Terriennes

"Le féminisme est un chantier qui se dessine au fil des luttes", selon Martine Sorti

Martine Storti, journaliste, écrivaine française, et militante féministe de la première heure publie son nouvel ouvrage Pour un féminisme universel aux éditions du Seuil. 
Martine Storti, journaliste, écrivaine française, et militante féministe de la première heure publie son nouvel ouvrage Pour un féminisme universel aux éditions du Seuil. 
©Seuil/édition

Féministe engagée et intellectuelle française, Martine Storti a suivi de près les mouvements des femmes depuis les années 1970 en France et dans le monde. Aujourd'hui, elle s'inquiète des errances de la lutte et défend un "féminisme universel". Dans son dernier livre, elle veut mettre en garde contre la récupération et la manipulation qui compromettent les acquis des femmes. Entretien avec Martine Storti.

Journaliste au quotidien Libération dans les années 1970, Martine Storti a suivi de près la naissance et les premières actions du Mouvement de libération des femmes, puis l'évolution des mouvements féministes en France, mais aussi dans d'autres pays, notamment en Iran. Dans le droit fil de Sortir du manichéisme, paru en 2016, l'écrivaine propose, dans Pour un féminisme universel, sorti en octobre 2020, une analyse des féminismes contemporains et des pièges qui les menacent sous couvert d'intersectionnalité - décolonial, anticapitaliste, identitaire... Cinquante ans après la fondation du MLF, Martine Storti, qui fut aussi conseillère pour le gouvernement socialiste dans les années 1980, développe arguments et faits historiques pour se faire l'avocate d'un féminisme de la complexité.


Entretien avec Martine Storti


Terriennes : Pour un féminisme universel est-il le coup de gueule d’une féministe qui voit son combat atomisé entre féminisme décolonial, afroféminisme, féminisme policier ou musulman ?

Martine Storti : Non, ce n’est ni un coup de gueule, ni un pamphlet. J’ai éprouvé le besoin d’intervenir dans le débat public autour de sujets qui concernent le féminisme, mais qui s’articulent à d’autres enjeux politiques et de société. J’essaie d’échapper à des formes caricaturales de débat en apportant des précisions, des arguments, des exemples, des références…

Les divergences entre féministes ne sont pas gênantes, contrairement à la manipulation et la récupération politique, à la réécriture de l’histoire, aux mensonges et aux omissions volontaires. Il y a aussi un enjeu de transmission dans ma démarche. Je voulais rétablir quelques vérités et m’inscrire contre le manichéisme des débats actuels, alors que la combinaison des chaînes d’information en continu et de l’immédiateté des réseaux sociaux dans le monde entier favorisent la caricature, voire l’autocaricature.

Les conquêtes féministes ne sont pas une donnée de l’Occident. Elle sont le produit d’une lutte de femmes, génération après génération, pour obtenir des droits.
Martine Storti

 
Pourquoi un féminisme universel vs universaliste ?

L’universalisme me paraît aujourd’hui instrumentalisé par des courants qui ont toujours été contre le féminisme. Je vois le Front national, par exemple, de même que la presse de droite et d’extrême droite, s’approprier l’universalisme, et en particulier le féminisme universaliste, pour introduire un séparatisme entre "eux" et "nous". "Nous", c’est l’Occident, qui se situerait du côté du bien, du féminisme universaliste ; "eux", ce sont les musulmans, qui seraient depuis toujours du côté de l’oppression des femmes. En réalité, ces courants politiques, de droite et d’extrême droite, dans les années 1970, étaient résolument contre le MLF ; tous les jours, nous étions injuriées, traitées d’hystériques, de "mal baisées"…

Je pense qu’il faut sortir de cette globalisation du "eux" et du "nous". Les conquêtes féministes ne sont pas une donnée de l’occident. Elle sont le produit d’une lutte de femmes, génération après génération, pour obtenir des droits. Assimiler le féminisme à une identité occidentale revient à nier ces luttes, et donc nier l’histoire des conquêtes. Ce regard historique nous montre aussi que si la lutte a porté ses fruits ici, elle peut aussi le faire ailleurs.
 
La lutte féministe n’existe pas qu’en Occident…

Oui, cette globalisation "eux" contre "nous" nie la pluralité de part et d’autre : de "l’autre côté", de nombreuses femmes se battent depuis longtemps contre la polygamie, le port du voile ou les mutilations sexuelles.

A l’inverse, en occident non plus, tous les gouvernements ne sont pas favorables au féminisme, regardez la Pologne ou la Hongrie…


La république n'est-elle pas un cadre favorable à l’égalité femmes/hommes ?

Pendant des années, la république et la laïcité se sont accommodées du patriarcat. Si aujourd’hui, la France n’est plus un pays juridiquement patriarcal, c’est parce qu’il y a eu des luttes qui l’ont faite ployer. Le cadre républicain, laïc et démocratique favorise le changement en faveur des droits des femmes, mais il ne l’engendre pas. Prenez l’avortement, par exemple : Simone Veil a fait voter la légalisation, mais le gouvernement de l’époque n’avait pas le choix. Tous les jours, la loi sur l’IVG était bafouée, par des médecins, des femmes, des avocats…
 
Comment le féminisme universel se définit-il ?
 
Alors que le féminisme universaliste tend à se présenter comme une norme, un modèle supérieur, et que le féminisme décolonial peut se retourner contre les droits des femmes, je me place à distance de l’un et de l’autre. Je prône une troisième voie, celle d’un féminisme universel, un féminisme en construction, en chantier, qui se dessine au fur et à mesure des luttes. Le MLF et les suffragettes ne se sont pas battues de la même manière, même si les deuxièmes étaient aussi les héritières des premières. Le chemin se trace au fil des luttes, des décennies, en contexte.

A chaque fois que le féminisme est allié à un autre combat, il est considéré comme devant passer en second, et les femmes y perdent.

Que risque le féminisme avec l’intersectionnalité ?

Je trouve le concept intéressant, qui consiste à dire que plusieurs formes d’oppression se croisent, se combinent et s’additionnent. Il faut, bien sûr, regarder comment tout cela s’articule. Dans les années 1970, les féministes que nous étions étaient déjà intersectionnelles sans le savoir, puisque l’articulation antiracisme et féminisme existait déjà.

Et pourtant, je ne peux pas m’empêcher de constater que l’intersectionnalité sert aussi à stigmatiser, à disqualifier, à cataloguer. Ce n’est pas parce que l’on soutient une loi sur le harcèlement de rue que l’on est complice du racisme, comme si le harcèlement n’était que le fait de certains quartiers alors qu’il peut se produire partout.  Ce n’est pas parce qu’Olympe de Gouges était pour les droits des femmes qu’elle était complice de l’esclavage - il suffit de relire ses textes pour voir qu’elle le dénonce, au contraire. En fait, à chaque fois que le féminisme est allié à un autre combat, il est considéré comme devant passer en second, et les femmes y perdent.
 
Ce livre est un peu une tribune pour redresser la vérité ?

Sur l’aspect réécriture de l’histoire, oui. Je voulais sortir du mensonge, de la confusion et de l’instrumentalisation, prendre du recul et démonter les manipulations des uns et des autres. Car si l’on peut ne pas être d’accord avec ce que j’écris, il est impossible de contester ce que je dis sur le MLF dans les années 1970. Quand je lis ou j’entends que nous étions indifférentes à la Coordination des femmes noires, par exemple, je suis obligée de dire que c’est faux ! De même, les féministes des années 1970 n’étaient pas du tout indifférentes aux enjeux internationaux, comme certain.e.s se plaisent à le dire ou l’écrire. Le nier, c’est nier l’histoire, et cela m’attriste de voir de jeunes féministes croire sur parole ce qu’on leur raconte et le répéter.


Les réseaux sociaux sont-ils l’espace privilégié du féminisme universel ?

Le mouvement #metoo est un exemple de féminisme universel dans la mesure où les femmes se sont toutes battues, chacune à leur manière, pour la même chose. Le mouvement s’est contextualisé dans chaque pays et chaque groupe – en Inde ou en Afghanistan, le ralliement s’est fait autour d’un autre mot-dièse que #metoo, mais autour d’un même combat contre les violences. Ce que #metoo a rendu visible, c’est que tous les milieux sont concernés par les violences et le harcèlement. Le mouvement est parti du cinéma, mais il a trouvé des échos partout – le sport, les médias, les usines, la rue, les bureaux, les magasins, le mari, le voisin…
 

Il en va du combat contre le viol et les violences sexuelles comme de la lutte pour le droit à l’avortement. Certains sujets concernent toutes les femmes, par-delà les différences de traditions, de cultures, de classes. Une bourgeoise violée, c’est une femme violée. Il en va de même pour la peur d’une grossesse non désirée : c’est cela, cet "en commun" qui, dans les années 1970, a rallié au combat féministe beaucoup de femmes qui, sinon, n’étaient pas des acharnées du féminisme.
 
Ce livre, vous l’avez en gestation depuis longtemps ?

Ecrire relève d’une nécessité intérieure, d‘une accumulation d’observations. Je l’ai commencé au printemps 2019 et terminé en décembre de la même année, en reprenant des réflexions déjà faites sur mon blog entre autres. J’ai éprouvé le besoin d’en faire un livre pour que mes propos restent dans les mémoires. Nous aurions dû célébrer cette année les 50 ans du MLF, mais le confinement nous en a empêchées, et je pensais que c’était le bon moment pour publier ce livre.

Martine Storti aborde cinquante ans de libération des femmes en France

C'était il y a 50 ans, le 26 août 1970, neuf femmes essaient de déposer sous l'Arc de Triomphe à Paris, une gerbe de fleurs pour la femme du soldat inconnu. Un geste empêché par les forces de l'ordre. Ces femmes vont même être arrêtées. Cela a marqué l'acte fondateur du Mouvement de libération des femmes (MLF). Le 27 août 2020, Martine Storti était l'invitée du 64' de TV5MONDE pour en parler : "Le MLF, c'était avant tout un mouvement de jeunes femmes [...] je me suis aperçue que ces femmes que je ne connaissais pas disaient des choses que je croyais être personnelles" se souvient-elle. 

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Pour qui avez-vous écrit Pour un féminisme universel ?

Pour celles et ceux qui s’intéressent aux débats de l’heure. Pour que certaines militantes du MLF voient que tout le monde ne cautionne pas une réécriture de l’histoire. Pour que les jeunes féministes disposent d’éléments historiques, intellectuels et politiques pour avancer. Pour celles qui ne comprennent pas pourquoi j’ai abandonné le terme universaliste. Pour celles qui pensent qu’il faut trouver un autre chemin. Beaucoup ont la sensation d’étouffer, face au durcissement des positions. « Un livre qui n’est pas polémique », « c’est une respiration », « une bouffée d’air frais salutaire », ai-je lu sur Twitter ou dans des articles. Cette idée me plaît.

Que vous inspire la position d’Alice Coffin : "Il faut, à notre tour, éliminer les hommes. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Après, ils pourront revenir."

C’est à moi que vous posez cette question ? Alors que je veux sortir du manichéisme et des globalisations ? Pour moi, qui ai été professeure de philosophie, ne plus lire « les hommes » n’a aucun sens. Certaines femmes ont écrit des choses épouvantables et certains hommes ont écrit des choses merveilleuses. C’est comme dire qu’il faut absolument une femme candidate à la présidence de la République : il y en a une, qui s’appelle Marine le Pen ! C’est une femme, et pourtant, je ne voterai pas pour elle.
Cela dit l’invisibilisation des femmes a été telle que, à un moment, il faut peut-être ruer dans les brancards. Il a fallu attendre des années avant de voir Simone de Beauvoir ou Hannah Arendt figurer dans les manuels de philosophie, ou encore Lou-Andreas Salomé qui a joué un rôle essentiel aux côtés de Nietzsche au 19e siècle, pour ne prendre que ces exemples. Idem en poésie ou en musique. On s’est très bien accommodé de l’invisibilité des femmes. Est-il possible de tolérer aussi des exagérations ?