t-il son aide à la création  cinématographique ? Pas grâce aux GAFA, mais avec une partie du prix des billets de cinéma : un tiers du prix du billet en salle va à la création cinématographique française (le reste va aux distributeurs et aux producteurs).

La crise a également accéléré la mutation vers le virtuel : "En apprenant que le marché du festival de Cannes va se dérouler virtuellement cette année, nous avons compris que le virage était pris. Cette mutation va restructurer le système français," explique Jackie Buet. Pour la directrice de Films de femme, le moment est venu pour les festivals de se montrer moins concurrrentiels entre eux, de mutualiser les moyens et de solidariser les besoins au sein de structures comme Carrefour des festival. "On va se sauver par le haut, en rehaussant encore nos exigences," promet-elle.

Maintenant que la crise sanitaire a provoqué un regain de popularité de la télévision, la création cinématographique compte aussi sur elle pour porter ses ambitions, comme le dit Jackie Buet : "Nous l'espérons ouverte à une nécessaire diversité, aux propos importants et novateurs portés par la sélection de Films de femmes."