Terriennes

"Léa Tsemel, avocate" : l'Israélienne qui défend les Palestiniens

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Par nos partenaires de Radio-Canada (Catherine François)

Léa Tsemel est juive-israélienne. Militante de gauche dans son pays, elle est souvent considérée comme une ennemie de l'intérieur, car cette avocate défend des Palestiniens devant la justice. Le documentaire qui lui est consacré a déjà remporté plusieurs prix. Rencontre avec le co-réalisateur du film.

"Avocate du diable ! Satan, traîtresse, ennemie intérieure... !" :  voici comme est qualifiée, en Israël, Léa Tsemel, cette avocate juive-israélienne qui a voué sa carrière à la défense de Palestiniens. Un documentaire réalisé par Rachel Leah Jones et Philippe Bellaïche dresse son portrait, intitulé Léa Tsemel, avocate. Terriennes l’a vu et s’est entretenu avec Philippe Bellaïche, un franco-Israélien né à Paris, mais installé en Israël depuis plusieurs années.

L’avocate des causes perdues

"Quel est mon titre ? Léa Tsemel avocate, avocate des causes perdues," répond du tac au tac Léa Tsemel à des journalistes au sortir du tribunal. L’avocate réagissait à l’énoncé d’une sentence rendue par un tribunal israélien à l’endroit d’un Palestinien de 13 ans, accusé de tentatives de meurtre lors d’une attaque au couteau à Jérusalem. Le jeune Ahmed a été condamné à douze ans de prison, Léa Tsemel va réussir à faire réduire sa peine à 9 ans et demi en portant la cause devant la Cour suprême d’Israël.

Dans le documentaire, on la suit durant sa défense de cet adolescent, ses rencontres avec sa famille, son dilemme sur la stratégie à adopter afin de défendre au mieux le jeune : le juge va proposer une sentence de six ans dans un centre pour jeunes à condition qu’il plaide coupable de tentative de meurtre, mais l’adolescent dit et répète qu’il ne voulait tuer personne. Alors l’avocate le croit et opte pour un procès. 

Je cherche toujours à voir l’être humain dans chaque dossier, c’est ce qui compte.
Léa Tsemel

L’avocate des causes perdues : quand la mère d’un Palestinien que l’avocate va défendre la rencontre pour la première fois, elle lui demande : "Vous aimez les histoires difficiles ?" "Non, répond Léa Tsemel, Ca ne me fait pas peur, ce n’est pas parce que je les aime. Je cherche toujours à voir l’être humain dans chaque dossier, c’est ce qui compte". 
Et c’est ce que l’on comprend quand on regarde ce documentaire : Léa Tsemel est une humaniste qui croit en l’Etat de droit et qui réclame l’égalité de tous devant la justice.

Ce qu’elle dénonce avec virulence d’ailleurs, c'est le fait que le système de justice israélien ne traite pas les Israéliens et les Arabes sur un pied d’égalité, qu’il y a un deux poids deux mesures. Elle donne l’exemple, dans le documentaire, d’une dizaine de jeunes juifs qui ont attaqué deux jeunes arabes : ils n’ont pas été accusés de tentatives de meurtre, mais de coups et blessures. Ahmed, lui, est accusé de tentative de meurtre. 

Une vie "banale"

Le réalisateur du documentaire, Philippe Bellaïche, a rencontré Léa Tsemel il y a une quinzaine d’années. Il a été séduit par la simplicité de cette femme, par sa modestie, et quand il lui a annoncé des années plus tard qu’il voulait faire un film sur elle, elle lui a répondu : "Mais tu sais, ma vie est très banale, je vais au bureau comme tout le monde ou alors je vais à la cour. Tu risques de t’ennuyer et d’ennuyer le spectateur". Avec son équipe, il a passé quelque dix-huit mois au côté de l’avocate. Ils ont fouillé dans les archives pour retrouver les images de ses procès. 

Réactions

Le documentaire Léa Tsemel, avocate est sorti en salles au Québec le 14 février 2020. S’il a été largement salué par la critique internationale, collectionnant des prix dans les festivals où il a été présenté, il a aussi été vivement critiqué en Israël, notamment par la ministre de la Culture Miri Regev, qui a déclaré que c’était une honte de faire un film sur une "femme pareille" et qui a refusé de voir le documentaire. Des groupes de droite et des associations qui représentent des familles qui ont perdu des proches dans des attentats et des attaques terroristes ont aussi dénoncé le documentaire. Le film a pourtant fait salle comble quand il a été présenté en Israël : "On se doutait bien que le film allait soulever une certaine controverse en Israël, précise le réalisateur Philippe Bellaïche, mais on ne s’attendait pas à cette réception du public israélien, c’est comme si le public israélien avait soif de cette parole"

Militante de gauche

Philippe Bellaïche ne cache pas son admiration pour cette femme qui va avoir 75 ans en juin prochain, mais qui a encore beaucoup d’énergie : "Elle est comme le lapin Duracell, elle est assez incroyable". Léa Tsemel est née en 1945 à Haïfa, ville mixte arabe et juive. Sa mère était d’origine polonaise : elle est arrivée en Israël en 1933, a pu y faire venir ses parents qui ont ainsi pu échapper à la Shoah - le reste de la famille a été décimé. 

La jeune Léa embrasse rapidement des idéaux de gauche qu’elle ne va jamais renier. A la fin des années 1960, durant ses études universitaires, elle rejoint le Matzpen, un mouvement socialiste qui considère le sionisme comme du colonialisme. Elle dira, à la fin de la guerre des Six Jours, au début de l’occupation israélienne, qu’elle s’est retrouvée devant un choix : choisir son nationalisme ou choisir son humanisme.   
"À partir de ce moment, je n’ai plus jamais regardé en arrière", dit l’avocate. Son discours n’a jamais changé d’une virgule : Léa Tsémel qualifie "d’occupation" la politique de l’État hébreu envers les territoires palestiniens et répète que les Palestiniens ont des droits : "La politique israélienne dans les territoires occupés n’est que répression, dépossession et confiscation. Les civils occupés n’ont plus de droits". 

En 1999, lors d’une entrevue à la télévision israélienne, à l’animatrice qui lui demande pourquoi elle défend des "terroristes palestiniens", elle réplique que dans le monde arabe, ces militants sont vus comme des "combattants de la liberté" , et que "les Israéliens n’ont aucune légitimité pour dire aux Palestiniens comment mener leur résistance". Et elle ajoute dans un même souffle qu’elle prend comme un compliment ces qualificatifs qu’on lui sert : avocate du diable, traître, Satan, etc. 
Des procès retentissants, elle va en avoir, Léa Tsemel, au cours de sa longue carrière d’avocate, et le documentaire retrace les plus importants, comme celui, en 1972, du procès contre ce réseau juif et arabe qui voulait faire la révolution, son premier gros procès. "J’ai défendu cette collaboration juive et arabe dans l’espoir d’un avenir meilleur", avait-elle dit alors. 

Le film montre également l’amitié qui existe entre l’avocate juive-Israélienne et la célèbre militante féministe palestinienne Hanan Ashrawi, universitaire et dirigeante politique. Hanan raconte que chaque famille palestinienne compte des prisonniers dans ses rangs : "Et Léa était là pour nous dire : je vais essayer de vous le ramener". Les deux femmes sont très proches l’une de l’autre : "Je ne vois pas de différence entre une Palestinienne et une Juive. Il n’y en a jamais eu entre nous", dit Léa. Hanan de son côté estime : "Cette avocate est capable de comprendre pourquoi un Palestinien se transforme en bombe humaine, elle remet le geste dans son contexte." 

Solidarité entre juifs et Palestiniens

"En faisant son portrait, explique Philippe Bellaïche, on s’est rendu compte qu’on faisait aussi le portrait de la solidarité entre juifs israéliens et Palestiniens. Il y a beaucoup d’Israéliens qui veulent s’entendre avec les Palestiniens et qui estiment que oui, on peut s’entendre avec eux. En Israël, ces Israéliens se font entendre même s’ils sont minoritaires, mais ils se font moins entendre sur la scène internationale".  Le réalisateur précise : "Léa est comme cet enfant qui pointe du doigt le roi en disant : le roi est nu. Elle est aussi cet enfant qui a mis le doigt dans la brèche de la digue. Je trouve qu’elle a un courage incroyable parce qu'elle dit des choses qu'on ne dit pas en Israël, simplement parler de l'occupation comme elle est ou comme elle la voit, de l'occupation en tant que telle, très peu de gens le font aujourd'hui dans les médias d'une manière aussi franche"


Elle reçoit régulièrement des menaces, mais elle ne s'arrête pas là, elle ne veut pas que la peur l'arrête, elle pense qu'elle a une obligation morale de faire ce qu'elle fait et donc elle le fait.

Philippe Bellaïch​e

Et en défendant ces Palestiniens, Léa Tsémel s’est fait beaucoup d’ennemis en Israël. "Elle reçoit régulièrement des menaces, des menaces sur sa vie, des menaces de gens qui lui promettent les pires choses, mais elle ne s'arrête pas là, elle ne veut pas que la peur l'arrête, elle pense qu'elle a une obligation morale de faire ce qu'elle fait et donc elle le fait", souligne Philippe Bellaïche. Sur la scène internationale, Léa Tsemel est surtout vue comme une avocate des droits de la personne et elle est invitée un peu partout sur toutes sortes de tribune à ce titre. 

Léa Tsemel, la Wonder Woman

Le documentaire s’attache aussi à recueillir les commentaires du mari de Léa, Michel Warschawski, et de leurs enfants, Nissan et Talila, qui ont subi eux aussi de plein fouet les controverses soulevées par leur avocate de femme et de mère. 
Sa fille Talila la compare à Wonder Woman, une femme qui n’a peur de rien, qui n’a aucune limite et qui est d’une profonde authenticité : "Les femmes comme elles sont tellement rares, qui ne s’excusent pas d’être ce qu’elles sont ! Je ne l’échangerai pour rien au monde. Je suis prête à payer le prix pour qu’une femme comme elle puisse exister dans le monde tel qu’elle est", dit la jeune femme, qui ne cache pas sa fierté d’être sa fille. Même fierté dans les yeux de son fils quand il parle de sa mère. 
Léa Tsemel et son mari Michel Warschawski.
Léa Tsemel et son mari Michel Warschawski.
Et son mari, Michel, lui aussi militant de gauche, rencontré lors d’une manif sur un campus et épousé en 1972, déclare : "Je souhaite à tout le monde d’être défendu par Léa. Mais je ne recommande à personne d’être à la fois son mari et son client". Il a été arrêté par les autorités israéliennes et a subi des interrogatoires musclés par des policiers israéliens. C’est sa femme qui l’a défendu. Mais quand il l’a suppliée de le faire sortir de là rapidement parce qu’il ne supportait plus ces interrogatoires, elle lui a répondu : "Si tu as peur de celui qui t’interroge, alors qu’il fait le boulot depuis des années et qu’il n’a pas eu de promotion, alors tu n’es pas digne d’être mon mari !" Je me suis dit que si j’étais dure avec lui, il allait s’endurcir lui aussi", explique l’avocate dans le documentaire, un petit sourire aux lèvres. 

Une idéaliste 

Dans le documentaire, on suit Léa Tsemel dans une autre affaire qu’elle a prise à bras le corps, celle d’Israa Jaabis, une Palestinienne accusée par les Israéliens d’avoir voulu faire exploser sa voiture dans Jérusalem et de commettre un attentat-suicide. La femme de 31 ans a été gravement brûlée et blessée dans l’explosion, elle a perdu le bout de ses doigts. Elle a été condamnée à 11 ans de prison et la Cour suprême d’Israël a refusé d’entendre sa cause portée en appel par Léa Tsemel. 

Nos défaites d’avocats de la défense n’est rien à côté de la défaite profonde et durable de la société israélienne et de son système judiciaire.
Léa Tsemel

L’avocate est habituée à perdre les causes qu’elle défend, mais cela ne l’a jamais empêché de continuer. Elle maintient le cap envers et contre tout. Quand le tribunal rend ses verdicts dans les affaires du jeune Ahmad et de la Palestinienne, elle déclare : "Il n’y a pas une lueur d’espoir. J’ai le sentiment de vivre avec l’illusion que je peux changer quelque chose dans ce monde, avoir un impact. Que quelqu’un va m’entendre. C’est étrange. Je ne veux pas arrêter d’essayer".  Et d'ajouter : "C’est une défaite totale, mais notre défaite en tant qu’avocats de la défense n’est rien à côté de la défaite profonde et durable de la société israélienne et de son système judiciaire". 

Elle reconnaît qu’elle n’a pas réussi à changer le régime israélien, ses pratiques, sa politique : "Je me suis fabriqué cette espèce de grille de lecture personnelle, je suis une occupante israélienne quoique je fasse et je profite du fruit de cette occupation même s’il est doux-amer". 

"Effectivement, elle a peu de victoires dans ses procès, mais Léa ne serait pas d'accord pour dire qu'elle n'a aucun succès, car malgré tout, ses petites victoires sont des succès, comme réduire la peine d'un de ses clients, faire entendre sa parole", fait remarquer Philippe Bellaïche, qui ajoute : "Elle le dit toujours, et ce n'est pas une formule, elle pense vraiment que chaque cas est un nouveau cas, chaque dossier doit être vu par les juges comme tels, et à chaque fois elle se dit 'j'ai quelque chose à faire', si elle pensait qu'elle n'avait rien à faire, elle arrêterait".
 
Léa Tsemel est une éternelle optimiste qui pose aussi un regard très lucide sur la société dans laquelle elle vit, sur la réalité de son pays. C’est une humaniste idéaliste, et une avocate dévouée pour ses clients : elle estime que représenter quelqu’un devant un tribunal, ce n’est pas juste plaider sa cause, c’est aussi être là pour cette personne au quotidien, surtout dans le cas des opposants politiques. "L’espoir nous pousse à continuer le combat sinon on aurait baissé les bras. Je suis une femme optimiste et très en colère", conclut l’avocate.