Terriennes

"Le monde a besoin de la France pour en finir avec le sida" : Amanda Dushime, 20 ans, porteuse du VIH

L'activiste burundaise Amanda Dushime, née il y a 20 ans avec le VIH, adresse une lettre ouverte au président français, à deux mois de la Conférence du Fonds mondial sur le sida aux Etats-Unis, la précédente avait eu lieu en France à Lyon en octobre 2019.
L'activiste burundaise Amanda Dushime, née il y a 20 ans avec le VIH, adresse une lettre ouverte au président français, à deux mois de la Conférence du Fonds mondial sur le sida aux Etats-Unis, la précédente avait eu lieu en France à Lyon en octobre 2019.
©TheGlobalFund.org

La 24e Conférence internationale sur le sida (AIDS 2022) se tient du 29 juillet au 2 août 2022 à Montréal. L'occasion pour la jeune activiste burundaise Amanda Dushime d'adresser une lettre ouverte à Emmanuel Macron. Outre les discriminations et la stigmatisation auxquelles les malades font face, elle y décrit la difficulté croissante d’accéder au dépistage et aux traitements. Une lettre que nous publions ici en exclusivité pour Terriennes. 

Amanda Dushime est née avec le VIH, il y a vingt ans, au Burundi. Elle est paire éducatrice pour l’Association nationale de soutien aux séropositifs et malades du sida (ANSS) et ambassadrice du réseau Grandir ensemble.

"Si être adolescente, c’est compliqué, être adolescente et vivre avec le VIH, c’est encore plus difficileNous subissons de multiples stigmatisations et discriminations. Les autres ont peur de nous. Nous ne pouvons pas accéder à certains métiers, formations ou encore bourse d’études. Certains perdent leur travail. D’autres sont rejetés par leurs amis et familles", lançait la jeune femme lors de son intervention durant la conférence du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, en octobre 2019, à Lyon. 

Ses mots mettaient alors en pleine lumière ce que rapportent les experts depuis des années : l'extrême vulnérabilité des jeunes filles et des femmes face au virus. En 2017, en Afrique orientale et australe, chez les 10-19 ans, 79 % des nouvelles infections concernaient des filles, comme le rapportait en 2019 La Croix.
 

"J’ai toujours été malade, mais je n’ai été dépistée qu’à l’âge de 11 ans. (...) Pendant toutes ces années, je n’ai jamais rien dit. Par peur de l’exclusion, du rejet, confiait Amanda à la tribune. Mon rôle est fort, je porte beaucoup de visages, des milliers de jeunes parlent à travers moi," ajoutait-elle du haut de ses 18 ans.

La lettre ouverte d'Amanda au Président français

Alors que se tient, fin juillet 2022 à Montréal, la 24e Conférence internationale sur le sida (AIDS 2022), et à deux mois de la prochaine conférence du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, elle reprend sa plume pour écrire une lettre ouverte au président français, que nous publions ici dans son intégralité. 
 
Lettre ouverte d'Amanda Dushime au Président Macron

"Monsieur le Président, j’étais à vos côtés en 2019 à Lyon lorsque vous aviez exhorté les chefs d’Etats du monde entier à augmenter leur participation financière au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Aujourd’hui plus que jamais, à deux mois de la prochaine Conférence de reconstitution des ressources du Fonds, vous devez renouveler cet appel et donner l’impulsion nécessaire en augmentant la participation financière de la France.

 
En 2020, dans le monde, un enfant est décédé de causes liées au sida toutes les 5 minutes…
Il y a trois ans, votre implication avait permis de collecter plus de 14 milliards de dollars pour financer la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme. C’était la première fois que le Fonds mondial récoltait autant d’argent. Cependant, malgré ce succès, le constat reste alarmant, terrifiant même, tant la pandémie de Covid-19 a exacerbé les obstacles et les inégalités qui entravent la lutte contre le VIH/sida à travers le monde, et en particulier en Afrique, où le nombre de dépistages au VIH a chuté et où les services de prévention ont enregistré une baisse importante de fréquentation. Dans ces conditions, les engagements pris en 2019 n’ont pas permis de réaliser des progrès décisifs dans la lutte contre le VIH/sida, en particulier contre le VIH pédiatrique, encore très négligé. En 2020, dans le monde, un enfant est décédé de causes liées au sida toutes les 5 minutes…

En tant que jeune vivant avec le VIH, paire éducatrice et ambassadrice du réseau Grandir Ensemble, je porte la voix de mes pairs pour vous alerter, Monsieur le Président, sur la nécessité impérative de redoubler d’efforts dans la lutte contre le VIH/sida.

Souvent oubliés, nous, enfants et adolescent.e.s vivant avec le VIH, devons faire face à un parcours semé d’embûches. Aux difficultés quotidiennes, telles que la prise quotidienne de médicaments, les hospitalisations répétées, les discriminations et la stigmatisation, s’ajoute la difficulté croissante d’accéder au dépistage, aux traitements et aux examens biologiques, pourtant indispensables.

Nous ne voulons plus de cela. Nous souhaitons devenir les adultes de demain.

 
Nous sommes à la croisée des chemins. Soit les pays du monde augmentent le financement, soit nous abandonnons tout espoir de mettre fin au sida en 2030.

Les succès qui ont jalonné l’histoire de la lutte contre le VIH/sida montrent que des résultats remarquables peuvent être obtenus lorsque nous refusons la fatalité et que nous nous mobilisons tou.te.s pour ne laisser personne de côté. Rappelez-vous de votre réponse à la lettre ouverte adressée aux enfants de sept ans dans le monde entier, leur promettant un monde libéré du sida, de la tuberculose et du paludisme en 2030. Cet objectif ambitieux, que vous disiez partager, nécessite des actes résolus que vous appeliez de vos vœux. Comme vous l’avez dit, "Nous n'avons, non seulement, pas le droit de reculer, nous avons surtout l'obligation, l'obligation d'éradiquer ces maladies". Or, l’éradication du sida ne pourra devenir réalité qu’à la seule condition que des ressources financières, matérielles et humaines suffisantes et adéquates lui soient consacrées.

Nous sommes à la croisée des chemins. Soit les pays du monde augmentent le financement, soit nous abandonnons tout espoir de mettre fin au sida en 2030. En augmentant la participation financière de la France au Fonds mondial, vous contribuerez à éradiquer le sida, comme vous vous y étiez engagé à mes côtés en 2019.

Monsieur le Président, la grande conférence mondiale sur le sida aura lieu dans quelques jours à Montréal. La Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial aura lieu dans deux mois à New York. Nous, les personnes vivant avec le VIH à travers le monde, comptons sur vous, pour être au rendez-vous."

[Lettre publiée ici via l'organisation The Global Found]

Amanda Dushime, aux côtés d'Emmanuel Macron, lors de la Conférence du Fonds mondial de lutte contre le sida, en octobre 2019 à Lyon (France). 
Amanda Dushime, aux côtés d'Emmanuel Macron, lors de la Conférence du Fonds mondial de lutte contre le sida, en octobre 2019 à Lyon (France). 
©The Global Fund org
La conférence du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui se déroule tous les trois ans, réunit des représentants des gouvernements, de la société civile, du secteur privé et des communautés touchées par les trois maladies infectieuses les plus dévastatrices. La France est un membre fondateur du Fonds mondial et son premier contributeur européen. Il y a trois ans, Lyon avait accueilli la précédente conférence du Fonds. Celui-ci avait alors obtenu des promesses de dons d’une somme sans précédent de 14 milliards de dollars US en vue du provisionnement de ses subventions pour la période 2021-2023.

C'est à cette occasion que le Président de la République française avait pu rencontrer, sur scène, Amanda Dushime.