Terriennes

Le droit de vote pour les femmes : une histoire... pas si vieille

<p>Yvonne Fina, une Française parmi tant d'autres, vote pour la première fois pour une élection nationale le 21 octobre 1945 à la mairie du 7e arrondissement de Paris. Au lendemain de la guerre, les femmes représentent 53 % des inscrits. </p>

Yvonne Fina, une Française parmi tant d'autres, vote pour la première fois pour une élection nationale le 21 octobre 1945 à la mairie du 7e arrondissement de Paris. Au lendemain de la guerre, les femmes représentent 53 % des inscrits. 

©AP
<p>Yvonne Fina, une Française parmi tant d'autres, vote pour la première fois pour une élection nationale le 21 octobre 1945 à la mairie du 7e arrondissement de Paris. Au lendemain de la guerre, les femmes représentent 53 % des inscrits. </p>
Le 29 avril 1945, lors de municipales, les Françaises votent pour la première fois.

Le 29 avril 1945, les Françaises s'exprimaient dans les urnes pour la première fois. Cinq ans plus tôt, les Québécoises obtenaient le droit de participer aux scrutins. Histoire croisée du vote au féminin.

Entrer dans un bureau de vote. Y saisir des bulletins. S'abriter dans l'isoloir et, cachée derrière un fin rideau, en glisser un dans une petite enveloppe bleue. Soulever la toile, se diriger vers l'urne et y déposer son pli, après avoir entendu un assesseur lire son nom. Aujourd'hui, ce geste semble anodin pour nombre de femmes. Mais il y a 75 ans, le 29 avril 1945, il l'était beaucoup moins.

Ce jour-là, les Françaises s'expriment dans les urnes pour la première fois. Ce sont des municipales, les premières élections en France depuis la libération. Un an plus tôt, le 21 avril 1944, une ordonnance de l'Assemblée consultative d'Alger leur a octroyé le droit de vote et d'éligibilité. La France est alors encore en guerre, et les femmes présentes dans la résistance.

Je me suis sentie reconnue comme citoyenne à part entière.
Liane Minard

En 1755, soit 190 ans plus tôt, le rebelle corse Pascal Paoli avait imaginé une Constitution accordant le droit de vote aux personnes de plus de 25 ans, dont les femmes, mais seulement à l’échelon communal. De plus, seules les veuves ou célibataires étaient concernées, et elles n’étaient pas éligibles.

"Je suis entrée dans l'isoloir. Cela m'a fait un petit quelque chose...", se souvenait en 2015, tout sourire, Marcelle-Françoise Devillers, alors âgée de 102 ans. Liane Minard, 93 ans en 2015, est partie voter "le cœur battant", se sentant "reconnue comme citoyenne à part entière". Avant d'en arriver là, le chemin et la lutte avaient été longs, chaotiques et douloureux, comme le montre ce retour en images proposé par le portail de l'audiovisuel public Lumni :

Cinq ans plus tôt, au Québec...

Le 25 avril 1940, cinq ans presque jour pour jour avant le premier vote des Françaises, d'autres femmes acquièrent le précieux droit, ainsi que celui d'être élues. Elles se trouvent de l'autre côté de l'Atlantique : ce sont les Québécoises.

Par rapport aux Françaises, elles ont une particularité : depuis 1918, elles peuvent déjà participer aux scrutins... fédéraux. De fait, le Québec est la dernière province canadienne à décliner le droit de vote au féminin, du moins au 20e siècle... De 1791 à 1849, les Québécoises ont déjà eu la possibilité de déposer leur bulletin dans l'urne, à condition d'être propriétaires (comme les hommes, d'ailleurs).

"La fin de la soumission"

Jeannine Dumouchel, 93 ans en 2015, première femme présidente de la Fédération canadienne France-Canada, se souvient de son premier vote, en 1942 :
"C’est dire si j’étais fébrile, d’autant plus qu’un nouveau parti présentait un programme très intéressant : le Bloc populaire, fondé par André Laurendeau, journaliste au Devoir. J’ai tout de suite adopté sa pensée nationaliste qui, malheureusement, ne passait pas dans la population. Mon père faisait sa cabale pour les conservateurs. Je lisais les journaux, je me renseignais et j’en parlais à ma mère. Quelle émotion j’ai ressentie en entrant dans l’isoloir, le jour du scrutin ! J’allais enfin décider par moi-même, en votant Bloc populaire, contre le candidat de mon père. C’était la fin de la soumission. Enfin libre ! Enfin moi ! (...)
C’est à partir de mon premier X sur un bulletin de vote que je suis devenue ce que je suis : libre, déterminée à suivre ce que me dictait ma raison, et non pas ce que les autres décidaient pour moi. Voilà ce qui a établi non pas mon orientation dans la vie, mais ma condition de femme."

Pourtant, en 1940, toutes les Québécoises ne souhaitent pas acquérir ce droit. Mari, classe sociale, insistance des curés... Les pressions sur les femmes sont diverses. "Le plus gros de la lutte se déroule durant les années 1930, des années noires, de crise économique, rappelle l'historienne Denyse Baillargeon dans Le Devoir. Les femmes étaient probablement beaucoup plus préoccupées par la survie de leurs familles que par n’importe quelle autre question."

Cap sur la parité ?

Une fois le droit de vote acquis, les Québécoises devront encore attendre 21 ans pour que l'une d'elles soit élue. Le 14 décembre 1961, Marie-Claire Kirkland est la première femme à entrer au Parlement. En France, le 21 octobre 1945, 33 femmes sont élues députées dans la Première Assemblée nationale constituante.

Représentation de quatre figures du droit de vote des femmes au Québec, devant l'Assemblée nationale de la province. De gauche à droite : Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain, et la première députée Marie-Claire Kirkland.
Représentation de quatre figures du droit de vote des femmes au Québec, devant l'Assemblée nationale de la province. De gauche à droite : Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain, et la première députée Marie-Claire Kirkland.
cc/Flickr/Paul VanDerWerf

Aujourd'hui encore, malgré l'obtention du droit de vote des femmes de part et d'autre de l'Atlantique et les progrès accomplis, la parité n'est toujours pas acquise en politique. "Le plafond de verre est plus visible que jamais, relevaient en 2015 les membres du comité restreint du Cercle des femmes parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec dans une tribune publiée dans Le Devoir. Le nombre de députées de l’Assemblée nationale en témoigne : malgré le fait qu’elles représentent la moitié de la population, les femmes demeurent minoritaires au Parlement, peinant à constituer le tiers de la Chambre. Elles se heurtent à des écueils semblables sur le plan des candidatures, de la politique municipale et, plus généralement, des postes décisionnels."

Trois ans plus tard, toutefois, le virage semble être pris. Le nouveau Premier ministre du Québec, François Legault, montre l'exemple en tenant sa promesse électorale de présenter un gouvernement paritaire de 13 femmes et 13 hommes ministres. En parallèle, la nouvelle Assemblée nationale, issue du scrutin du 1er octobre 2018, compte 53 femmes sur les 125 députés, soit une représentation de 42%, zone de parité historique.

Un an plus tard,  Justin Trudeau, fraîchement réélu Premier ministre du Canada, présente un gouvernement paritaire, tel qu’il l’avait promis. Plusieurs femmes accédent à des ministères importants, dont Chrystia Freeland, ex-ministre des Affaires étrangères, nommée vice-Première ministre et ministre aux Affaires intergouvernementales. 

Voir tous nos article du dossier ► Parité et politique

En France, comme le révélaient les élections de mars 2015, l'égalité hommes/femmes ne coule pas de source. Pour la première fois, les assemblées départementales étaient pourtant strictement paritaires, du fait de l'imposition par la loi de 2013 de binômes homme/femme aux élections. Mais dans neuf cas sur dix, la présidence des départements revenait à des hommes. Selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, seuls dix départements – sur 101 – avaient une présidente.

Dans les autres fonctions locales électives, 8 % des présidents d'intercommunalités étaient des présidentes, 5 % des régions étaient dirigées par des femmes et à peine 16 % des maires étaient des mairesses. Et pourtant, la loi française impose la parité sur les listes des candidats aux élections municipales : 50 % d’hommes, 50 % de femmes, mais pas dans toutes les communes. Dans celles de plus de 1 000 habitants seulement, les listes des candidats aux élections municipales doivent être paritaires et respecter l'alternance homme-femme...

Aujourd'hui encore, les femmes sont encore loin d’être majoritaires dans les mairies. En 2019, le taux d’occupation des femmes dans les conseils municipaux était de 39,9 %, "toutes tailles de communes confondues", dévoile le site vie-publique. Elles n’étaient que 17 % à être élues maires, 29 % à occuper la fonction de première adjointe, 38 % celle de seconde adjointe et 43 % à être adjointes ou conseillères. Côté classement, c’est à Paris que la parité est la mieux respectée, avec une moyenne de 50,3 % de femmes dans les conseils municipaux en 2018.