Terriennes

Le #MeToo égyptien : la jeunesse cairote brise l'omerta

Des dizaines d'internautes témoignent sur le compte instagram Assault police de harcèlement et d'agressions sexuelles, pour la plupart des jeunes filles parfois mineures, mais aussi des hommes, reprenant le mot dièse MeToo.
Des dizaines d'internautes témoignent sur le compte instagram Assault police de harcèlement et d'agressions sexuelles, pour la plupart des jeunes filles parfois mineures, mais aussi des hommes, reprenant le mot dièse MeToo.
©capture instagram/Assault police egypt

Accusations de viol, d'agressions et de chantage: un scandale sexuel au sein de la jeunesse dorée du Caire provoque depuis quelques semaines une déferlante inédite de réactions indignées sur internet et ailleurs. Sur Facebook, Twitter et Instagram, des milliers de témoignages se succèdent. Une mobilisation inédite qui pourrait faire  bouger quelques lignes dans ce pays conservateur.

Depuis le 1er juillet, le compte Instagram "Assault Police" ("Police du harcèlement") a publié des dizaines de témoignages accusant un ex-étudiant de la prestigieuse Université américaine du Caire (AUC), âgé de 22 ans, d'être un prédateur sexuel. Emanant surtout d'anciennes camarades, les récits, captures d'écran à l'appui, décrivent d'innombrables scènes de chantage sexuel, d'agressions et de viol. Certains impliqueraient des jeunes filles de 14 ans.

L'affaire a remis sur le devant de la scène la question du harcèlement en Egypte, où les internautes se sont réapproprié, cette fois en nombre, le mot dièse #Metoo.

Si l'Egypte a connu d'autres vagues d'indignation face au harcèlement, aucune n'a eu d'impact décisif dans ce pays où l'immense majorité des femmes interrogées en ont été victime, selon l'ONU.

Maintenant, on reçoit une dizaine de messages par minute de filles qui racontent leurs histoires.
Administratrice du compte Assault police sur Instagram

Ces dernières années, plusieurs affaires impliquant des anonymes ou des célébrités, comme le footballeur Amr Warda, ont posé les jalons de la contestation actuelle, selon Mozn Hassan, directrice de l'ONG féministe Nazra ("Regard") et pionnière du mouvement. Mais le récent scandale "a dépassé Zaki" (Ahmed Bassem Zaki, l'étudiant mis en cause, NDLR), analyse sous couvert de l'anonymat l'administratrice du compte "Assault Police". "Maintenant, on reçoit une dizaine de messages par minute de filles qui racontent leurs histoires."

"Déshumanisation" des femmes

Jusque dans la diaspora, les langues se délient. Musulmans, coptes, artistes, étudiants ou personnalités médiatiques: des milliers de témoignages pleuvent sur Facebook, Twitter et Instagram, faisant voler en éclat certains tabous.

Mozn Hassan, militante féministe égyptienne, dirige l'association "Nazra" de défense des droits des femmes.
Mozn Hassan, militante féministe égyptienne, dirige l'association "Nazra" de défense des droits des femmes.
©capture ecran/facebook

Selon Mozn Hassan, la campagne actuelle est "inédite en raison du soutien" qu'elle suscite. Des hommes s'expriment en faveur des victimes, comme le comédien en exil Bassem Youssef qui a condamné dans plusieurs vidéos la "déshumanisation" des femmes.

Autre nouveauté: certains hommes se disent eux-mêmes victimes de harcèlement par d'autres hommes, comme les patients du dentiste Bassem Samir, accusé sur les réseaux sociaux d'attouchements dans sa clinique de luxe au Caire.

Le 8 juillet, le gouvernement a approuvé un projet de loi préservant l'anonymat des personnes qui portent plainte pour agression sexuelle, "une étape importante", selon Intissar al-Said, avocate féministe du Centre du Caire pour le développement et le droit (CCD). Al-Azhar, influente institution de l'islam sunnite, a également encouragé les victimes à porter plainte. En août 2018, la mosquée-université avait déjà qualifié le harcèlement de "péché".

Arrêté le 4 juillet, Ahmed Bassem  Zaki a avoué avoir agressé et fait chanter six plaignantes, dont une mineure, selon le parquet. Contacté par l'AFP, le père de l'intéressé a refusé de s'exprimer. Depuis, plusieurs autres arrestations ont eu lieu, dont celle de Mohamed Hachem, directeur d'une maison d'édition après des témoignages en ligne l'accusant de harcèlement, libéré sous caution depuis.

#Yaduboulot

Malgré la loi de 2014 criminalisant le harcèlement sexuel, les militantes estiment que le chemin est encore long.

"J'ai eu beaucoup de messages jetant la pierre aux femmes mais ce n'est rien comparé à tous les encouragements", confie avec espoir l'administratrice d'"Assault Police". "Nous n'avons pas de corpus consacré aux violences contre les femmes (...) et le code pénal a été promulgué dans les années 1920", regrette Me Said.

Le message de l'Etat est: soyez des femmes respectables pour qu'on vous protège, selon sa propre définition patriarcale de la respectabilité.
Mozn Hassan, Nazra

Depuis 2015, des ONG, dont Nazra et le CCD, réclament une réforme du code pénal et une loi unifiée.

Mozn Hassan se réjouit elle que les violences sexuelles soient à l'ordre du jour mais reproche aux autorités d'appliquer une politique asymétrique selon l'origine sociale des plaignantes. "Le message de l'Etat est: soyez des femmes respectables pour qu'on vous protège, selon sa propre définition patriarcale de la respectabilité."

Depuis avril, une demi-douzaine d'influenceuses du réseau social TikTok ont été arrêtées pour atteinte aux bonnes moeurs. Et une jeune femme de 17 ans a été inculpée après avoir publié une vidéo dans laquelle elle affirme avoir été victime de viol collectif.

Pour Me Said, dont l'organisation défend ces femmes, plusieurs sont "victimes de discrimination" parce qu'issues de milieux modestes. "Ce gigantesque élan est dû au fait que (l'affaire Zaki) frappe l'élite (...) mais c'est un bon début", affirme l'administratrice d'"Assault Police", espérant que les autorités ne fermeront pas sa page.