Terriennes

Le double combat des femmes sahraouies depuis l'Espagne

Le 13 novembre 2021, à l’occasion de la manifestation annuelle pour un Sahara Libre, de nombreuses femmes sahraouies défilent dans les rues de Madrid. 
Le 13 novembre 2021, à l’occasion de la manifestation annuelle pour un Sahara Libre, de nombreuses femmes sahraouies défilent dans les rues de Madrid. 
©Sara Saidi/Terriennes

Sensibilisation aux conditions de vie dans les camps, rappel du contexte historique, aide aux réfugiés… Depuis plus de 40 ans, les femmes sahraouies de la diaspora portent la voix de leur peuple à l’étranger. Néanmoins, ces dernières années, à la lutte pour un « Sahara libre », s’ajoute un combat interne pour l’égalité et le droit des femmes à une identité individuelle.

Les femmes sahraouies font entendre leur voix depuis l'Espagne. 
Les femmes sahraouies font entendre leur voix depuis l'Espagne. 
©Sara saidi

« Femme sahraouie, c’est toi qui m’a appris à me battre », « Liberté pour le peuple sahraoui », « Une paix juste » … En plus des pancartes appelant à la liberté, à la justice et à la paix, des femmes brandissent également des photos de Sultana Khaya, militante sahraouie, assignée à résidence par les autorités marocaines, selon Amnesty International.

13 novembre 2021, jour de manifestation annuelle pour un « Sahara Libre » à Madrid. De nombreux Sahraouis, venus de différentes provinces espagnoles défilent dans les rues de la capitale pour dénoncer les accords tripartites signés entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie le 14 novembre 1975, qui ont établi les conditions du retrait espagnol du Sahara occidental, et la partition du territoire entre le Maroc et la Mauritanie, marquant le début de l’exode du peuple sahraoui. 

Les associations se sont rendues compte que les hommes seuls ne suffisent pas à élever la voix et qu’ils ont besoin de l’autre moitié, de l’autre majorité de la population que sont les femmes.
Ebbaba Hameida, journaliste
Ebbaba Hameida, journaliste d'origine sahraouie. 
Ebbaba Hameida, journaliste d'origine sahraouie. 
©Sara Saidi

« Depuis le début du conflit, les femmes sont un pilier fondamental. (…) Sans elles, on n'en serait pas arrivé-es là », précise une manifestante de 22 ans, fière de voir autant de personnes rassemblées pour la cause de son peuple.

« On est malheureusement un peuple très petit, on a donc besoin de faire beaucoup de bruit (…) Les autorités sahraouies ainsi que les associations se sont rendues compte que les hommes seuls ne suffisent pas à élever la voix et qu’ils ont besoin de l’autre moitié, de l’autre majorité de la population que sont les femmes. (…) »
, explique Ebbaba Hameida. Pour cette journaliste free-lance d’origine sahraouie, le rôle de la femme sahraouie est primordial: « De fait, on va même jusqu’à instrumentaliser parfois nos voix en tant que femmes, pour faire connaître le conflit. (…) La nécessité a fait que les autorités nous ont données ce rôle actif et qu’on nous pousse même à nous impliquer dans ce conflit », ajoute-t-elle.

Ainsi, tandis que les femmes de la génération précédente ont construit de leurs mains les camps de réfugiés du Sud-Ouest algérien, dans la région de Tindouf, où vivent aujourd’hui 174 000 Sahraouis, les femmes de la diaspora sont, elles, devenues la voix et le visage de leur peuple en Occident et un pont entre l’Afrique et le reste du monde.

Retrouvez le dossier de la rédaction web de TV5monde ►LA SITUATION AU SAHARA OCCIDENTAL

Cette ancienne province espagnole est considérée comme un « territoire non autonome » par l'ONU. Le Maroc en contrôle 80% et propose une autonomie sous sa souveraineté de « ses provinces du sud » . Les indépendantistes du Front Polisario, soutenus par l'Algérie, la considèrent comme « une zone sous occupation marocaine » et réclament un référendum d'autodétermination. 

Notre portrait ►Aminatou Haidar, la "Gandhi du Sahara occidental", prix Nobel alternatif 2019

« Former pour construire le futur du Sahara »

Ce lien, Widal, 21 ans, le fait à travers son collectif Hijas del Sahara. Née dans le Sud-Ouest algérien, cette jeune femme étudie les sciences de l’environnement en Espagne où elle vit depuis ses 11 ans. Il y a un an, lors d’une visite à sa famille dans les camps de réfugiés, elle se rend compte du manque de produits d’hygiène pour les femmes - notamment des serviettes hygiéniques - et ce, malgré l’aide humanitaire. Elle décide alors de créer Hijas del Sahara et commence une collecte de fonds depuis l’Espagne pour envoyer davantage de produits vers les camps : « Toute personne devrait pouvoir vivre de la meilleure manière possible », confie-t-elle.

Raabub Mohamed Lamin va encore plus loin, cette docteure de 47 ans, formée à Cuba, est présidente de l’association Doctora Beituha. Fondée il y a six ans par des femmes sahraouies étudiantes à Cuba, l’association sensibilise les femmes des campements aux règles élémentaires d’hygiène et d’alimentation. « Tous les ans nous allons dans l’un des cinq campements de réfugiés et organisons des journées sanitaires à destination des femmes et des personnes en situation d’handicap physique ou psychique », explique Raabub.

Auto-diagnostic du cancer du sein, sensibilisation aux carences alimentaires, à l’hygiène buccale et à l’importance de l’allaitement mais aussi ateliers sur l’intelligence émotionnelle et classes d’empouvoirement… Les femmes sont formées de sorte qu’elles puissent à leur tour transmettre ces enseignements aux autres réfugiés. « L’objectif est de former pour construire le futur du Sahara occidental. Notre rôle en tant que femmes de la diaspora est très important, nous sommes la voix de celles qu’on n’entend pas dans les campements et dans les territoires occupés », affirme la docteure.

Widal, 21 ans, a fondé le collectif Hijas del Sahara, qui organise des collectes de fonds depuis l’Espagne pour envoyer davantage de produits d'hygiène vers les camps de réfugié-e-s.
Widal, 21 ans, a fondé le collectif Hijas del Sahara, qui organise des collectes de fonds depuis l’Espagne pour envoyer davantage de produits d'hygiène vers les camps de réfugié-e-s.
©sara saidi

« Mon combat est celui de l’identité »

Tesh Sidi, 27 ans, présidente de l’association sahraouie de la communauté de Madrid.
Tesh Sidi, 27 ans, présidente de l’association sahraouie de la communauté de Madrid.
©sara saidi

Cette responsabilité qui incombe aux jeunes sahraouies de la diaspora, Tesh Sidi, 27 ans, la ressent depuis longtemps. Présidente de l’association sahraouie de la communauté de Madrid, cette militante née dans les camps de réfugiés est arrivée en Espagne, comme beaucoup de Sahraouis, à travers le programme vacaciones en paz. Lancé pour la première fois en 1979, le projet permet aux enfants sahraouis d’être accueillis au sein de familles espagnoles pendant l’été par le biais d’associations d’amitié avec le peuple sahraoui.

« En tant qu’enfant, on est un véritable ambassadeur de la cause. C’est ainsi qu’on a capté la société civile espagnole. Parallèlement, on avait une responsabilité très importante parce qu’on venait ici avec l’objectif de ramener de l’argent et/ou des choses qui manquaient à nos familles dans les camps. Moi, j’avais une tirelire et je demandais "un euro, un euro" et je ramenais du chocolat et du nougat », se souvient-elle.

Aujourd’hui encore, cette ingénieure en informatique est responsable de sa famille : « Je ne peux pas être artiste ou danseuse, car je dois avoir un travail pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille ». Eduquée et indépendante économiquement, Tesh fait partie de cette nouvelle génération de femmes sahraouies qui ont un double combat : celle de faire connaître la lutte de son peuple et celle, en interne, de faire avancer la liberté et les droits de la femme sahraouie. « Comme individu et comme femme, mon combat est celui de l’identité. (…) Je revendique que pour être sahraouie, on n’a ni besoin de porter la Melhfa (vêtement traditionnel des femmes sahraouies ndlr), ni le voile. Il faut que la femme puisse être leader de la lutte politique, peu importe ce qu’elle porte », affirme-t-elle.

Aichetou Yeslem porte la Melhfa, vêtement traditionnel de la femme sahraouie, et habite Bilbao. 
Aichetou Yeslem porte la Melhfa, vêtement traditionnel de la femme sahraouie, et habite Bilbao. 
©sara saidi

Des propos que rejoint Aichetu Yeslem, diplômée en science politique. « On est différente, dans l’esthétique, dans la manière de nous voir personnellement dans l’Etat espagnol et comme immigrante mais au fond je crois que l’objectif est le même » , explique la jeune femme qui vit à Bilbao dans le pays basque espagnol. « Le débat interne entre nous les femmes est nécessaire, pour être unie, car finalement, aujourd’hui nous sommes très divisées », regrette Tesh.

Vers une législation plus moderne et plus actuelle

« Il faut mettre en place une législation plus moderne et plus actuelle », affirme de son côté Jadiyetu El Mohtar, adjointe du Front Polisario à Madrid. « Dans la société pré-coloniale sahraouie, les femmes avaient plus de marges de liberté, la nouvelle génération peut changer, il faut prévenir », alerte la politique. Selon elle, ce retour en arrière est notamment dû à la guerre et à l’influence de la culture traditionaliste marocaine et/ou algérienne. « La jeunesse sahraouie d’aujourd’hui a vécu trois générations sous l’occupation tandis que la société ancestrale est plus âgée », rappelle-t-elle.

Tesh et son ami Zei, 27 ans également, partagent cette inquiétude et craignent l’influence croissante de l’Islam dans les camps de réfugiés. « Cela fait 46 ans que cette situation perdure. Dans les campements, les gens désespèrent, ils se demandent à quoi cela sert d’étudier pour finir sans travail. Or quand il y a ni travail, ni espoir, la seule chose qui reste c’est Dieu », analyse Tesh. Jadiyetu El Mohtar insiste sur l’importance d’éduquer les femmes et les sensibiliser à leurs droits en Espagne dans le but de créer une société plus égalitaire et changer ainsi certaines mentalités. « Ces quarante dernières années (…) on a d’abord mis en avant la liberté du peuple, et on a passé plus de quatre décennies sans conquérir notre liberté individuelle en tant que femme, il est temps que ça change », conclut Ebbaba Hameida.