Terriennes

"Le Sablier" : l'ex-otage québécoise Edith Blais raconte ses 450 jours de captivité dans le Sahara

Chargement du lecteur...

Otage au Mali pendant 15 mois, la Canadienne Edith Blais revient sur sa captivité dans un livre confession. Un an après sa libération, celle qui rencontra Sophie Pétronin en détention sort de son silence pour raconter son calvaire dans Le sablier, jusqu'à sa folle évasion.

C’est une histoire incroyable que raconte Edith Blais dans ce livre : celui de son enlèvement, pendant 450 jours, 15 mois, par un groupe intégriste lié à Al-Qaïda dans le désert du Sahara. Imaginez, 450 jours à ne rien faire, ou presque, à vivre dans une angoisse quotidienne de ne pas sortir vivante de ce cauchemar, à supporter les difficiles conditions de vie dans le désert… Jusqu’à cette évasion rocambolesque qui lui permet de retrouver sa liberté. Une histoire qui se termine bien, mais qui aurait pu finir tragiquement. Le sablier, c’est le titre de son livre, parce que pendant 450 jours, sa vie s’est égrainée comme des grains de sable dans un sablier.   

Une jeune femme aventurière et un brin idéaliste

Édith Blais n’a que 36 ans, mais elle a pas mal bourlingué dans sa vie : des voyages, elle en a fait un peu partout sur la planète, l’ouest canadien, la Californie, l’Amérique centrale. Éprise de liberté et d’aventures, elle aime aller à la rencontre des autres. Adepte de la simplicité volontaire et grande amoureuse de la nature, la jeune femme a peu de besoins, se tient loin de nos sociétés de consommation et n’a pas peur de voyager dans un minimum de confort. Pendant un an d’ailleurs, elle marchera pieds nus durant l’un de ses périples.

Publié aux Editions de l'Homme, le 17 février 2021.
Publié aux Editions de l'Homme, le 17 février 2021.
Depuis longtemps, elle sentait l’appel de l’Afrique et, à l’automne 2018, quand elle a l’opportunité d’aller découvrir ce continent en compagnie de son ami italien Luca Tachetto, ils se lancent avec enthousiasme dans l’aventure. "Je voulais trouver l’authenticité de la vie. Je rêvais depuis si longtemps des couleurs et des saveurs africaines ! Tous mes sens étaient à l’affût," écrit-elle dans son livre.

Partis d’Italie dans leur petite voiture bleue, ils roulent sur les routes périlleuses d’Afrique à destination du Togo, où ils doivent rejoindre un ami pour un projet d’aide humanitaire qui leur tient à cœur. Jusqu’à ce jour maudit du 17 décembre 2018, alors qu’ils sont sur le point de quitter le Burkina Faso pour rentrer au Bénin…

L’enlèvement

"Nous vous attendions. On nous avait avertis qu’il y aurait un Italien et une Canadienne dans une voiture bleue. Vous en avez mis, du temps !" : c’est ce que disent les ravisseurs à Edith et Luca quand ils les kidnappent, ce qui prouve qu’ils les savaient sur cette route, que leur enlèvement n’a pas été le fruit du hasard, que quelqu’un a averti les jihadistes qu’un Italien et une Canadienne étaient dans la région.

Au début Edith et Luca pensent qu’ils ont été enlevés par des jeunes voyous qui vont les dépouiller, puis les relâcher. Mais après une épopée d’une vingtaine de jours sur des motos avec leurs jeunes gardiens peuls, ils comprennent, finalement, qu’ils sont entre les mains d’un groupe terroriste, surtout quand on leur dit qu’ils s’en vont dans le Sahara, dans le nord du Mali. Les deux jeunes gens savent que cette zone est dangereuse, car le théâtre d’une guérilla entre l’armée malienne, des groupes jihadistes et des tribus de Touaregs. Les Peuls les livrent à un groupe d’Arabes, plus professionnels mais pas plus sympathiques écrit Édith : "Ils sont alors entre les mains d’Iyad Ag Ghali, le chef du Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans, le GSIM, né en 2017 de la fusion de plusieurs groupes jihadistes liés à Al-Qaïda."

Ce même groupe qui, en mars 2020, se disait prêt à négocier avec le gouvernement malien par la voix d'Iyad Ag Ghali, considéré comme l'un des chefs du djihad au Sahel. Une condition à ces discussions, posait-il : le départ de la force française Barkhane.

Chargement du lecteur...

Les jours s’enchaînent d’un refuge à l’autre dans le désert… Edith et Luca donnent des surnoms à leurs ravisseurs, dont l’inquiétant barbe-rousse qui conduit son pick-up, dit Edith, comme un cow-boy dans les dunes et qui entraîne des enfants soldats à devenir de parfaits petits jihadistes. Il a aussi des accès de folie très stressants pour la jeune femme et son compagnon. "Il n’est pas facile d’apprendre à vivre dans les limbes, à regarder le temps filer sans rien pouvoir changer à sa situation," écrit Edith. Elle explique qu’ils ne réalisaient pas, alors, qu’ils avaient encore un minimum de liberté, le droit de sortir de leur abri, de faire du feu et de se préparer à manger : "On ne réalise pas ce que l’on a tant qu’on n’a pas tout perdu. Nous croyions avoir traversé la frontière du désastre et nous n’avions pas conscience des autres catastrophes qui nous attendaient patiemment, tapies dans l’ombre de notre destin".

Comment expliquer le sentiment de vacuité que l’on éprouve quand on ne fait plus rien ?
Edith Blais, dans Le sablier

A mesure que les semaines passent, les conditions de détention d’Edith et de Luca se détériorent, notamment parce que leurs gardes craignent les drones, qui survolent le désert malien… Ils se retrouvent dans un minuscule abri où ils tiennent à peine couchés l’un à côté de l’autre : "C’est fou comme le temps peut s’étirer et devenir insupportable quand on ne peut pas bouger. Je me sentais emprisonnée dans un sablier trop étroit qui surchauffait sous le soleil redoutable. Je contemplais les grains de sable qui tombaient un à un au ralenti, en souhaitant de tout cœur qu’ils s’écoulent plus vite. Comment expliquer le sentiment de vacuité que l’on éprouve quand on ne fait plus rien ? Quand on fixe du regard, interminablement, le toit d’un abri exigu ?"

Dans l’espoir de sortir de cette situation insupportable et de faire bouger les choses, les deux otages décident d'entamer une grève de la faim : "L’affaire était conclue, nous allions de nouveau badiner avec la mort. Qui ne risque rien n’a rien. C’était un peu notre philosophie, et nous n’avions rien à perdre. Hormis la vie." Ils résistent 25 jours sans manger et 5 jours sans eau… Très affaiblis, ils s'alimentent à nouveau et leurs ravisseurs les séparent, au grand dam d’Edith, qui n’a d’autres choix que de suivre ses gardiens, dans un piétre état physique… Ils sont captifs depuis déjà 77 jours.

La rencontre avec Sophie Petronin

Edith est emmenée par ses ravisseurs dans un autre endroit dans le désert malien, où elle rencontre trois autres femmes, elles aussi otages. Parmi elles, celle qu’elle appelle la guérisseuse, rebaptisée Elizabeth dans son livre : Sophie Pétronin, la Française libérée l’automne dernier après plus de trois ans de captivité.
"La guérisseuse m’a ensuite racontée son histoire. De toute ma vie, jamais je n’avais vu un regard si triste. Et son récit était l’un des plus bouleversants, des plus poignants, mais aussi des plus frustrants que j’avais jamais entendus. J’en avais les larmes aux yeux et le cœur déchiré", se souvient la jeune Québécoise dans son livre, qu’elle a d’ailleurs dédié à Sophie Pétronin et à l’autre otage d’origine colombienne.

Chargement du lecteur...

Edith réalise alors que sa captivité risque de durer aussi longtemps que celle de ces femmes et elle encaisse le coup : "Cette nuit-là, je n’ai pas dormi, mais je me suis mise à flotter, comme si mes pieds ne touchaient plus le sol et que ma tête voguait au hasard, dans le vide, détachée de la réalité. J’ai éprouvé cette sensation pendant une semaine".

C’est Sophie Pétronin qui va donner un crayon à Edith : elle compose pour elle son premier poème sur la lumière, elle la rebaptise d’ailleurs "dame Lumière" : "Ce cadeau me permettrait de m’envoler, de faire sortir mon âme de cette cage où le temps s’éternisait"… Edith va écrire un poème tous les jours ; elle ne va en sauvegarder que 57, qu’elle va apporter avec elle lors de sa fuite et qui parsèment son récit dans son livre, tout comme les dessins qu’elle a aussi faits durant sa captivité.

J’étais leur otage, c’est-à-dire à la fois un trésor et une moins-que-rien.
Edith Blais, dans Le sablier

Edith va vivre avec les trois autres otages du 4 mars au 15 août 2019 dans quatre campements différents, car elles devaient toujours être en mouvement pour ne pas se faire repérer par les drones : "J’étais entourée de femmes extraordinaires, sincèrement généreuses, humaines et compatissantes (…) Mon cœur se déchire quand je pense à elles, toujours prisonnières dans ce désert à espérer à chaque instant la nouvelle de leur libération. Je revois tous les jours dans mes souvenirs mes chères amies, et le simple fait de penser à leurs souffrances me coupe le souffle".

La solitude

Elle quitte à regret le campement des femmes le 15 août 2019 sans savoir de nouveau où l’emmènent ses ravisseurs. Une autre course folle dans le désert, dans une camionnette à 180 kilomètres à l’heure… A noter qu’Edith a traversé cette épreuve de captivité dans un brouillard visuel perpétuel, car elle ne peut plus porter ses verres de contacts et a perdu ses lunettes depuis le jour de son enlèvement. Edith raconte comment elle ne réagit plus, comment elle s’est engourdie et s’est comme détachée de tout, dans une sorte d’abrutissement généralisé : "J’étais leur otage, c’est-à-dire à la fois un trésor et une moins-que-rien".

Après cet épisode de vie avec trois autres otages, Edith a vécu une période de six mois très difficile, seule avec plusieurs ravisseurs, des Touaregs : "Il m’est difficile de traduire en mots la solitude extrême que j’ai pu ressentir jour après jour. Je ne savais plus à quoi penser ni comment m’occuper l’esprit. J’ai eu le temps de faire le tour de ma vie, de mes rêves, de mes réflexions au moins mille fois en un an. C’était trop !" Totalement amorphe et en train de dépérir physiquement, elle se met à faire du yoga, une séance le matin et une le soir, et elle pense que c’est ce qui lui a permis de survivre à ces mois de solitude et à ne pas devenir "cinglée", comme elle dit.

La conversion, pour survivre

Elle mène une autre grève de la faim : l’un des chefs vient alors lui dire qu’elle doit se convertir à l’islam. Edith s’y refuse, mais elle explique pourquoi elle va finalement s’y résoudre, surtout quand elle apprend que Luca, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis neuf mois, était vivant et s’était converti à l’Islam. Elle se dit que si elle le fait, elle aussi, ils pourront peut-être être réunis de nouveau. "Je devais survivre, et cette conversion était un moindre mal. Aujourd’hui, je n’ai rien gardé de cette religion, et peu à peu, j’oublie même le tamasheq et les prières. J’ai voulu tout laisser derrière moi le jour où nous avons quitté les moudjahidines."

Jamais maltraitée, jamais violée

Edith explique également qu’elle n’a jamais cultivé de haine dans son cœur envers ses gardiens, tout d’abord parce que cela ne fait pas partie de ses valeurs, mais aussi parce qu’elle a compris que ces hommes ne connaissent que leur univers, ne vivent que dans leur monde, leurs croyances et qu’ils sont persuadés du bien-fondé de leurs actions pour Allah et leur religion. La jeune femme explique qu’elle met toute son énergie à survivre dans des conditions extrêmement difficiles et qu’elle ne veut pas se faire pomper cette énergie par des sentiments négatifs. Elle précise également que les gardiens qui l’ont surveillée durant ces 450 jours ne l’ont jamais maltraitée ni agressée sexuellement.

La folle évasion

Elle retrouve finalement Luca, après onze mois de séparation, de belles retrouvailles qui leur font un bien fou à tous les deux. Luca s’est converti, il apprend l’arabe… Depuis le début, ils ont fait croire à leurs ravisseurs qu’ils étaient mariés : ils vont poursuivre leur comédie de mari et femme.  Au contact de Luca, Edith retrouve une certaine joie de vivre : "Vraiment, cet homme était un souffle de vie et d’esprit sur mon esprit exténué," écrit-elle.

Fuir, il fallait fuir dans cette nuit noire comme nos incertitudes, noire comme l’immensité de l’univers, noire comme tous les mystères, noire comme les portes du destin. Noire comme notre chemin.
Edith Blais, dans Le sablier

Le plan pour s’évader prend forme dans leurs esprits… Ils profitent de la pleine lune, mais aussi d’un vent du désert qui va souffler durant la nuit et effacer leurs traces sur le sable. Luca a calculé qu’ils vont finir par tomber, à un moment ou à un autre, sur une grande route où passent des camions de marchandises… Ils savent tous les deux que cette tentative d’évasion est extrêmement risquée et que les chances de réussir sont très minces, bien plus minces que celles de se faire rattraper par leurs ravisseurs ou de mourir de soif perdus dans le désert. Mais ils sont déterminés tous les deux à courir ce risque car ils ne voient pas d’autres solutions. "Fuir, il fallait fuir dans cette nuit noire comme nos incertitudes, noire comme l’immensité de l’univers, noire comme tous les mystères, noire comme les portes du destin. Noire comme notre chemin," écrit Edith.

Ils marchent toute la nuit, huit heures durant, sur un terrain rocailleux difficile, se guidant avec les étoiles, avant de tomber sur la fameuse route. Ils réussissent à arrêter un camion dont le chauffeur accepte de les embarquer. Le camion se fait arrêter par un pick-up et un moudjahidine vient parler avec le chauffeur. Edith et Lucas se cachent sur la banquette arrière. Le pick-up fait demi-tour, et ils repartent… Assisté par un autre camion, ils réussissent à atteindre Kidal et à rentrer dans le campement de la MINUSMA, la mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali… Edith a baptisé leur chauffeur "Ange gardien" : "Nous étions libres. Était-ce possible ? Pour être franche, je n’y croyais pas, je ne pouvais pas m’en convaincre, nous ne pouvions tout simplement pas être libres, comme ça, comme par magie ! Pas après les quinze mois que nous venions de vivre." En ce 13 mars, alors que le monde commençait à basculer dans la pandémie, Edith et Luca ne savent rien de ce virus, et ils trouvent étrange qu’on leur tende le coude pour les saluer plutôt que de la main…

Elle était belle, la liberté, plus belle que jamais !
Edith Blais, dans Le sablier

Le livre se conclut avec le retour d’Edith à Sherbrooke, au Québec, et les retrouvailles avec sa famille, décrites très sobrement. Tout comme la jeune femme ne s’attarde pas sur les détails entourant sa prise en charge par les autorités canadiennes à Bamako. Comme dans toute prise d’otage de cette nature, il flotte une aura de mystère autour de l’enlèvement d’Edith Blais et de nombreuses questions restent sans réponse. Ainsi, on se demande : quel rôle a joué précisément le gouvernement canadien dans cette histoire ? Y a-t-il eu des négociations entre les autorités canadiennes et les ravisseurs ? Ont-ils demandé une rançon ? Quels pouvaient être les termes d’un échange pour qu’Edith soit libérée ? Quid du gouvernement italien ? Peut-être que la jeune québécoise et son compagnon italien eux-mêmes ignorent tout de ces enjeux, de ces négociations, s’il y a eu des recherches actives de leurs gouvernements respectifs pour les retrouver, les faire libérer…

Un dossier complexe

David Morin, professeur à l’Université de Sherbrooke et cotitulaire de la chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, a été très impliqué dans toute cette histoire, en intervenant notamment auprès de la famille d’Edith. Il confirme que le gouvernement canadien a été actif pour faire libérer Edith : "Le dossier était suivi au plus haut niveau, au bureau du ministre des Affaires étrangères et à celui du premier ministre canadien, donc c’était un dossier prioritaire. La Gendarmerie royale du Canada a aussi été impliquée. Enfin, le Canada a déployé son réseau en termes d’échanges de renseignement. Des canaux de collaboration se sont développés avec des partenaires qui étaient présents dans cette zone, notamment avec les autorités du Mali et du Burkina Faso. Et le ministre canadien des Affaires étrangères, qui était François-Philippe Champagne, à l’époque, est venu au Mali en janvier 2020." David Morin précise que l’évasion d’Édith et de Luca est exceptionnelle car à sa connaissance, aucun otage n'a réussi à s’échapper dans cette zone au cours des dernières années. 

Bamako, au Mali, le vendredi 14 mars 2020 : Edith Blais et Luca Tacchetto rencontrent le chef de la mission de stabilisation des Nations unies au Mali, Mahamat Saleh Annadif, après leur évasion dans le nord du pays.
Bamako, au Mali, le vendredi 14 mars 2020 : Edith Blais et Luca Tacchetto rencontrent le chef de la mission de stabilisation des Nations unies au Mali, Mahamat Saleh Annadif, après leur évasion dans le nord du pays.
©Olivier Salgado/ONU via AP

Un dossier très complexe, donc, avec beaucoup d'acteurs impliqués provenant d’horizons très divers et, bien sûr, un dossier où le secret défense reste le mot d’ordre. D’ailleurs, durant les quinze mois qu’ont duré cette captivité, les médias n’ont eu accès à aucune information sur Edith - c’était motus et bouche cousue, tant au niveau du gouvernement canadien qu’au niveau de la famille d’Edith.

Résilience

La jeune Québécoise dit maintenant qu’elle va bien, qu’elle a mis derrière elle les cauchemars qui ont suivi sa libération. Edith dégage une joie de vivre, un sourire irradie son visage ou transcende sa voix quand elle donne des entrevues et qu’elle parle de sa vie actuelle. Mais l'on comprend, à la lecture de son livre, à quel point cette histoire a changé sa vie et sa façon de voir l'existence… Cette peur quotidienne de mourir, de tout perdre, de disparaître, a changé son regard sur tout ce qui l’entoure. Edith prépare un voyage en Amérique latine, quand la pandémie le permettra. Cette épreuve terrible n’a pas éteint sa soif d’aventure, de voyage et de découverte, preuve d’une résilience exceptionnelle et admirable…