Terriennes

"Leading lady parts" le court-métrage de la BBC qui dénonce le sexisme et le racisme à Hollywood

Le court-métrage <em>Leading lady parts </em>se veut une parodie de ce que vivent les femmes comédiennes dans l'industrie du film. Injonctions à la maigreur, à la jeunesse, invisibilité des minorités, le sketch reprend tous les travers qu'on imagine existants dans ce domaine artistique
Le court-métrage Leading lady parts se veut une parodie de ce que vivent les femmes comédiennes dans l'industrie du film. Injonctions à la maigreur, à la jeunesse, invisibilité des minorités, le sketch reprend tous les travers qu'on imagine existants dans ce domaine artistique
© capture d'écran

Un casting qui tourne au cauchemar pour des comédiennes, des humiliations sexistes, racistes, c'est la réalité que dénonce le court-métrage Leading lady parts (Rôle principal féminin), diffusé le 30 juillet dernier sur la BBC. 

dans

Prévu dans le cadre d’une série de programme Hear Her (écoutez la) autour des questions liées aux femmes, et pour célébrer le 100 ème anniversaire du droit de vote des femmes en Angleterre, "Leading lady parts" écrit et réalisé par la dramaturge  Jessica Swale, frappe là où ça fait mal, à savoir, le sexisme, le racisme, l'âgisme de l’industrie du cinéma. L’implication de Jessica Swale et de la productrice/comédienne Gemma Arterton dans le mouvement Time’s Up n’y est pas pour rien.

Réunissant un casting quasiment uniquement féminin, il met en scène de nombreuses stars britanniques du cinéma et de la télévision, notamment: Emilia Clarke et Lena Headey, les héroïnes de Game of Thrones, Gemma Arterton, la partenaire de Daniel Craig dans Quantum of solace, Florence Pugh qui a interprété Lady MacBeth, Katie Leung qui a joué dans la saga Harry Potter. Elles passent toutes des essais pour le rôle principal d'un film (le fameux leading lady parts).

L’exercice se transforme rapidement en une série d'humiliations pour chacune d’entre elles - elles semblent ne jamais correspondre à ce qui est attendu. Remarques désobligeantes, injonctions de nudité et de séduction, rejet des femmes issues de la diversité, de celles un peu plus âgées, les directrices de casting s’en donnent à coeur joie pour dénigrer ces actrices.

Les comédiennes sont d'abord questionnées sur le rôle. Les qualités intellectuelles ou la force du personnage ne font clairement pas partie des attentes des directeurs/trices de casting : "L’intelligence du personnage, ce n’est pas vraiment quelque chose que nous … voulons ou dont nous nous soucions. Du tout. Vous réalisez que c’est le rôle principal féminin ?"

Humiliations en série

L'absurdité est de mise pendant tout le sketch. Avec le début des prestations des comédiennes, le physique est ciblé. Emilia Clarke est interrompue dans sa scène tragique, et on lui demande d’être plus… souriante. Les larmes sont tolérées s’il s’agit de larmes “sexy”, “sous la douche”. Mais "en souriant".
Stacy Martin, qui a joué dans Nymphomaniacs est invitée à passer son essai en étant "plus maquillée", car le personnage est censé être “remarquable”. 
Felicity Jones, l’héroïne de Star Wars - Rogue One est invitée à enlever son pull pour jouer sa scène avant d’être priée de se dévêtir complètement, car “il fait très chaud dans cet hôpital du sud de Londres, où cette femme médecin doit opérer. Et le chauffage est coincé, ses vêtements la dérangent”. La mauvaise foi des directeurs de casting est sans fin.

Ce n’est pas sorcier chérie, on vous demande juste d’être mince, avec des courbes, sexy et innocente.Extrait de Leading lady parts

Il est ensuite demandé à Florence Pugh d’être “plus mince, comme une brindille. Féminine, vulnérable, délicate, et mince.” “Mais avec de grosses fesses.” “Fine, mais avec une grosse poitrine.” “Et des hanches. Mais pas de grosses hanches.” Devant l’incompréhension de la comédienne, l’une des directrices de casting répond : “Ce n’est pas sorcier chérie, on vous demande juste d’être mince, avec des courbes, sexy et innocente.”

Gemma Chan, actrice britannique d'origine chinoise n’a même pas l’occasion de dire plus d’un mot avant qu’on ne lui demande d’être "plus blanche".

Lena Headey, la cruelle Cersei dans Game of Thrones, a à peine le temps de dire bonjour, qu’on la renvoie car “On recherche des rôles principaux féminins, pas des rôles principaux de mamans”, ce à quoi la comédienne répond “J’ai joué des rôles de mamans, mais des mamans dures à cuire.”  
Suivante !!”, hurle alors la directrice de casting ignoble interprétée par Catherine Tate. Son problème à vouloir insister pour le rôle ne peut être dû qu'à la ménopause selon sa collègue... Lena Headey très engagée dans la cause des femmes aimerait que "Ce sont les femmes vues, entendues pour ce qu'elles sont et ce qu'elles peuvent apporter qui devraient être célébrées."

L’actrice noire Wunmi Mosaku n'en est pas en reste. Elle est prise pour une assistante qui ramène le café. Ils ne comprennent pas qu’elle veuille auditionner et lui suggère une autre salle pour le casting du Retour de Black Panther car “ce n’est pas ce genre de film”, avant de complètement l’ignorer en attendant qu’elle s’en aille sans avoir pu lire son texte.

Le rôle principal féminin sera masculin

Se plaignant alors de ne pas avoir réussi à trouver LA bonne actrice, ils finissent par recevoir l’acteur Tom Hiddleston, connu notamment pour la saga Avengers, à qui ils attribuent le rôle sans même l'entendre. L’homme semble toujours finir par gagner sans avoir à fournir le moindre effort.

Le court métrage s'achève sur une scène de Gemma Chan, passant devant des affiches de film où les personnages principaux féminins sont tous remplacés par Tom Hiddleston. Au téléphone, elle pense avoir bien fait pour le rôle. Et finit son appel par “Moi aussi.”, “Me too”.

C’est notre projet : faire plus de trucs autour des femmes. Pas uniquement, mais c’est ce qui m'intéresse.

Gemma Arterton, comédienne et productrice britannique

Gemma Arterton, qui est comédienne dans ce court-métrage mais aussi la productrice de ce programme a déclaré au Los Angeles Times que Leading lady parts est “le premier extrait d’une série de courts métrages qui questionneront l'inégalité de genre au travail, que ce soit dans l’industrie du film ou dans d’autres domaines. ” Elle espère également qu'il attirera l'attention sur l’équivalent britannique du mouvement Time’s up, à savoir le Fond pour l’égalité et la justice

La jeune comédienne a cofondé sa maison de production, Rebel Park avec deux autres actrices, Jessica Malik et Jessica Parker, dans le but de pallier le manque flagrant de bons scénarios mettant en scène des femmes. Elle poursuit auprès du LA Times : "Nous voulions aussi plus de femmes derrière la caméra. C’est notre projet : faire plus de trucs autour des femmes. Pas uniquement, mais c’est ce qui m'intéresse." Avec Leading lady parts, elle signe sa première production. 

Après avoir reçu le script de Jessica Swale, elle finalise le casting, et les financements en trois semaines. Le tournage s'est fait rapidement en studio, au Royaume-Uni. La comédienne révèle : “De nombreuses actrices ont voulu y participer et tout le monde a travaillé gratuitement.” 

Et en France ? 

En France, des actrices se sont également levées contre les différentes discriminations et injonctions qu’elles subissent dans l'industrie du cinéma. Aïssa Maïga et 15 autres actrices ont écrit un livre Noire n’est pas mon métier pour dénoncer les stéréotypes contre lesquels les interprètes noires françaises doivent encore lutter aujourd’hui. Les anecdotes sur les remarques concernant le physique, la supposée sexualité débridée des femmes noires, les compétences d’actrices sont nombreuses. Mais elles y parlent également de l’invisibilité des actrices noires, tout comme le suggère le court métrage de la BBC.

Sonia Rolland indiquait lors de la promotion du livre qu’aujourd’hui en France “le constat est terrible, on ne peut pas monter un film, ou un financement de film sur une actrice noire.” La différence de salaire entre actrices blanches et noires fait également partie des révélations de ces comédiennes. Firmine Richard déclarait que pour le même rôle, elle est payée cinq fois moins qu'une actrice blanche.

Les discriminations autour de l'âge ne sont pas moindres. Les actrices de plus de 50 ans se sont également organisées en France (et ailleurs) pour dénoncer le manque de rôles destinés à des comédiennes de leur âge. Marina Tomé est à l’origine de la commission  Tunnel de la comédienne de 50 ans, qui dépend de l'association AAFA, (Actrice, Acteurs de France Associés). Suite à la publication d'une étude sur le nombre de comédiennes de plus de 50 ans et du peu de rôles qu’elles trouvent, elle publie un manifeste (AAFA-Tunnel des 50) exigeant plus de rôles pour les plus de 50ans, mais également plus de femmes réalisatrices, productrices, dans tous les métiers du cinéma en général…

Test de Bechdel

Des cinémas indépendants suédois ont décidé d'attribuer un label "A" pour les films répondant positivement au "test de Bechdel", du nom d'une auteure de bande-dessinée. Ce test renvoie à l'une de ses oeuvres où deux personnages féminins se donnaient comme règle de n'aller voir un film au cinéma que s'il remplit trois conditions:

  • Avoir au moins deux personnages féminins dont on connaissait le nom
  • Avoir ces deux personnages féminins qui se parlent à un moment du film 
  • Avoir ces deux personnages féminins qui se parlent d'autre chose que d'un homme

Le site Bechdel test se charge quant à lui de recenser tous les films hollywoodiens sortis et d'appliquer le fameux test. On y découvre par exemple, sans surprise qu'Ocean's 8 est validé, et que le dernier Mission Impossible : Fall out a échoué

A retrouver sur ce sujet dans Terriennes : > En France, en Espagne, partout, "au cinéma, l’invisibilité des femmes est invisible"