Terriennes

Le féminicide, "un crime de propriétaire"

Marche des femmes du 20 novembre 2021 à Paris.
Marche des femmes du 20 novembre 2021 à Paris.
©Terriennes

Le féminicide, ce crime qui touche une femme parce qu'elle est une femme, n'est pas un phénomène contemporain limité à la sphère conjugale. C'est un crime vieux comme le monde, une pierre à l'édifice millénaire du patriarcat qui, peu à peu, se fissure. A la veille de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, retour sur les raisons de la banalisation du crime avec Christelle Taraud, historienne, et Sandrine Bouchait, représentante des familles de féminicides.

"Les féminicides, c'est un crime de propriétaire ! C'est ainsi que le définissent les historiennes, mais c'est aussi ce que disent aussi, parfois, les survivantes", lance Christelle Taraud, historienne, féministe et autrice de Féminicides, une histoire mondiale, un ouvrage de près d'un millier de pages sur lequel elle a travaillé pendant quatre ans. 

Sandrine Bouchait, elle, a perdu sa soeur, victime d'un féminicide. Elle a cofondé l'Union nationale des familles de féminicides et signe Elle le quitte, il la tue. 

Christelle Taraud et Sandrine Bouchait témoignent sur le plateau du 64' de TV5MONDE, le samedi 10 septembre 2022. 

Christelle Taraud et Sandrine Bouchait sur le plateau du 64' de TV5MONDE, le 10 septembre 2022.
Christelle Taraud et Sandrine Bouchait sur le plateau du 64' de TV5MONDE, le 10 septembre 2022.


TV5MONDE : Christelle Taraud, Féminicides, une histoire mondiale est-il un ouvrage politique ?

Tout à fait, puisque le livre met en lumière l'importance de l'enjeu et de l'urgence, non seulement en France, mais partout dans le monde. L'objectif est de mobiliser au travers d'un ouvrage inédit, déjà sur le plan chronologique, puisque nous commençons à l'origine de l'humanité, à l'époque des chasseurs-cueilleurs, jusqu'à aujourd'hui, dans nos sociétés ultra contemporaines, et ce sur cinq continents.

Le but est aussi d'ouvrir à la recherche de pointe, en donnant la parole à des chercheuses et des chercheurs, mais aussi à beaucoup d'autres personnes qui oeuvrent pour éradiquer le crime de féminicide : activistes, journalistes, artistes, et puis les victimes ou leurs proches si elles ne sont plus là pour témoigner.

Sandrine Bouchait, votre soeur a été tué par son compagnon. C'est important de mettre un mot, féminicide, sur ce qui lui est arrivé ?

C'est très important, car dans une cour d'assises, à l'énoncé de ce mot, les jurés peuvent identifier tout de suite le crime. Pour l'instant, la justice française ne reconnaît pas le crime de féminicide en tant que tel, qui est jugé comme un "meurtre sur conjoint". L'un de nos combats est, bien sûr, que la justice reconnaisse le crime de féminicide.

Le féminicide est une attaque contre tout ce qui constitue les femmes en tant qu'identité et en tant qu'univers.
Christelle Taraud, historienne, féministe et autrice

Or le féminicide, expliquez-vous dans votre livre, Christelle Taraud, dépasse le cadre conjugal. C'est un crime de masse...

Le terme féminicide n'indique pas seulement le meurtre d'une femme, parce qu'elle est une femme, par son conjoint ou son ex, mais recouvre une réalité beaucoup plus large. C'est une attaque contre tout ce qui constitue les femmes en tant qu'identité et en tant qu'univers, et cela comprend aussi des crime de masse. Le terme est d'ailleurs né au Mexique, lorsque, au début des années 1990, à Ciudad Juares, les femmes ont commencé à compter leurs mortes et se sont rendu compte qu'elles se chiffraient non pas en dizaines, ni même en centaines, mais en milliers de victimes – et probablement beaucoup plus en réalité, puisque ces femmes étaient sorties de fosses communes, en général sauvages, que l'on découvre au fur et à mesure des investigations, en général à l'initiative des familles

Autre exemple de féminicide de masse : le Canada, avec celui des femmes autochtones, longtemps ignorées. Au Mexique, les victimes étaient le plus souvent pauvres. La dimension sociale est-elle importante ?

Christelle Taraud :
Elle est même déterminante. Au Canada, avec les femmes natives, mais pas seulement en Amérique du Nord. C'est un facteur que l'on retrouve très largement.

Sandrine Bouchait : Je ne suis pas d'accord, même si je ne peux parler que du sujet que je connais, c'est-à-dire les féminicides conjugaux en France. Or le décompte tenu par le collectif Féminicides par compagnon ou ex depuis 2016 montre bien que toutes les classes sociales, tous les milieux, tous les âges sont concernés.

Dans votre livre, Christelle Taraud, vous remontez au tout début et citez les conclusions de la paléontologue Claudine Cohen. Y avait-il déjà des féminicides et des différences entre les hommes et les femmes ? Quelles sont ses preuves ?

Tout un faisceau d'hypothèses montrent que, chez les néandertaliens, par exemple, il n'y avait, au départ, que peu de différences entre hommes et femmes, de même que chez les sapiens – même si les vestiges restent très rares. Les différences se sont mises en place au fil du temps, et avec elles se sont structurés des régimes hiérarchiques. Assez vite, on s'aperçoit que les inégalités hommes/femmes se mettent en place et que les régimes de pouvoir qui s'installent sont assez violents.

La violence contre les femmes s'exerce assez tôt : aux tout débuts de l'humanité, certains groupes, en temps de crise, se débarrassaient en premier lieu des femmes, à commencer par les petites filles. Une fois la crise passée, les hommes avaient à nouveau besoin de femmes et allaient souvent en chercher chez les autres, de rapt en razzia. Le système s'est reproduit au fil des siècles, ce qui explique que la violence féminicidaire est aussi vieille que l'humanité.

Les procès pour féminicides sont présidés majoritairement par des hommes magistrats.
Sandrine Bouchait

Féminicides, une histoire mondiale met aussi en cause le patriarcat. Sandrine Bouchait, vous êtes d'accord ?

Bien sûr. On le voit jusque dans les cours de justice, où les procès pour féminicides sont présidés majoritairement par des hommes magistrats, dont les décisions sont en général "clémentes" vis-à-vis des hommes violents. Dans les cours d'assises, aujourd'hui, on cherche encore les défauts des femmes pour justifier l'acte d'un auteur de féminicide : madame l'a trompé, ne faisait pas le ménage correctement, n'était pas gentille...On peut théoriser à l'infini sur le sujet, mais tant qu'il n'y aura pas de prise de conscience et une réelle volonté de prendre en charge ces hommes, tant du point de vue des peines, qui doivent être bien plus importantes, que du point de vue des soins. Tant que l'on ne soignera pas ces hommes, le schéma de répétition se reproduira.

En 2021, les féminicides étaient en hausse de 20 % en France. Comment expliquez-vous cela, malgré le Grenelle et les nouvelles mesures annoncées par Isabelle Rome, la nouvelle ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes ? Quelles sont les priorités, Sandrine Bouchait ? 

Aujourd'hui, nous avons toutes les mesures essentielles pour protéger les femmes victimes de violences. Encore faut-il les mettre en application. C'est long. Il faut que les magistrats se forment pour éviter les décisions ubuesques, comme celle qui concerne cette femme placée sous ordonnance de protection avec l'un de ses enfants, témoin des violences, alors que le père bénéficie d'un droit de visite et d'hébergement classique pour l'autre enfant. Il faut mettre l'accent sur la formation, la prévention et la prise en charge des auteurs de violences.

Sandrine Bouchait, vous racontez dans votre livre que votre soeur voulait quitter son compagnon. Elle voulait prendre sa liberté...

Dans le passage à l'acte, ce moment de séparation ou de post séparation où madame reprend les clés de sa vie, est décisif. C'est aussi souvent lorsqu'elle rencontre un nouveau compagnon ou trouve du travail.

Christelle Taraud : Le féminicide est un crime de propriétaire. C'est ainsi que le définissent une grande partie des chercheuses qui ont contribué à Féminicides, une histoire mondiale. C'est aussi ce que disent, d'une autre manière, les survivantes ou leurs proches. Dans les témoignages, on entend souvent : "c'était sa chose." Comment réduire un être humain à l'état de chose ? La chosification des femmes est une vraie question dans nos sociétés.

Victime par excellence de féminicides de masse : la sorcière. Une figure largement abordée dans votre livre, Christelle Taraud...

En réalité, la chasse aux sorcières est un moment très important dans l'histoire de l'Europe. c'est le premier féminicide de masse, peut-être même le premier génocide. Dans les années à venir, peut-être mesurera-t-on l'ampleur réelle de ce qui s'est passé au XVIIe siècle en Europe et de la violence qui a été dirigée contre les femmes.

Les chasses aux sorcières ont été très utiles pour asseoir de manière forte et pérenne la domination masculine.
Christelle Taraud, historienne, féministe, autrice

La sorcière n'existe pas, pas plus que l'hystérique. Ce sont des dispositifs de pouvoir mis en place pour empêcher les femmes de vivre leur vie. Les chasses aux sorcières avaient pour objectif, dans un premier temps, d'éliminer une partie non négligeable de la population féminine européenne, et de domestiquer celles qui restaient. Ce régime de terreur a été très utile pour asseoir de manière forte et pérenne la domination masculine.

Christelle Taraud, dans votre livre, vous évoquez aussi les artistes qui dénoncent les féminicides. Quelle est le rôle de la culture ?

Il est très important de regarder notre histoire culturelle de façon globale. Quand on la relit à l'aune du féminicide, on se rend compte à quel point nous avons été acclimatés à tolérer les violences contre les femmes. Les exemples sont nombreux, à commencer par Othello, avec la mort de Desdémone, ou Les mille et une nuits, qui commence par un féminicide de masse. Tout cela intègre, chez les hommes, le droit à la violence et, chez les femmes, la nécessaire soumission à cette violence. C'est ce cycle qu'il faut rompre.

Les féminicides sont des crimes dirigés contre les femmes, que les hommes sont chargés de résoudre.
Christelle Taraud

Le cinéma se mobilise-t-il enfin contre les féminicides ?

IL y a eu plusieurs films importants, notamment La nuit du 12, un film remarquable qui fait un constat criant : les féminicides sont des crimes dirigés contre les femmes que les hommes sont chargés de résoudre. La policière l'exprime de manière très claire dans le film. Et lorsque l'un des policiers rencontre l'une des amies proches de la victime, à la recherche d'une piste pour résoudre l'affaire, elle aussi le dit : "Elle est morte parce que c'est une femme."

Je suis très heureuse de voir que le cinéma s'empare de cette question depuis plusieurs années. Il y a eu aussi  Les nuits de Mashad, un film forminable sur le féminicide en Iran. Ces deux films ont été présentés à Cannes. 

Sandrine Bouchait, vous présentez votre livre comme un outil de prévention. C'est aussi le sujet de Jusqu'à la garde, de Xavier Legrand...

Le cinéma aussi est un bon outil de prévention. Jusqu'à la garde montre bien comment la violence monte crescendo dans ce couple – car si monsieur s'était montré violent dès le début de la relation, madame serait partie tout de suite. Il montre aussi le traumatisme des enfants. Il faut aussi prendre en charge ces enfants-là, qui sont les potentiels bourreaux de futures victimes. Tant que leur prise en charge psychologique n'est pas assurée, ces enfants rentreront dans le schéma de répétition.

(Re)voir le Grand Angle du 64' de TV5MONDE avec Christelle Taraud et Sandrine Bouchait :