"Le rugby, c'est aussi pour les filles !"

Lénaïg Corson aime passer le ballon. Sur le terrain comme dans sa vie d'après-compétition. Et elle le montre encore avec la création de l'association "Rugbygirl Académie". L'ancienne internationale française veut inciter les filles à entrer en ovalie, pour le "fun", mais aussi pour gagner en confiance en soi.

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Lénaïg Corson et la Rugbygirl académie

Lénaïg Corson et sa Rugbygirl académie, lors de la première journée découverte en septembre 2023 pendant que la France accueille la Coupe du monde de rugby, une formation 100% filles pour préparer la relève au féminin !

©Lénaïg Corson
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Une Coupe du monde en France... Comme elle l'a souvent fait lorsqu'elle était encore en compétition, Lénaïg Corson, a su saisir la balle au bond. C'était l'occasion rêvée de profiter des projecteurs braqués sur cette compétition pour lancer une académie pour les filles. 

Lénaïg Corson, au vestiaires des filles

Lénaïg Corson, une meneuse "de filles", ici dans les vestiaires de la Rugbygirl Académie début septembre, lors de la journée découverte. 

©Lénaïg Corson

Le maillot et la passion toujours bien chevillées au corps, l'ancienne internationale de rugby à XV et de rugby à 7 a imaginé ce projet d’héritage et de transmission pour rendre au rugby ce qu’il lui a apporté pendant toute sa carrière. Son objectif : faire découvrir ce sport aux jeunes filles, mais pas seulement. Outre les entraînements, les filles qui participent à cette formation vont suivre des ateliers de diététique et de sensibilisation à l’écoresponsabilité. 

Au programme : apprendre à "bien manger" avec un atelier cuisine chapeauté par un chef, des cours d’anglais, un atelier d’expression et de communication, des jeux ludiques sur l’environnement pour se stimuler à agir pour la planète, du rugby à 7 fauteuil, ainsi que du yoga. 

Rugbygirl Académie en cuisine

Les participantes à la première journée découverte de la Rugbygirl Académie lors de l'atelier cuisine et diététique, pour apprendre à "bien manger". 

©Lénaïg Corson

Après une première journée découverte organisée en septembre, la Rugbygirl Académie organise son premier stage du 30 octobre au 3 novembre. 

Et si on parlait ballon ovale avec Lénaïg Corson ?

Rencontre avec Lénaïg Corson

Terriennes : Le rugby, c'est pas que pour les garçons ? 

Lénaïg Corson : C'est aussi pour les filles ! Et ce programme est exclusivement fait pour les filles, parce que si, dans les catégories jeunes, mixtes, les filles et les garçons sont ensemble, on a un gros taux de décrochage car les filles ne continuent pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que dans les sports collectifs – chacun•e l'a peut-être vécu au collège – les garçons ne font pas la passe aux filles. Les garçons nous choisissent en dernier dans leur équipe. Beaucoup de filles arrêtent de jouer au rugby parce que les garçons n'ont pas envie de jouer avec elles.  

Mais quand on met les filles ensemble, et bien elles s'éclatent deux fois plus. Elles ne se sentent pas regardées ou jugées par les garçons et on arrive à avoir des filles qui ont envie d'un peu plus, de faire des matchs, voire de la compétition. L'idée de Rugbygirl Académie, l'association que je viens de lancer, c'est d'aller dans les collèges, dans les lycées, voir les filles qui n'ont jamais fait de rugby, qui n'ont jamais touché un ballon, et qui ont envie d'essayer et se disent pourquoi pas. 

Dans un programme qui est imaginé pour elles, on va aussi parler menstruations, car il y a aujourd'hui beaucoup de filles qui arrêtent à cause de ça, et ça ce n'est pas possible ! Lénaïg Corson, ancienne internationale de rugby

Dans un programme qui est imaginé pour elles, on va aussi parler menstruations, car il y a aujourd'hui beaucoup de filles qui arrêtent à cause de ça, et ça ce n'est pas possible ! On va aussi faire du yoga, de la nutrition, parler d'environnement, mais surtout s'amuser ! Avec un objectif, celui d'avoir 100% d'intervenantes dans le projet car on veut justement inspirer la prochaine génération.

Rugbygirl académie sur le terrain

Apprendre les techniques du rugby, et transmettre ses valeurs, c'est la mission que s'est fixée Lénaïg Corson, ancienne internationale de rugby. 

©Lénaïg Corson

Qu'est ce qui vous a amenée à ce sport ? 

Moi, j'ai commencé très tard le rugby. Je n'étais pas du tout intéressée, je regardais ça avec mon père et je ne comprenais pas pourquoi il râlait devant des matchs à la télé. Les seules choses qui pouvaient me plaire, c'était les essais des ailiers, les grandes envolées, etc... C'est bien plus tard, à l'âge de 20 ans, avec près de quatorze ans d'athlétisme derrière moi, que je me suis dit que le temps était venu de me mettre à un nouveau sport.

Le rugby est arrivé dans ma vie sans trop prévenir. Je n'avais jamais vu de rugby féminin à la télévision. Je ne savais même pas que ça existait aussi pour les filles. En fait, c'est en arrivant à la fac que j'ai vu qu'il y avait aussi du rugby pour les filles. Sachant que le volley et le basket étaient des sports que je connaissais déjà, mais qui ne correspondaient pas à mon emploi du temps, c'est un peu par "dépit" que j'ai choisi le rugby.

Je sais que c'est souvent par dépit qu'on arrive au rugby, mais voilà, moi, justement, les filles, je vais aller les chercher directement dans les écoles pour leur proposer ce stage, avec des joueuses de rugby comme coachs, mais pour aussi apprendre à prendre soin d'elles, des recettes pour mieux se nourrir et aussi gagner en confiance dans la vie. 

Lénaïg Corson, capitaine

Lénaïg Corson, ancienne internationale française, transmet sa passion aux filles de la Rugbygirl Académie, qu'elle vient de lancer en septembre 2023. 

©Lénaïg Corson

Ce sont des valeurs d'autant plus fortes quand on est une fille ? 

Je pense que le fait d'être ensemble dans un sport vu comme très masculin a un côté fraternel, sororité, qui se déclenche assez tôt. Parce qu'il y a encore plein de gars qui disent "Ah non, c'est pas fait pour toi le rugby". Dans les ateliers où l'on parle menstruations, communication, il y a plein de filles qui subissent encore ce genre de remarques. Moi, je pouvais le comprendre, il y a quinze ans quand j'ai commencé, mais aujourd'hui j'ai du mal à voir que ça subsiste.

L'idée, c'est de les aider à répondre aux garçons et à leur montrer de quel bois elles se chauffent. N'ayez pas peur de dire "Oui je suis fière, c'est mon choix." Lénaïg Corson

L'idée, c'est de les aider à répondre aux garçons et à leur montrer de quel bois elles se chauffent. N'ayez pas peur de dire "Oui je suis fière, c'est mon choix." 

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Est-ce qu'on enseigne différemment le rugby aux filles et aux garçons ? 

Je ne pense pas qu'il y ait une manière différente, mais dans le rugby féminin, on cherche plus l'espacement et l'évitement que chez les garçons, peut-être. Parce que très tôt, il y a la testotestérone, l'esprit de virilité, et on a envie d'être plus dans le combat. Mais les filles aussi parfois adorent ça. Elles peuvent avoir envie de se défouler, comme dans la boxe, il peut y avoir une envie de lâcher prise. Le rugby féminin n'est pas enseigné d'une façon différente, mais du fait qu'on est une fille, on a envie de plus faire vivre le ballon alors que chez les garçons, on sera plus dans le défi physique naturellement. 10:50

Moi j'avais un physique qui était très grand pendant ma carrière – 1m86 pour 90 kg – et je n'ai jamais eu peur du contact. Mais j'aimais jouer dans les espaces, prendre le ballon, le faire vivre, ne pas me faire "toucher", et c'est ça qu'on apprécie dans l'équipe de France féminine , "ça joue !" Evidemment, du contact, il y en a, et ça reste du rugby, un sport de contact et de combat. Mais pendant les stages, on va surtout privilégier le jeu. 

Rugbygirl académie en passe

Se passer le ballon, occuper l'espace mais aussi apprendre la cohésion d'équipe, et acquérir de la confiance en soi : des valeurs chères à la pratique du rugby. 

©Lénaïg Corson

Statut, salaire des joueuses : en foot ça va mieux, mais en rugby, c'est toujours la précarité ? 

Et oui, et ça ne va pas changer tout de suite. On est 8% de licenciées féminines en France et le chiffre est en constante augmentation, mais on ne représente qu'une petite part par rapports aux garçons en France. Si l'on regarde les salaires des hommes du top 14, la moyenne est de 20 000 euros par mois ; nous, chez les joueuses de rugby, elle est de zéro, car les filles ne gagnent pas d'argent pour jouer en championnat de première division. 

De l'autre côté de l'Atlantique, où j'ai passé la dernière année de ma carrière, on commence à vraiment professionnaliser le rugby féminin, et surtout à lui donner les moyens d'exister. Que ce soit sur les rémunérations, les aides au logement, les aménagements de l'emploi... Car les filles travaillent toute la journée et s'entraînent le soir ; la charge est lourde, on ne peut pas emmagasiner des charges monstrueuses comme ça.

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Aujourd'hui, comme pour le football, le public est-il au rendez-vous du rugby féminin ? 

Ça fait des années-lumière que le rugby se joue au masculin. Le standard de performances est très élevé chez les hommes, et pour nous ça commence. Il y a quelques femmes qui peuvent entrainer à haut niveau, mais elles sont encore très peu nombreuses. L'idée, c'est aussi de professionnaliser un staff pour augmenter la qualité des performances. Il ne faut pas oublier que le sport aujourd'hui est devenu un spectacle. On fait un show. Quand un public paie pour un show, il a envie de voir de beaux essais, un super état d'esprit, un traitement médiatique du rugby féminin attractif. C'est ce qu'ils font en Angleterre, avec des sélections des meilleurs moments du rugby féminin et beaucoup de création de contenus autour des joueuses. Ils ont pris une longueur d'avance sur la France.

On a besoin de féminiser tout ça pour inspirer la nouvelle génération, et pour leur dire "vous avez des modèles de joueuses qui passent à la télé, et vous aussi vous pouvez devenir les prochaines !" Lénaïg Corson

Dans les médias, les femmes qui traitent de sport représentent 26%, et quand elles parlent, ça représente 8% du temps de parole. Tout ça, au final, ça fait pas grand chose. On a besoin de féminiser tout ça pour inspirer la nouvelle génération et leur dire "vous avez des modèles de joueuses qui passent à la télé, et vous aussi vous pouvez devenir les prochaines !"

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